Que faire des territoires perdus de la mondialisation?

Le site de Florange, début décembre 2012. REUTERS/Vincent Kessler

Le site de Florange, début décembre 2012. REUTERS/Vincent Kessler

L’avenir des territoires en perte de vitesse est-il d’envoyer des réfugiés économiques ailleurs, de devenir des friches industrielles géantes ou, dans le meilleur des cas, des France-Parc pour riches touristes et retraités? Malheureusement, aucune de ces options n’est exclue. Bien au contraire.

Florange, c’est fini. Un choeur d’économistes a composé ces dernières semaines le requiem d’un outil industriel obsolète, sur un territoire inadapté à la production moderne d’acier, dans un contexte de baisse de la demande. En résumé, Florange n’est plus «compétitif».

Pour bien border le débat, on a pu ajouter ici un soupçon de nationalisme chauvin dirigé contre l’Indien Mittal, là une suspicion de sexisme attachée aux défenseurs de l’industrie et de ce qui reste du monde ouvrier, et nous voilà pleinement débarrassés du problème. Le chien est accusé d’avoir tout à la fois la rage, la tuberculose et la lèpre.

«Or il ne saurait y avoir de reprise économique durable sans rebond productif et sans une politique industrielle innovante et volontariste. Chaque emploi industriel génère en effet 3 emplois induits alors que ce ratio est bien moindre dans les services. L’industrie n’est pas le symbole d’une économie du passé, c’est le levier de la croissance à venir; elle doit être de toutes les priorités de politique publique.»

C’est en tout cas ce qu’affirmait François Hollande en février dernier quand, député, il présentait sa proposition de loi «tendant à garantir la poursuite de l’activité des établissements viables notamment lorsqu’ils sont laissés à l’abandon par leur exploitant», texte motivé à l’époque en réponse explicite à l’abandon des sites d’ArcelorMittal en Moselle…

La carte de la crise qui vient: une géographie de la lose

Un cas comme celui de Florange est typique de cette France en difficulté, qui fait l’objet de l’essai de Laurent Davezies, professeur au Cnam, La crise qui vient. «Une ère s’achève, écrit ce spécialiste d'économie régionale et urbaine. Celle de la croissance industrielle et du développement des “territoires périphériques”». L’essai de Laurent Davezies dépeint une situation encore plus inquiétante que les reportages sur Florange, puisque la crise territoriale n’en est qu’à son hors-d’œuvre, écrit-il.

Maintenue à flot par les redistributions provenant des territoires plus riches, la France périphérique va dans les prochaines années subir les conséquences du sevrage public. Elle perdait des emplois productifs depuis longtemps; la redistribution, les prestations sociales et l’emploi public vont à leur tour se retirer…

Concentrés pour la plupart dans le Nord-Est, ces territoires productifs se sont spécialisés dans les secteurs en déclin économique (automobile, textile, mécanique, sidérurgie) à la main-d’œuvre ouvrière et peu qualifiée. Comme si le sort s’abattait deux fois sur eux, ces territoires ne compensent leur perte de revenu productif ni par l’implantation de retraités (personne n’y vient, et les retraités du coin les fuient), ni par le tourisme… Pour achever ce sombre tableau, l’auteur précise qu’il s’agit de territoires jeunes, ce qui pose la question de l’avenir des populations sur place.

S’ajoute à cette France en difficulté un autre type de territoire, au déclin productif plus avancé encore, déjà sous perfusion d’injections de revenus sociaux, ce que l’auteur appelle la France «non marchande en difficulté».

Comme l’écrit un autre observateur de l’économie du territoire français et de ses mutations, Pierre Veltz, dans un récent ouvrage, Paris, France, Monde, Repenser l’économie par le territoire:

«Les Français, tous les sondages le montrent, ont une image particulièrement négative de la mondialisation. Cette attitude suscite l’incompréhension –souvent même l’ironie– des plus éduqués et des plus mobiles, des médias, de la très grande majorité des intellectuels, de gauche comme de droite.»

Franchement, on se demande bien pourquoi! Jamais contents, les pauvres.

Si l’avenir est bouché dans ces coins de France, la théorie économique est là pour appuyer sur le fait que c’est une fatalité. Pourquoi? Parce que de plus en plus, c’est dans les métropoles que la compétitivité pourra se développer. Dans la perspective d’une concurrence internationale accrue, la métropolisation est un phénomène inexorable: les villes sont invitées à maximiser leurs atouts en termes de transports, d’infrastructures, de fluidité et de qualité du marché du travail mais aussi d’image de marque et de marketing urbain, afin de se faire une place sur la carte des espaces compétitifs et bankable du monde.

On avait pu croire révolu, avec la mondialisation et les nouveaux moyens de communication, l'importance du facteur géographique pour l'implantation d'activités «hors sol» de services supérieurs. C'est tout le contraire qui se produit: «Le territoire est désormais un facteur de production», résume Laurent Davezies, la concentration de matière grise étant un levier principal de compétitivité. Les espaces périphériques au peuplement diffus ne feront pas le poids.

Alors que faire?

Que faire des surnuméraires et du surespace qu’ils habitent? «Toute la question, de nature politique, consistera à décider s’il faut s’accomoder de cette tendance.» En termes crus, savoir s’il faut laisser mourir les territoires sans valeur ajoutée, s’il faut tout bonnement fermer une partie de la France.

Quelles options reste-t-il aux territoires du No Futur français?

1. Organiser la migration des réfugiés économiques

Comme le note Pierre Veltz, «Les “libéraux” regrettent rituellement la faiblesse de la mobilité et la prééminence des transferts. Il est de bon ton de fustiger la préférence des Français pour le “vivre et travailler au pays”.»

Le sujet de la mobilité est de fait une grande obsession des libéraux, qui y voient la possibilité de réguler et fluidifier l’économie en faisant bouger la main d’œuvre pour l’adapter à l’offre d’emploi sans se soucier de la question des territoires qu’ils habitent.

Dépendant de moins en moins, à l’avenir, de l’économie publique ou de la recherche du profit, il resterait à ces territoires en déclin l’économie sociale et solidaire pour ceux qui restent, et pour les autres, l’exode.

Laurent Davezies a le mérite de ne pas trancher entre deux logiques: people to jobs ou jobs to people. Il rappelle aussi le double visage de la mobilité. L’une choisie, est le fait de cadres bien insérés dans l’emploi qui font leur marché sur les territoires: ceux-là se dirigent vers les territoires à la fois économiquement dynamiques et dotés du meilleur cadre de vie —Sud et Ouest de la France, villes proches de la mer, France dynamique. Alors que les ouvriers sont à la fois ceux qui souffrent le plus des destructions d’emplois et ceux qui sont les plus piégés dans les territoires.

La réticence des classes populaires à la mobilité n’a rien d’un conservatisme coupable: le prix des logements dans les régions dynamiques, les réseaux familiaux et amicaux, l’emploi du conjoint sont des contraintes fortes qui expliquent les raisons de cette immobilité résidentielle.

«Dans les situations les plus difficiles, poursuit Pierre Veltz, les gens sont en réalité scotchés à leur territoire, parce que leur logement est devenu invendable et parce que leur épargne s’est envolée avec la crise. C’est oublier que les familles recomposées, les gardes alternées des enfants... constituent également un frein majeur à la mobilité, qu’on n’a pas encore bien estimé.»

Ainsi, dans les zones d’emploi en difficulté du Nord-Est, les migrations se font par sauts de puce vers d’autres territoires voisins à peine moins menacés. Les réfugiés économiques ne peuvent de toute manière pas accéder aux grandes stars du développement métropolitain, mais se contenteront de villes plus abordables.

2. Transformer les territoires en parcs d’attraction

Pour les territoires «non marchands dynamiques» (12% de la population et 20% de la superficie du pays dans la typologie de Laurent Davezies) assis sur l’économie résidentielle, c’est-à-dire sur la consommation plutôt que sur les activités productives, qui disposent des atouts comparatifs qui fondent la marque France (mer, montagne, paysages, climat, douceur de vivre, fromages qui puent, etc.) sans avoir pour autant les moyens de se la jouer métropole post-industrielle, l’avenir est à la transformation en parc de loisir pour touristes, retraités et néo-ruraux pas trop exigeants niveau boulot. Un avenir houellebecquien, souligne Davezies:

«Dans La carte et le territoire, Michel Houellebecq présente la Creuse de demain comme une zone ayant perdu toute substance productive, une sorte de réserve résidentielle de retraités et de touristes chinois. Dans ce roman, la Creuse n’est pas une métaphore de la France du futur, mais une vision assez pertinente de ce que pourraient devenir plusieurs zones du Massif central et beaucoup de départements littoraux.»

Est-crédible? Souhaitable? Pierre Veltz nous offre un regard moins enthousiaste sur ce possible devenir résidentiel:

«La France a de magnifiques atouts sur le versant de la consommation, des loisirs, de la qualité de vie. Mais il serait dramatique qu’elle devienne un grand parc d’attractions, un musée du patrimoine ou un simple lieu de dépenses pour des revenus gagnés ailleurs».

Le problème est de surcroît que cette solution ne vaut que pour les territoires qui ont une image de marque forte et désirable. Ca ne vaut pas pour cette France en déclin industriel, que Pierre Veltz nomme la «France grise». Encore que, par une invraisemblable ironie de l'histoire, il se trouve que Florange est AUSSI le nom d'une entreprise suisse de lingerie... Véridique.

«Florange», une marque suisse de lingerie vendue en Allemagne et en Russie...

3. Implanter des musées et faire venir des créatifs, l’effet Bilbao

Si on est un brin cynique, et c'est un peu le genre de la maison, on peut observer que l’implantation de prestigieux établissements culturels (Pompidou à Metz, Louvre à Lens, MuCEM à Marseille) suit d’assez près la carte des territoires en difficulté. Si j’étais élu local et qu’on me proposait un super équipement-culturel-du-futur, je me mettrais sans doute à flipper…

Ces dernières années, la théorie des creative cities a pu faire croire que le développement économique pouvait reposer sur une dynamique culturelle: artistes, bobos et autres créatifs apportent leur mode de vie branché, ouvert et sympa dans des zones qui, dans un deuxième temps, font venir les emplois qualifiés qui suivent la main d’œuvre.

Un effet d’entraînement par la culture largement surestimé en raison d’un mythe qu’on attribue au Guggemheim de Bilbao, et que les décideurs croient reproductible à l’envi, alors que ça ne fonctionne que quand la culture et autre maquette de star de l’architecture viennent parachever un redémarrage économique déjà en route.

Si Florange est condamnée à devenir une future «friche industrielle de 59 hectares» comme la décrit le maire de la ville d’Hayange, où siège ArcelorMittal, au Monde, alors on pourrait transformer le site en atelier créatif (loyers abordables à la clé) et découper le reste en lofts vintage… Mais les hipsters ne viendront pas, ils préfèrent Berlin et le Xème arrondissement de Paris. A la limite, tant mieux: de récents travaux montrent que leur présence n’est en rien associée à un développement économique des territoires où ils échouent à la faveur des dernières tendances.

4. Rien

Expliquer aux gens que c’est comme ça, qu’il faut s’adapter, et surtout qu’il faut arrêter d’être populiste, parce que c’est mal! Et que l’avenir, c’est post-industriel, qu’on sait pas trop ce que ça veut dire mais que ça pue moins que l’industrie. Reste l’hypothétique miracle de la reconversion écologique, le projet Ulcos, dont on verra les premières concrétisations en 2015. Ou pas.

Jean-Laurent Cassely