Monde

La cyberguerre civile iranienne

Cécile Dehesdin, mis à jour le 08.07.2009 à 14 h 45

Facebook et Youtube sont les vrais champs de bataille de l'information.

Trois jours après les résultats — contestés — de l'élection présidentielle iranienne, la lutte entre les partisans de Mahmoud Ahmadinejad, réélu avec près de 63%, et les partisans de Mir Moussavi (environ 33%), continue dans la rue et en ligne.

Il n'y a pas pour autant de «révolution Twitter». D'abord parce qu'il n'y a — pour l'instant — pas de révolution, et ensuite parce que l'organisation des manifestations n'est pas foncièrement modifiée par les réseaux en ligne. Twitter, Facebook et Youtube ont pris un poids réel dans la sphère politique iranienne, notamment après l'élection, mais ces outils servent davantage à relayer des informations non filtrées en Iran et dans le reste du monde qu'à organiser les manifestations.

«Une cyberguerre civile»

Afin de gagner ce combat pour le contrôle de l'Internet, et donc de l'information, le gouvernement a bloqué l'accès de plusieurs sites comme khordadeno, aftabnews ou ghalamesabz, et fait en sorte que les habitants ne puissent plus s'envoyer de SMS.

Dans l'autre camp, les internautes résistent et font circuler des numéros de proxy — ces serveurs informatiques qui permettent de se connecter à Internet via un ordinateur dans un autre pays — sur Twitter, ou appellent à des manifestations dans le monde sous le mot d'ordre «Where is my vote?».

Dans ses quelques conseils sur le bon usage de Twitter pour aider et protéger les utilisateurs iraniens (ici traduits en français par Read Write Web)  le blogueur britannique Esko Reinikainen suggère notamment d'arrêter de retweeter des proxys puisque Twitter est aussi lu par les autorités iraniennes.

La blogueuse iranienne Pedestrian explique que plusieurs sites ont été «filtrés» et sont devenus inaccessibles en Iran, comme le site de campagne de Mir Moussavi. Au point parfois d'atteindre des scénarios ubuesques. «Le site de campagne principal de Moussavi avait été bloqué, ils en ont donc créé un autre», explique-t-elle. «Ses supporters ont essayé de faire crasher Farsnews, la page de news d'Ahmadinejad, sans savoir qu'une boucle avait été créée sur ce site, et qu'en essayant de le crasher, ils crashaient leur propre page!».

Les hackeurs anti-Ahmadinejad ciblent de plus en plus de sites gouvernementaux au moyen d' attaques par déni de service, qui cherchent en fait à rendre indisponibles ces sites en leur envoyant trop de trafic, rapporte Wired, une technique controversée au sein même des opposants au gouvernement.

La blogueuse Pedestrian raconte également avoir reçu plusieurs emails de l'Université de Téhéran dans la nuit de dimanche à lundi, demandant aux étudiants de ne pas aller à la manifestation du lundi 15 juin, interdite par le pouvoir, arguant savoir que les forces de l'ordre avaient comme consigne de tirer sur la foule. «Nous ne savons toujours pas combien de manifestants sont présents, ou même si ce n'était qu'une rumeur venant du camp d'Ahmadinejad».

Une blogosphère très active

Si cette cyberguerre est cruciale, c'est parce que l'Iran compte plus de 700.000 blogs, dont 100.000 actifs, pour près de 70 millions d'habitants, comme l'explique cette vidéo de quatre étudiants de la Vancouver Film School. 60% de la population a moins de 30 ans, et se trouve donc plus sensible à la communication en ligne.

Selon cette carte interactive de la blogosphère iranienne, deux chercheurs de Harvard expliquaient quelques jours avant les élections que, de façon assez attendue, la blogosphère soutenait davantage le «réformiste» modéré Moussavi.

Mais celui-ci n'a pas eu le monopole de l'utilisation d'Internet pendant la campagne électorale, comme le rappelle Hamid Tehrani, de Global Voices: le président sortant Mahmoud Ahmadinejad et ses opposants se sont affrontés à coups de vidéos sur Youtube.

Faire sortir l'information

Pour autant, pas question de disserter sur «Youtube signe la fin des fraudes électorales», «La révolution Twitter en Iran», ou «Comment Facebook va renverser Ahmadinejad». Comme le dit justement «L'Express.fr», c'est «une révolution tweetée plus qu'une révolution Twitter» qui a lieu en Iran.

Twitter sert d'avantage à raconter les manifestations en direct au reste des utilisateurs Twitter qu'à organiser des actions. Pour l'instant, une trentaine d'Iraniens tweetent en anglais, et le site de micro-blogging «est tout de même relativement nouveau pour beaucoup», rappelle le blogueur et dessinateur iranien Nikahang Kowsar, basé au Canada.

Twitter est en fait un outil parmi les autres outils en ligne — Facebook, Flickr, Youtube, les blogs — pour lutter contre la censure étatique. Avec un avantage non négligeable, affirme Niousha B, une franco-iranienne parisienne qui a posté sur Twitter dans la nuit de dimanche à lundi pour la première fois: «La censure n'y sévit pas. Alors que des vidéos sont retirées de Youtube et de Facebook, les tweets ne sont pas effacés».

Niousha B a transformé son profil Facebook avec une photo «Where's my vote?» et enchaîne les liens sur ce qui se passe en Iran. «Je veux montrer aux Iraniens dans le pays qu'on les soutient, parce que eux ils ont peur, ce sont eux qui sont dans la rue».

Pour Nikahang Kowsar, Facebook a été «la principale source de communication» entre l'étranger et l'Iran et entre Iraniens ces derniers jours: «J'ai 6.000 amis sur Facebook», affirme-t-il, «et ils essayent de poster tout ce qu'ils peuvent sur ma page pour entrer en contact les uns avec les autres».

Le dessinateur affirme qu'il avait des milliers de visites sur son blog chaque jour, et les compte, depuis les élections, en dizaines de milliers. Un chiffre impressionnant qu'il convient encore de multiplier pour tenir compte des connexions via proxys.

Pour Mashable, qui a listé ses outils préférés pour suivre les manifestations, Youtube et Flickr représentent les meilleurs moyens d'obtenir des images non filtrées. Ci-dessous, une vidéo des violences policières contre les manifestants ce week-end.

Sans aller jusqu'à une «révolution» — rappelons à nouveau qu'Ahmadinejad est toujours président et que Moussavi est un «modéré», Internet permet en tout cas de lutter assez efficacement contre la censure, alors que les médias nationaux d'opposition ont été fermés, et que les médias étrangers se retrouvent filtrés, brouillés, et leurs journalistes bloqués. «C'est une arme politique pour que le monde occidental ouvre les yeux sur la situation et nous soutienne, parce que les médias n'arrivent pas à faire leur travail», conclut Niousha B. Pour toutes ces raisons, Facebook et Youtube ont été particulièrement la cible du filtrage gouvernemental.

Cécile Dehesdin

Sur ce même sujet, lire Comment suivre les évènements en direct

Lire aussi: Spéculations persanes, de Daniel Vernet,  Même en Iran, les élections servent à quelque chose, d'Anne Appelbaum, et Une victoire de Moussavi n'aurait rien changé, de Shmuel Rosner.

Photo de une Reuters, dessin de Nikahang Kowsar.

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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