France

Marine Le Pen est vraiment beaucoup plus dangereuse que Jean-Marie

Eric Dupin, mis à jour le 13.12.2012 à 2 h 00

Adepte de la «dédiabolisation» du Front national, Marine Le Pen est-elle plus modérée et malléable que son sulfureux et caractériel père? La lecture de la biographie que Philippe Cohen et Pierre Péan consacrent à ce dernier, trente ans après les premiers succès de son parti, mène plutôt à la conclusion inverse.

Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen lors du rassemblement du FN, le 1er mai 2012 à Paris. REUTERS/Charles Platiau.

Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen lors du rassemblement du FN, le 1er mai 2012 à Paris. REUTERS/Charles Platiau.

L’année qui pointe le bout de son museau sera celle du trentième anniversaire de l’émergence électorale du Front national, sorti de sa marginalité à l'occasion des municipales de 1983.

En mars, Jean-Marie Le Pen obtient 11,26% des voix dans le XXe arrondissement de Paris, avant que son lieutenant Jean-Pierre Stirbois ne profite d'une partielle à Dreux, en septembre, pour créer la surprise avec près de 17% des voix et s'allier avec la liste RPR-UDF au second tour. L'affiche du président frontiste dans la capitale annonce déjà tout ce qui fera la force de son parti: «Immigration, insécurité, chômage, fiscalisme, laxisme, ras le bol, je vote Le Pen.»

Trente ans et six alternances droite-gauche (1986, 1988, 1993, 1997, 2002, 2012) plus tard, le contexte est plus favorable que jamais au FN. La violente crise économique et sociale avive mécontentements et ressentiments. Par ses choix imprévus et hésitants, la gauche désarçonne l’électorat populaire qui l’a porté au pouvoir.

Déchirée par ses rivalités internes et tentée par les thématiques frontistes, la droite démontre sa fragilité. Et les récentes législatives partielles ne sont pas aussi décevantes pour le FN qu’on l’a parfois dit.

Entre 1983 et aujourd’hui, le FN a toutefois changé de tête. Adepte de la «dédiabolisation» du Front, Marine Le Pen est-elle plus modérée et malléable que son sulfureux et caractériel père? La lecture de la biographie que Philippe Cohen et Pierre Péan viennent de consacrer à ce dernier mène plutôt à une conclusion inverse.

Le chef historique de l’extrême droite y apparaît comme un Narcisse opportuniste, au final peu dangereux pour le système politique. Un «faluchard» —autrement dit, un éternel étudiant—, avait coutume de confier un François Mitterrand qui ne s’est pas privé de l’utiliser à ses fins politiciennes.          

Davantage de sérieux politique

Cohen et Péan n’ont guère de mal à démontrer, au fil de moult péripéties, que le principe de plaisir guide Jean-Marie Le Pen. A l’issue de sa turbulente jeunesse, l’ambitieux provocateur s’est construit un personnage qui l’a lui-même toujours ébloui.

Il a aussi su faire fructifier les indignations suscitées par une légende noire plus sombre que la réalité. Le Pen, nous disent les auteurs après une longue enquête, n’a sans doute pas torturé lui-même en Algérie.

L’orgueil du «Menhir» de La Trinité-sur-Mer et sa jouissance à choquer le (petit) bourgeois lèvent le mystère sur son étrange capacité à saboter sa carrière politique. Cohen et Péan racontent ainsi par le menu la fameuse histoire du «point de détail» qu’auraient constituées les chambres à gaz au cours de la Seconde Guerre mondiale: une saillie qui ruina, en septembre 1987, ses efforts d’alors pour se rapprocher de la communauté juive.

En conclusion, les auteurs soulignent avoir découvert «un narcissisme exacerbé et un égocentrisme de tous les instants qui dessinent une image exactement inverse de celle d’un homme d’Etat».

Ces défauts de caractère ont aussi nui à ses performances d’homme politique. Obsédé par l’argent, ne distinguant guère la caisse de son parti de sa (lourde) cassette personnelle, Le Pen n’a pas cherché sérieusement à bâtir un parti puissant. Au contraire, il n’a pas hésité à écarter tous ceux qui nourrissaient ce dessein, comme Bruno Mégret ou Carl Lang. Ce fut une grande chance pour la démocratie française et, par parenthèse, la preuve que le personnage n’a rien d’un authentique fasciste.

Marine Le Pen semble entretenir un rapport plus sérieux que son père à la politique. Elles sont loin, les années où les responsables du Front la surnommaient avec dérision la «nightclubbeuse» pour son goût de la fête.

La nouvelle présidente travaille d’autant plus qu’elle est consciente de ses limites. Surtout, elle est convaincue de la nécessité de structurer enfin son parti avec rigueur afin de remédier à la «faiblesse de son implantation locale». Avec elle, le FN peut dépasser le stade de l’aventure individuelle.

Davantage de continuité stratégique

Ancien député poujadiste mais aussi réunificateur des courants antagonistes de l’extrême droite française, Le Pen n’a pas poursuivi, au fil de sa longue carrière, d’objectif stratégique clair.

On a souvent répété qu’il ne désirait pas le pouvoir, en voulant pour preuve ses provocations récurrentes. A lire cette biographie, la réalité est plus complexe: vaniteux comme il l’est, Le Pen aurait bien aimé goûter aux honneurs de la République.

Entre les deux tours de la présidentielle de 1988, il rencontre Jacques Chirac, mais c’est le leader du RPR qui ferme la porte à une entente. Un beau jour de 1986, il avait même demandé, à huis clos, aux dirigeants du Front:

«Et si Chirac me propose de devenir ministre, qu’est-ce qu’on fait?»

Le Pen n’a jamais compris pourquoi Chirac le détestait tant. Sa posture démagogique et son goût de la transgression entraient pourtant en contradiction frontale avec toute stratégie d’alliance.

Marine Le Pen ne souffre pas d’un tel grand écart. Elle se garde de ces excès verbaux qui rendaient son père infréquentable. Simultanément, elle ne se fait pourtant guère d’illusion sur ses chances de s’accorder avec les chefs actuels de la droite. Son objectif stratégique est bien plutôt de la casser, de la recomposer sur la base d’un rapport de forces favorable.

L’échéance des municipales de 2014 peut être, à cet égard, une étape importante. La digue séparant l’UMP du FN risque fort de céder en de nombreux points du territoire.

La confusion et la division qui règnent à la tête du grand parti de droite faciliteront considérablement les indisciplines locales. Chacun fera ce que lui commande son intérêt, d’autant plus que les frontières idéologiques entre ces deux formations s’estompent à mesure que Jean-François Copé apparaît plus extrémiste que Marine Le Pen.

Davantage de cohérence idéologique

Jean-Marie Le Pen a régulièrement pratiqué l’outrance, mais pas toujours dans le même sens. Dans les années quatre-vingt, il prônait un ultra-libéralisme proche des thèses reaganiennes. Une décennie plus tard, ce démagogue intuitif s’est mis à pilonner le «mondialisme» et le laisser-faire économique.

Celui qui a voté en faveur du traité de Rome a longtemps été un atlantiste patenté, puis est devenu l’un des plus ardents contempteurs de l’Europe et n’a pas hésité à soutenir ouvertement Saddam Hussein dans les années quatre-vingt-dix.

Rien moins qu’un idéologue, le fondateur du FN a su, avec un indéniable talent et un vrai sens de l’anticipation, exploiter diverses tendances à l’œuvre dans la société française, au prix de singulières incohérences et d’étranges changements de pied.

Son rapport aux Juifs est révélateur de cette forme d’inconséquence. Ancré dans une culture d’un autre âge, Le Pen est sans doute plus profondément antisémite que les auteurs ne le suggèrent. Mais ce fond de pensée ne l’empêche nullement de tenter, à plusieurs reprises, de se rabibocher avec la communauté juive.

Fille d’une autre époque, Marine Le Pen n’a pas ces problèmes. Elle cible, de manière assez transparente, l’Islam au nom de ses débordements. La cohérence interne de sa ligne «anti-mondialiste» est peu contestable: le refus de «l’immigrationnisme» fait écho à celui du libre-échange.

En même temps, la présidente du FN reste fidèle à la pratique de l’excès qui est la marque de fabrique de sa formation. Elle parle étrangement de «l’ultra-libéralisme» que pratiqueraient les gouvernants français et accuse, à l’occasion, tous les immigrés d’être des terroristes en puissance. D’où une radicalité idéologique d’un nouveau type, marquée par un nationalisme républicain, qui n’a vraisemblablement rien à envier à celle de son opportuniste de père.

Eric Dupin

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Journaliste
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