Monde

Une poussée popu chez les Nippons

Damien Durand, mis à jour le 16.12.2012 à 11 h 52

A l'occasion des élections de ce dimanche, les partis Jimintō (au pouvoir) et le Minshutō présentent des programmes très proches et consensuels. Un terrain fertile pour l’ascension du Nippon Ishin no Kai, véritable défouloir pour des Japonais désabusés.

Shintaro Ishihara à gauche et Toru Hashimoto lors d'une conférence de presse le 29 novembre 2012. REUTERS/Issei Kato

Shintaro Ishihara à gauche et Toru Hashimoto lors d'une conférence de presse le 29 novembre 2012. REUTERS/Issei Kato

Après seulement trois ans aux affaires, le Minshutō —Parti démocrate du japon (PDJ – centre gauche) pourrait déjà perdre le pouvoir, au profit de son rival traditionnel, le Jimintō-Parti libéral démocrate (PLD). Mais c’est du côté d’une troisième force politique qu’il faut chercher l’enjeu du scrutin parlementaire de ce dimanche. Tous les ingrédients sont réunis pour que le trublion Nippon Ishin no Kai (l'Association pour la Restauration du Japon), un parti officiellement créé en septembre dernier soit le grand gagnant des élections et apporte la consécration à sa figure tutélaire, Tōru Hashimoto.

Dans l’ambiance consensuelle de la politique nippone, Tōru Hashimoto est un homme politique atypique. Âgé de seulement 42 ans, avocat et ex-star de la télévision, élu gouverneur de la préfecture d’Ōsaka à 38 ans, et maire de la ville à 41, ce père de sept enfants, une curiosité en soi au Japon, est la coqueluche des médias et d’une partie de l’opinion. Apprécié pour son franc-parler et ses provocations (il a par exemple déclaré en 2011 que «ce dont le Japon aurait besoin, c’est d’une dictature») il est loin du discours feutré et à double sens du reste de la classe politique.

Nationaliste, ouvertement libéral, prônant un dégraissage brutal de l’administration japonaise (il avait qualifié la mairie d’Ōsaka de «nid de termites») et farouchement opposé à tout usage du nucléaire même civil, il est l’électron libre d’une droite japonaise désunie. Il est surtout la principale source d’inquiétude des modérés et d’une partie des intellectuels nippons inquiets de la dérive extrémiste que représente son ascension.

Ses détracteurs se moquent volontiers de sa pensée politique et qualifie son autoritarisme de «Hashism», jeu de mot entre son nom et «fascism». Opportuniste, et sentant le besoin d’élargir sa base jusque là centrée autour de l’agglomération d’Ōsaka, Hashimoto s’est allié fin novembre avec un autre poids lourd original de la politique: Shintarō Ishihara. L’ex-gouverneur de Tōkyō, 80 ans, ancien romancier proche de l’écrivain nationaliste Mishima, tente un retour sur la scène politique nationale. Il s’est récemment fait remarquer pendant la crise des îles Senkaku avec la Chine en proposant d’acheter les îlots au cœur du conflit.

Connu également en France pour avoir déclaré en 2004 que «Le français étant une langue inapte au calcul, il est tout à fait normal qu’elle soit disqualifiée comme langue internationale», Ishihara est un monument de conservatisme japonais aux propos tranchants dont les saillies verbales défrayent fréquemment la chronique politique locale, ce qui ne l’empêche pas d’être assez populaire dans la région de Tōkyō.

Tōru Hashimoto lui ayant, dans le cadre de leur accord, laissé la présidence du parti, celui qui avait déclaré en 2001 que «les femmes qui vivent après la ménopause sont inutiles» et qui pense que le tsunami de mars 2011 était une «punition divine» serait donc le nouveau Premier ministre en cas de victoire —improbable— du Nippon Ishin no Kai. Les observateurs restent perplexes sur ce mariage post-Fukushima entre une carpe et un lapin: Hashimoto est jeune, libéral et opposé à l’atome; Ishihara est vieux, rétif à l’ouverture internationale et favorable au nucléaire.

Des différences notables qui se retrouvent durant cette campagne électorale : un programme flou et sans ligne directrice claire autre que la dénonciation, et deux leaders qui, au cours de leurs apparitions publiques respectives, tiennent parfois des propos contradictoires, notamment sur le nucléaire. Des approximations qui n’entachent pas les résultats des sondages, où, semaine après semaine, le Nippon Ishin no Kai continue de grimper.   

La tentation réactionnaire d’une opinion publique déprimée

Même si le Nippon Ishin no Kai ne gagnera probablement pas les élections, il pourrait être le prochain «faiseur de rois» de la vie politique japonaise. Les sondages promettent au parti entre 10 et 13% des suffrages, ce qui le rendrait incontournable pour la création d’une coalition gouvernementale avec les conservateurs. Un camouflet pour le Minshutō au pouvoir, et un incroyable tour de force pour le Nippon Ishin no Kai dans un système politique généralement hermétique aux nouveaux entrants.

Le Japon serait-il en train de sombrer petit à petit dans le nationalisme souvent propre aux pays à la puissance déclinante? Pas exactement. Même si Hashimoto et Ishihara sont des nationalistes assumés, l’opinion publique japonaise est davantage  séduite par leurs personnalités détonantes, leurs «grandes gueules» qui donnent le coup pied dans la fourmilière d’une vie politique morne, et par le sulfureux côté «antisystème» qu’ils cultivent constamment.

Loin d’une dérive nationaliste donc, l’exploit probable de Hashimoto et de son parti tient en une explication simple et radicale: l’exaspération de l’opinion publique japonaise. Embourbés dans une sinistrose économique dont ils n’arrivent pas à s’extraire depuis l’éclatement de la bulle économique au début des années 90, les Japonais pensaient enfin sortir la tête de l’eau durant les années 2000.

Redynamisé par le passage du très libéral Koizumi (2001-2006), la fin de la décennie a hélas été catastrophique pour l’archipel. Avec au choix: une incurie politique (six Premiers ministres en six ans, tous laminés par le poste et sans réelle envergure), des tensions croissantes avec la Chine qui leur a ravi la place hautement symbolique de seconde puissance mondiale, et une économie qui, alors qu’elle sortait lentement de l’ornière, a dû subir coup sur coup la crise de 2008, les effets catastrophiques du tsunami du 11 mars 2011 et de l’accident nucléaire de Fukushima. N’en jetez plus.

Conséquence: les Japonais n’ont pas le moral. En janvier 2012, un sondage du très sérieux quotidien Asahi Shimbun a accouché d’un résultat inquiétant: seuls 7 % des Japonais pensent que «leur vie sera meilleure dans 5 ans» et 40 % que «la situation économique du Japon sera pire dans 5 ans». Un pessimisme ambiant doublé d’une défiance maximum à l’égard de la classe politique, et d’un faible intérêt pour les enjeux électoraux puisque les sondages de début décembre montrent que la moitié des citoyens ne savaient pas pour qui ils allaient voter.

En cause, la perception – assez proche de la réalité au demeurant – que le Jimintō et le Minshutō présentent des programmes, notamment économiques,  très proches et consensuels qui ne résoudront pas les défis du Japon de demain. Un terrain fertile pour l’ascension du Nippon Ishin no Kai, véritable défouloir pour des Japonais désabusés.

Damien Durand

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Journaliste
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