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Google, le message belge à la presse française: Circulez, y a rien à voir

Cécile Dehesdin, mis à jour le 14.12.2012 à 9 h 18

Le moteur a accepté d’indemniser la presse belge pour mettre fin à un litige sur le droit d’auteur. Faut-il y voir un signe pour ceux de la presse française qui voudraient taxer Google pour son indexation des contenus journalistiques? Pas vraiment.

Bureau de Google à Toronto, au Canada, en novembre 2012. REUTERS/Mark Blinc

Bureau de Google à Toronto, au Canada, en novembre 2012. REUTERS/Mark Blinc

Coup de fil ce mercredi 12 décembre au soir: c’est Google à l’appareil, qui propose une annonce par téléphone à plusieurs médias le lendemain à 10h30, sans en préciser l’objet, fidèle à son habitude d'en dire toujours le moins possible. Quelques heures plus tard, le suspense s’arrête: Le Monde vient de publier un article affirmant que Google a accepté d’indemniser la presse belge pour mettre fin à un litige sur le droit d’auteur, et en conclut que «la presse peut faire plier Google».

Triple réponse de Google: les représentants du moteur en France maintiennent leur conférence de presse, précisent par mail qu'il n'a «pas payé pour indexer les contenus», et publient un communiqué sur l’accord. En résumé, sur le fond: la procédure judiciaire cesse, et l'accord se fonde sur une collaboration de Google avec les éditeurs de presse; le moteur de recherche achètera entre autres des publicités chez ces journaux, et les aidera à développer leurs paywalls ou abonnements ainsi que leurs plateformes sur mobiles. En résumé sur la forme: l'affaire est belgo-belge et n'a rien à voir avec ce qui passe en France où quelques éditeurs (1) (réunis dans l’IPG) voudraient taxer Google pour son indexation des contenus journalistiques.

Dans la conversation avec les journalistes français conviés à cette conférence téléphonique, Thierry Geerts, directeur général de Google Belgique, François Le Hodey, représentant du groupe IPM (La Libre Belgique) et président de l'Assocation des journaux francophones de Belgique, et Frans Wauters, représentant des auteurs SAJ-JAM, ont parlé d'ailleurs d'une seule voix et insisté sur le caractère unique de cet accord.

Ci-dessous, retrouvez notre conversation téléphonique de façon presque exhaustive –en raison d'une qualité sonore très faible– entre les journalistes conviés et les signataires de l'accord.

Le pitch de départ de Google et des éditeurs

François Le Hodey, représentant du groupe IPM (La Libre Belgique) et président de l'Assocation des journaux francophones de Belgique

«La situation en Belgique est différente de la situation en France. En 2006, nous avons intenté une action en justice et nous avons depuis un débat vif sur le statut du droit d’auteur. Au même moment, les éditeurs belges francophones se sont retirés de Google News.

La conclusion des éditeurs francophones, en 2012, c’est que le fonctionnement strictement juridique n’est pas profitable, et qu’il nous fallait rentrer en discussion avec Google pour trouver un accord. [Les éditeurs belges estiment que Google viole, en indexant ses contenus, leurs droits d’auteurs, ce que le moteur de recherche conteste, NDLR].

C’est un accord de pacification: nous arrêtons la procédure judiciaire, mais nous n’abandonnons pas notre positionnement juridique, nous ne sommes pas d’accord sur les principes juridiques.

Ça nous permet d’enclencher une série de collaborations. D’abord nous allons rejoindre Google News, et puis on va développer une série d’initiatives pour stimuler le trafic vers nos futurs paywalls, et développer des stratégies publicitaires pas bien intégrées pour le moment.

Nous collaborons, nous cherchons à créer de la valeur ajoutée.»

Thierry Geerts, Directeur Général de Google en Belgique

«On est particulièrement contents de cet accord, c’est un bon exemple au niveau mondial, qui montre qu’il est plus intelligent de se mettre autour d’une table que de faire de longs procès. On a payé les frais juridiques des différentes parties, et on va réfléchir ensemble à comment revoir le nouveau business model de la presse.»

Evaluation de l'accord dans un an

Question du journaliste du Point

«Une question pour Monsieur Le Hodey, on a l’impression que les éditeurs n’ont pas obtenu grand-chose, vous avez obtenu quelque chose?»

François Le Hodey

«Il y a un cadre juridique, où les parties peuvent être en désaccord sur les principes, mais il y a un cadre juridique établi par les tribunaux.

Si on a signé un accord, c’est qu’on est arrivé à un équilibre satisfaisant, dans la mesure où on a des engagements fiables de la part de Google. Nous allons développer des collaborations qui vont générer de manière certaine des revenus.

[...] On évaluera cet accord dans un an pour voir si on a réussi à collaborer ensemble.»

Inutile d'espérer une rémunération des contenus

Question d’Erwann Gaucher (Retrouvez son article)

«Xavier Ternisien parle dans son article pour Le Monde d’un accord financier, confirmé par ses sources. Y a-t-il eu des indemnités versées par Google?»

François Le Hodey

«Dans le papier du Monde, il y a quelque chose qui n’a jamais été prononcé pendant nos discussions: on n’a jamais parlé d’un pourcentage par rapport à un chiffre d’affaire. Je conteste formellement et définitivement un pourcentage.

Il y a une partie financière à l’accord, qui concerne principalement les frais juridiques engagés par les éditeurs, il est clair que ce sont des procédures importantes.

Nous savions bien qu’il était inutile d’espérer un accord sur un concept de rémunération des contenus, ces discussions ne font pas partie du périmètre de l’accord.

La situation est en plus différente [de celle de la France] puisqu’il y avait un litige depuis 2006.

La fonction “editor’s pick” [qui met en avant les contenus de médias dans un encadré spécial de Google News NDLR] va être installée en Belgique, et on va travailler à ce que la plupart des éditeurs belges fassent des paywalls, donc on a comme enjeu de maintenir des audiences suffisantes malgré cette stratégie de freemium.

C’est un accord équilibré.»

Un achat de pub compensatoire

Question de Sandrine Cassini, de La Tribune (Retrouvez son article)

«La partie financière concerne-t-elle uniquement le dédommagement des frais de justice, ou également l’achat de publicités, etc?»

François Le Hodey

«C’est un ensemble. Nous avons en tant que médias des capacités, Google aussi, donc est-ce que Google peut mettre à notre disposition ses capacités et vice-versa?

Google va acheter de la publicité dans les médias»

Sandrine Cassini

«Est-ce que le montant de 5 millions d’euros [évoqué dans l’article du Monde NDLR] correspond à l’accord?»

François Le Hodey

«Les montants sont confidentiels [...] C’est plus simple de démentir un pourcentage puisqu’il n’a jamais été discuté. Il y a un montant pour la partie judiciaire, pas communiqué, et il y a des montants au niveau des collaborations médias notamment avec les régies publicitaires, etc.»

Johan Hufnagel, Slate.fr

«Est-ce que vous ne risquez pas d’être accusé de distorsion de concurrence par tous les autres médias qui ne profitent pas de cet accord?»

Frans Wauters

«Je vois ce que vous voulez dire, que ça pourrait être vu comme un traitement discriminatoire des autres, mais ce n’est pas l’idée.

Cet accord ne résoud pas les problèmes de la presse, malheureusement, on reste avec un nombre de challenges innombrables.

Les acteurs technologiques vont avoir un rôle important dans le futur, et on veut enclencher avec Google Belgique un dialogue constructif, d’où sortiront des idées qui ajouteront de la valeur pour toutes les parties.»

La nécessité d'un «rattrapage»

Johan Hufnagel

«Question pour Google: si d’autres éditeurs qui ne font pas partie de cet accord vous demandent la même chose, vous accepterez?»

Thierry Geerts

«Absolument, on va d’ailleurs parler avec les médias néerlandophones pour mettre en place les mêmes choses. On n’a pas d’obligation, mais on veut en parler.

Pour ceux autour de la table c’est un rattrapage, puisqu’ils ont été hors de Google News pendant six ans.»

Cécile Dehesdin, Slate.fr

«Mais alors ça veut dire que vous récompensez les médias qui vous ont fait un procès et se sont désindexés de Google News?»

[réponse de Thierry Geerts inintelligible]

François Le Hodey

«Les grands journaux de la presse quotidienne n’étaient pas sur Google News mais les sites de la télévision et les magazines y étaient, donc la presse quotidienne, par rapport à son litige, n’a pas profité du trafic de Google News.

Nous avons décidé de ne pas y être parce que nous avions une bataille sur les principes du droit d’auteur. Là c’est derrière nous, et pour revenir sur Google News il nous fallait un apaisement avec Google et que les éditeurs ne refassent pas un procès à Google, donc voilà...

Nous allons revenir sur Google News, il n’y a pas d’avantages à ça mais on reprend une place stratégiquement importante. 

Par “rattrapage”, je pense que Thierry Geerts voulait dire qu’il y a une partie du trafic venant de Google News que nous n’avions pas, et que donc on va le récupérer.»

Et en France?

Question de Nicolas Rauline, des Echos (Retrouvez son article)

«Vous parlez de collaboration sur le plan publicitaire, est-ce que Google va mettre de la publicité dans Google News? Et la situation est certes différente en France, mais est-ce que vous envisagez le même type d’accord?»

Thierry Geerts

«Non, il n’y aura pas de pubs sur Google News, mais un travail pour mieux rentabiliser l’inventaire des publications, via des annonceurs auxquels elles n’ont pas accès pour l’instant.

Pour la France, c’est un exemple du fait qu’il y a moyen de se mettre à table avec Google. Par contre, est-ce que le modèle belge pourrait être répliqué en France, est-ce que ça va générer des revenus et devenir un vrai exemple comme on l’espère? On a des choses sur les rails pour développer des projets ensemble, il faudra voir dans les mois à venir à quel point c’est efficace, pour voir si ça peut ensuite être fait en France par exemple.»

Question de Philippe Siuberski, bureau de l’AFP en Belgique (Retrouvez son article)

«Monsieur Le Hodey, les tribunaux vous donnaient raison [un jugement d'un tribunal d'instance avait été confirmé en appel, Google avait alors porté l'affaire devant la Cour de cassation, NDLR], mais vous dites qu’il était inimaginable de recevoir un paiement de Google?»

François Le Hodey

«Ce n’est pas la même chose d’avoir un accord en 2012 que d’avoir raison, peut-être, judiciairement en 2018. La révolution numérique s’accélère prodigieusement, donc c’était l’aspect le plus important. Ce sont des calculs économiques, ça nous a paru le choix le plus raisonnable et dans des conditions acceptables. Ce qui est fondamental, c’est que Google Belgique a reçu la mission de faire marcher cet accord. Ça serait une étape positive dans les challenges d’éditeurs de presse.»

Question d’Andrea Fradin, d’Owni (Retrouvez son article)

«Monsieur Le Hodey, vous avez dit qu’il était inutile d’espérer un accord sur un concept de rémunération des contenus. Selon vous, les bases de négociation voulues en France par l’IPG n’ont aucune chance d’aboutir?»

François Le Hodey:

«Dans le cadre de l’accord que nous avons conclu, cette problématique n’est pas abordée. La problématique des droits voisins n’a pas été adressée dans nos discussions, ni dans un sens ni dans l’autre. Nous avons volontairement dit, et Google aussi, que ce n’était pas dans le cadre de négociations. Donc il n’y a aucune conclusion à tirer, ni dans un sens, ni dans l’autre.»

Aide technique et comment tirer le meilleur du web 

Nous avons à la suite de cette conférence téléphonique, posé quatre questions supplémentaires à Anne-Gabrielle Dauba-Pantanacce, directrice de la communication et des relations presse chez Google:

Slate.fr: Dans votre communiqué, vous écrivez que Google et les médias belges vont «travailler ensemble à la monétisation de leurs contenus via des modèles premium (paywall, abonnements et améliorer l’accès au contenu original des éditeurs en favorisant sa distribution sur les plateformes mobiles». Cette aide est-elle gratuite, faisant ainsi partie de l’argent reversé indirectement aux éditeurs, comme les achats publicitaires de Google?

«On a un volet accompagnement/ coaching /développement. Dans l’enveloppe dont on parlait, il y a une partie frais judiciaires, une qui comprend l’achat d’espace, on va faire la promotion de nos produits sur les éditeurs belges. On est pas encore rentré dans ce niveau de détails pour l’aspect aide technique, mais on avait envisagé de mettre à disposition des éditeurs des développeurs et des spécialistes des mobiles de Google.»

Slate.fr: Ce qu’ont obtenu les éditeurs, en dehors des frais de justice, sont des outils qui existent déjà en France soit via Google soit d’autres acteurs. C’est un accord de mise à niveau pour les Belges, finalement?

«Je ne sais pas si on peut parler de mise à niveau. Parce que ces outils ont beau exister, encore faut-il s’en servir et en tirer le meilleur. YouTube existait déjà en Belgique aussi, mais le problème de certains médias, c’est comment tirer parti du meilleur du web. On se rend compte dans nos conversations qu’il y a une place pour l’optimisation de tous ces produits. Quand on travaille main dans la main avec les éditeurs plutôt que simplement en laissant les produits à disposition, ça change.»

Mais du coup, vous savez ce que vous allez devoir faire de plus avec la France, qui a déjà tous ces outils et les utilise?

«Je ne peux pas dire pour le volet France. La ligne que ça donne, c’est qu’avec des partenariats commerciaux basés sur nos outils on peut avancer [...] Il y a toujours de la place pour de l’amélioration considérable là-dessus, je ne peux pas parler de la France parce que là il s’agit principalement de la Belgique, mais ça montre qu’on peut y arriver via la voie de la collaboration.»

Les services concurrents de Google ne pourraient-ils pas vous accuser de distorsion de concurrence, parce qu’avec cet accord vous promeuvez tous vos produits et seulement vos produits?

«Ce n’est pas exclusif, les éditeurs sont libres d’utiliser tout ce qu’il y a sur le marché. C’est normal de les aider sur les produits qu’on fait nous, on va pas être consultants, libre à eux de développer des choses chez les autres [...] C’est complètement ouvert, la stratégie des éditeurs peut être d’avoir un mix média, d’appeler d’autres acteurs. S’ils veulent faire jouer la concurrence qu’ils le fassent.»

Cécile Dehesdin

(1) Slate.fr ne fait pas partie de l'IPG et n'est pas favorable à une taxation de Google pour renflouer les caisses de la presse papier. Retour à l'article

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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