Monde

Tuerie du Connecticut: laissons la politique à demain

John Dickerson, mis à jour le 15.12.2012 à 12 h 38

Aujourd’hui, le rôle d’Obama est de réconforter la nation, pas de remporter des victoires politiques.

Des partisans du contrôle des armes à feu manifestent après la tuerie du Connecticut, le 14 décembre - Larry Downing / Reuters

Des partisans du contrôle des armes à feu manifestent après la tuerie du Connecticut, le 14 décembre - Larry Downing / Reuters

C’est peut-être parce que je passe trop de temps à écouter les hommes politiques. C’est peut-être parce que je ne peux pas m’empêcher de voir mes propres enfants dans cette file de gamins qui se tiennent par les épaules pendant qu’on les évacue par le parking de l’école Sandy Hook. Mais je n’ai pas envie d’entendre le président Obama parler de contrôle des armes à feu six heures seulement après la tuerie.

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Lorsqu’il s’est exprimé cet après-midi, il a bien dit qu’il y aurait des mesures à prendre, mais il s’est rapidement recentré sur le plus important: le chagrin des parents qui pleurent la perte de ces 20 enfants.

Nous essayons tous de donner un sens à la tragédie d’aujourd’hui. Pour beaucoup de gens, cela implique de parler du contrôle des armes à feu, de lutter contre. Pour d’autres, c’est une question de santé mentale. Ils ont sans doute tous raison. Allez-y. Enflammez Twitter. Mais aujourd’hui, le travail du président n’est pas d’entrer dans ce débat. Son travail est d’être aux côtés de ces parents qui pensaient aller voir un film en famille ce soir ou dont le plus gros souci devait être d’éviter les embouteillages du week-end pour leur grand départ en vacances (On pourra toujours dire que ce n’est pas le rôle d’un président, mais c’est celui que nous avons fini par lui donner).

Ne pas gâcher ce moment en marquant un point politique

«On ne vient jamais par ici» vient juste de dire un journaliste de la télévision locale à propos de Newtown, localité toujours trop calme pour faire parler d’elle dans la presse. C’est un abominable abîme de chagrin qui s’est ouvert aujourd’hui au Connecticut et le rôle du président aujourd’hui est d’être avec ceux qui sont plongés au fond de cet abîme. Les mots d’Obama n’atteindront peut-être jamais ces familles, mais il peut parler aux habitants, aux parents désorientés, malades de ce qui est arrivé à leurs voisins, à ceux qui se sentent aujourd’hui coupables d’être heureux de pouvoir encore serrer leurs enfants dans leurs bras.

Pour les autres Américains, je suis sûr que bien plus de gens considèrent cela comme une tragédie plutôt que comme l’occasion d’un débat politique. Si c’est bien le cas, j’imagine que tous ces gens ont peut-être aussi besoin que leur président soit là pour les guider, les réconforter, être avec eux. Mieux vaut que le président essaie de leur apporter ce réconfort plutôt qu’il ne gâche ce moment en marquant un point politique. La politique gâche presque tout, pourquoi croire qu’une dose d’urgence aujourd’hui serait une bonne idée?

Même si Obama n’y parvient pas, même si les plus exposés d’entre nous ne trouvent aucun réconfort dans les larmes qu’il a versées sur le podium, il peut au moins se tenir à distance des rugissements du public. Les médias sont déjà en train d’oublier les victimes pour se concentrer de manière quasi-obsessionnelle sur le tueur.

Le débat sur les armes à feu s'ouvrira après la période d'indignation

Lorsqu’Obama avait rendu visite aux familles des victimes d’Aurora, au Colorado, ces dernières lui avaient demandé de faire tout son possible pour que les médias se concentrent sur les victimes et non sur l’assassin. Pourquoi le président devrait-il engager un débat public sur les armes aujourd’hui et ainsi donner aux médias un autre sujet sur lequel s’enflammer au détriment des familles? Le débat sur les armes à feu va continuer ce soir, de même que celui sur l’état mental du tueur (peut-être que, quand le jour se lèvera, nous arrêterons de le confondre avec son frère), mais le président n’a pas à y participer.

En outre, les promesses ne valent pas grand-chose aujourd’hui. Si vous êtes partisan du contrôle des armes à feu, le bon moment pour agir ne serait-il pas plutôt dans quatre semaines ou quatre mois, lorsque rien n’aura été fait pour prévenir les tueries comme celle d’aujourd’hui?

Obama a déclaré: «Nous allons devoir nous rassembler et prendre des mesures significatives pour prévenir d’autres tragédies comme celle-ci». Parfait, accrochons-nous à cela. Obama est le seul qui puisse ouvrir ce débat et le faire vivre. Car si la capacité qu’a le président d’influencer l’opinion publique est plus limitée que l’on ne le pense, il a néanmoins bien le pouvoir d’inscrire les choses à l’ordre du jour et de les y maintenir.

C’est un cycle auquel nous sommes habitués: le choc et l’indignation sont suivis par l’inaction, que la fusillade ait eu lieu dans un cinéma ou à un coin de rue de Chicago. C’est à ce moment-là qu’Obama aura besoin d’entendre ces voix. Elles prouveront que la solution politique a des partisans fidèles et que les appels à agir d’aujourd’hui ne sont pas juste l’expression d’une indignation momentanée, comme cela a été trop souvent le cas auparavant.

John Dickerson

Traduit par Florence Delahoche

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