Life

Dans la tête de Véronique Courjault

Jean-Yves Nau, mis à jour le 16.06.2009 à 18 h 33

L'accusée entre Sigmund Freud et Lacan.

La psychologie, on le sait, n’est pas une science dure. Les psychologues ont leur jargon que bien peu de jurés de cour d’assises doivent appréhender. La démonstration en a été encore apportée lundi 15 juin lors de la matinée de la quatrième journée de l’audience criminelle de la cour d’assises d’Indre-et-Loire qui juge Véronique Courjault pour trois infanticides. L’avocat général Philippe Varin a même déclaré n’avoir «rien compris» après la déposition de Katy Lorenzo-Regreny, l’une des quatre experts chargés de sonder l’inconscient de l’accusée et de trouver les raisons profondes de ses actes.

Avant la déposition de Mme Lorenzo-Regreny, deux de ses collègues sont à la barre: Simone Lamiraud-Laudinet, de Blois et  Fulbert Judech, de Paris. A eux deux ils ont vu l’accusée à cinq reprises à la maison d’arrêt d’Orléans. Que nous apprennent-ils que nous ne sachions déjà? A dire vrai peu de choses. Si ce n’est qu’ayant cosigné leur rapport il ne sont pas vraiment d’accord sur les conclusions et les hypothèses que l’on peut faire pour expliquer les trois infanticides.

La première explication pencherait plutôt vers le processus de «dénégation» quand la seconde serait assez favorable au concept de «déni». Pour le reste le «sujet» ne présenterait pas de «maladie mentale avérée» tout en montrant des symptômes de «dissociation». Il serait aussi «ambivalent», témoignant  volontiers d’une «inaffectivité», d’une «image de soi dépréciée», des «craintes de ne pas être à la hauteur». Pour autant, Véronique Courjault n’est pas «perverse».

On a, bien évidemment, cité Freud et ses écrits. On a beaucoup usé du conditionel, on a soulevé quelques «hypothèses» pour suivre quelques «pistes». La famille Fièvre n’a pas été épargnée, les parents surtout. Les non-dits qui sont de toutes les patholgies intra-familiales qui sont elles-mêmes les sources de tous les maux de la terre. On a envisagé, les circonstances s’y prêtaient, une «forme d’hystérisation» chez cette femme qui s’est trouvée «soulagée» quand on lui ôta son utérus après la très grave infection qui suivit le troisième infanticide. On a aussi voyagé entre névrose et psychose, évoqué des situations pathologiques aux frontières de ces deux continents conceptuels dont on pensaient qu’ils étaient l’un et l’autre aux antipodes de la souffrance mentale. Quelques questions du président Domergue et on perçut bien vite qu’il fallait abandonner la partie.

Après lecture de chacun des deux rapports le président interroge Véronique Courjault pour lui demander si elle a des remarques à faire sur ce qu’elle vient d’entendre. Elle dit qu’elle n’est pas sûre d’avoir tout compris, qu’elle est d’accord avec certaines choses mais pas avec d’autres. Et elle ajoute qu’elle n’est « pas psychologue ».

La psychologie n’est pas une science dure.

L’expert Katy Lorenzo-Regreny en a fournit une longue démonstration imparable et théâtralisée. Les jurés comme le public ont toutefois eu quelques difficultés à comprendre de quoi parlait cette femme qui a tenu à préciser qu’elle était mère, qu’elle travaillait à Fleury-Mérogis et qu’elle avait une connaissance approndie de l’œuvre de Lacan. Nous avons le souvenir d’avoir entendu plus ou moins distinctement que «nous ne parlons toujours que de là où nous parlons» et qu'  un sujet, ça bouge». Ou encore «la vérité pour nous psychologues, c’est la vérité du sujet de ce que dit le sujet… ».

Sans doute était-ce trop beau pour que Me Henri Leclerc, défenseur le l’accusée, résiste à un petit plaisir. Il s’étonne de l’existence d’états intermédiaires entre névroses et psychoses. Puis il a ces mots «J’ai beaucoup lu Freud et, dans la limite de mes moyens je me suis intéressé aux écrits de Lacan; or vous citez Lacan dans votre rapport: «L’amour maternel est la cause de tout» et vous ajoutez que Lacan aurait dit que dans  le terme  «tout» il fallait comprendre l’imminence de la catastrophe. Est selon vous la catastrophe pour autrui ?»

L’experte-psychologue:  «Oui». Mme Leclerc : «Et bien figurez-vous que je n’en suit pas du tout certain. C’est donner là une vision bien réduite de la pensée de Lacan. Autre chose: vous écrivez cette citation de Lacan en gras dans votre rapport, signe de l’importance que vous lui accordez. Or, curieusement vous avec mis le qualificatif maternel au féminin ce que Lacan n’avait pas fait.» L’experte-psychologue. «Et bien je suis mère et disons que j’ai féminisé l’amour… ». On échangera encore un instant en compagnie de Freud sur les peurs qu’ont les hommes  en général de l’intérieur du ventre et des organes génitaux des femmes. Cela devient pour le coup dur à suivre… Me Leclerc «J’arrête là. Je n’y comprend rien.»

Nous verrons bientôt en quoi la psychiatrie, science qui n’est pas beaucoup plus dure que la psychologie, pourra nous éclairer sur les mystères de Véronique Courjault.

Jean-Yves Nau

Crédit photo: Reuters

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Jean-Yves Nau
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Journaliste
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