Obama, Hollande: en 2012, la gauche a gagné grâce à un nouvel électorat composite

L'affiche du PS pour les Primaires citoyennes (détail).

L'affiche du PS pour les Primaires citoyennes (détail).

Les têtes pensantes du parti démocrate ont construit une coalition électorale qui a permis à Obama de l’emporter. En France, le concept d’une majorité électorale rassemblant jeunes, femmes, minorités et diplômés urbains pour faire gagner la gauche a aussi séduit certains stratèges électoraux. Avec quel succès?

En matière électorale, les Américains ont Nate Silver, un matheux qui a inventé un algorithme permettant de prédire les résultats électoraux des 50 Etats à la présidentielle. Il est depuis devenu une star de la statistique et des articles lui sont consacrés jusque dans les médias étrangers.

Mais «oubliez Silver», écrit le journaliste Benjy Sarlin, du site TPM. Car il y a encore plus fort: Ruy Teixeira. Le nom ne vous dit rien, mais pour ce journaliste américain, c’est pourtant «le gars qui a prédit 2012 en 2002!»

Teixeira est l’auteur de The Emerging Democratic Majority, un essai dans lequel il a expliqué que l’évolution démographique du pays pouvait amener au pouvoir une majorité nouvelle pour les démocrates, fondée sur les groupes d’électeurs à la croissance la plus rapide. Teixeira et John Halpin ont ainsi décrit cette «nouvelle Amérique progressiste» dans un rapport publié en novembre 2011:

«Le pourcentage grandissant de communautés de couleur, de femmes célibataires et diplômées, de votants de la génération du millénaire, d’électeurs laïcs et de Blancs diplômés vivant dans des zones plus urbanisées est favorable aux démocrates… Par contraste, la coalition du parti républicain est plus âgée, plus blanche, plus rurale, plus évangélique, se réduit et devient plus concentrée géographiquement.»

France-Amérique: quand le PS imite la stratégie américaine

Au printemps 2010, une réunion de groupes de réflexion de gauche a eu lieu aux Etats-Unis au Center for American Progress pour réfléchir à cette question d’une majorité émergente pour les partis sociaux-démocrates anglais, français, allemand, américain, etc. Bruno Jeanbart, directeur général adjoint de l’institut de sondages OpinionWay, y a participé (au nom du think tank Terra Nova et non de son institut) et se souvient du constat majeur:

«Dans tous les pays, les ouvriers étaient de moins en moins nombreux et votaient de moins en moins pour les partis sociaux-démocrates.»

Le socle historique de la gauche, la classe ouvrière, se délitait… Autre préoccupation des stratèges de gauche: cet électorat historique est alors décrit comme adhérant de plus en plus aux Républicains aux Etats-Unis et aux partis populistes et anti-immigrés en Europe.

En France, Terra Nova s’est fait une spécialité de transposer les pratiques victorieuses de la gauche américaine au paysage politique local: son président fondateur aujourd’hui décédé, Olivier Ferrand, a, avec Arnaud Montebourg, été le plus fervent militant de l’organisation d'une primaire ouverte par le PS.

En partenariat avec le Center for American Progress, Terra Nova a donc aussi transposé cette stratégie électorale centrée sur une coalition majoritaire. Son rapport de mai 2011 «Quelle majorité électorale en 2012?», cosigné par Olivier Ferrand, Bruno Jeanbart et Romain Prudent, a identifié une nouvelle coalition majoritaire, «la France de demain»:

«Contrairement à l’électorat historique de la gauche, coalisé par les enjeux socioéconomiques, cette France de demain est avant tout unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes: elle veut le changement, elle est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive.»

Avant d’aborder les critiques que le think tank a reçu pour cet «abandon» supposé de la classe ouvrière, regardons si cette stratégie électorale s’est montrée efficace pour François Hollande, en comparant ses résultats par segment avec ceux d’Obama, vainqueur en 2012 avec une marge comparable (51,6%-47,4% pour le Français, 51%-47,3% pour l'Américain).

1. Les jeunes

Oui, mais moins qu'aux Etats-Unis.

Obama, qui avait fait des propositions sur les frais universitaires élevés et faisait preuve d'une plus grande tolérance sur les questions de société, a devancé Romney de 23 points chez les jeunes âgés de 18 à 29 ans. En France, malgré un vote pour Marine Le Pen élevé au premier tour (+9 points pour l’extrême droite par rapport à 2007), les 18-24 ans ont donné 14 points d’avance à Hollande au second tour et les 25-34 ans 24 points, selon une enquête Ipsos, là où, en 2007, selon le même institut, Ségolène Royal ne dominait que chez les premiers.

La mise en avant de la jeunesse dans la campagne d’Hollande et des mesures comme les emplois d’avenir et la réforme de l’éducation ont pu jouer en faveur du candidat PS.

2. Les femmes

Pas vraiment.

«C’est surtout chez les femmes que la gauche française ne fait pas encore le plein», notait déjà en 2011 le rapport de Terra Nova en se basant sur le vote Royal, qui récoltait 2 points de plus que Sarkozy dans cette catégorie en 2007. En 2012, François Hollande n'a pas plus convaincu les femmes que les hommes, avec 4 points d'avance dans les deux catégories.

Le gender gap, fossé qui oppose aux Etats-Unis le vote des hommes (plus républicain) à celui des femmes (plus démocrate), n’existe pas en France. «Il y a des enjeux spécifiques aux Etats-Unis qui ne se manifestent pas en France», explique Bruno Jeanbart. Le premier de ces enjeux, c’est bien sûr l’avortement, qui est au cœur du débat politique américain, avec un candidat républicain qui s'est déclaré opposé au droit à l’avortement, même si Romney a adapté sa position en fonction du segment électoral qu'il lui fallait conquérir.

«Sur des valeurs que les femmes peuvent juger importantes comme la sécurité», note Jeanbart, le PS n’a pas suscité l’enthousiasme. De plus «depuis fin 2011, notait la politologue Janine Mossuz-Lavau dans une interview pour Slate au lendemain du second tour, on a observé que certaines catégories de femmes se laissaient séduire par Marine Le Pen, et pas n’importe quelles catégories, puisque c’étaient les ouvrières et les employées». Historiquement, complète Bruno Jeanbart, les femmes constituaient un tiers seulement de l’électorat FN, proportion qui tend aujourd'hui à s'équilibrer.

La structure générationnelle française explique aussi ce moindre écart hommes-femmes: parmi les personnes âgées, les femmes sont majoritaires, et la probabilité de voter à droite augmente avec l’âge.

A noter également qu'aux Etats-Unis, où les minorités ethniques sont plus importantes qu'en France (les «non-Blancs» représentaient plus de 20% de l'électorat en 2012, selon Gallup), ce sont les femmes des minorités ethniques qui ont creusé l’écart pour Obama face à Romney, les femmes blanches ne votant pour le candidat démocrate qu’à 42%.

3. Les minorités

Oui, mais avec un impact qui est donc plus faible. Et de manière moins identifiée: «On n’a pas les outils, ça n’est pas dans la tradition française de réfléchir à ce type de chose», explique Bruno Jeanbart.

La République répugne à se poser des questions en termes d’appartenance ethnique, là où les Américains font un usage très décomplexé de ces catégories d’analyse. Et les minorités ethniques votent à une écrasante majorité pour les démocrates: 93% des Afro-Américains, 71% des Hispaniques en 2012.

En France, on approche malgré tout ce vote des minorités de deux manières détournées:

— la population musulmane, qui certes n’équivaut pas à la minorité française d’origine maghrébine, mais dont la majorité des pratiquants est issue, a voté, selon OpinionWay, Hollande à 93% au second tour.

— les quartiers sensibles, qui comptent une part importante de population issue de l’immigration, et où le candidat PS l’a emporté haut la main. Dans des communes à forte population d’enfants de l’immigration, son score au deuxième tour avoisinait parfois les 70%.

4. Les diplômés

Oui.

Fin 2011, le New York Times écrivait que les travailleurs blancs non diplômés étaient devenus hors d’atteinte des démocrates. Le parti, précisait-il, a décidé à la place de cimenter une coalition de centre gauche «faite d’une part, d’électeurs diplômés professeurs, artistes, designers, éditeurs, responsables de ressources humaines, avocats, libraires, travailleurs sociaux, enseignants, psys, et d’autre part, d'un groupe d’électeurs à faible revenu en grande majorité composé d’Africains-Américains et d’Hispaniques».

En France, les cadres et les professions libérales se sont aussi tournées majoritairement vers le candidat de la gauche. Parmi les plus diplômés, c’est seulement la catégorie des chefs d’entreprise (mélangée dans l’Insee aux artisans et commerçants, moins diplômés) qui est restée fidèle à la droite.

5. Les métropoles

Oui.

La surprise pour les Républicains a été l’avance d’Obama dans les zones urbaines, a déclaré le colistier de Mitt Romney, Paul Ryan, après la défaite. Obama s'est hissé à 69% dans les grandes villes, quand Romney dominait le périurbain, les zones rurales et les petites villes. Une évolution électorale très documentée aux Etats-Unis qui traduit une vraie division entre «blue cities» et «red states» (villes démocrates et Etats républicains).

La domination du PS est également nette dans les «idéopôles», ces «métropoles concentrant les activités et les groupes sociaux typiques de l’économie post-industrielle et de la mondialisation», qui sont des zones où «l’ethos tend à être libertaire et bohême» et qui regroupent l’essentiel des travailleurs diplômés de l’économie tertiaire, écrivent Fabien Escalona et Mathieu Vieira dans une note de la fondation Jean-Jaurès. Ils ont montré que ces villes mondialisées étaient très favorables au PS, au niveau municipal comme lors de l’élection présidentielle.

L'élection de François Hollande a confirmé cette tendance: les idéopôles ont voté, au premier tour, socialiste à 33,43%, soit 5 points de plus que la moyenne française.

Le sens des cartes - Analyse sur la géographie des votes à la présidentielle, Jérôme Fourquet

L'ensemble de ces catégories dessine en creux le portrait de l'électeur-type qui ne votait pas pour Obama ou Hollande. Aux Etats-Unis, ce sont les membres de la «white working class» —la classe populaire et ouvrière blanche— qui se sont éloignés des démocrates: Obama n'a recueilli que 39% de leurs voix.

En France, il est impossible de calculer des données sur les «white». En ce qui concerne les «working», les ouvriers ont voté à 31% Le Pen et à 24% Hollande au premier tour, et les employés à 25% Le Pen et 28% Hollande selon les moyennes des instituts Ipsos et Ifop. Mais, au second tour, ces deux catégories ont voté Hollande à 57% et 58%... Si le malaise du «petit blanc» périurbain a été abondamment souligné après le premier tour, on peut difficilement dire qu'il a uniquement pénalisé la gauche au second.

Stratégie des valeurs ou coalition sociale?

Un paradoxe apparent que l'on retrouve dans les divergences d'interprétation autour de cette nouvelle coalition. Côté Terra Nova, c’est un satisfecit. «Ce socle électoral correspond à ce qu’on a décrit», souligne Bruno Jeanbart, qui n’en déduit pas automatiquement que le think tank a eu l’oreille du candidat.

«Est-ce parce qu’Hollande l’a cherché? Je ne pense pas, même s’il en avait conscience.» Notamment «en défendant des mesures comme le mariage gay, le vote des étrangers», ce qui correspond à la stratégie des valeurs vers laquelle le rapport conseillait au PS de s’orienter.

Et par ailleurs «Hollande a fait un très bon score chez les employés», souligne Bruno Jeanbart, qui conteste l’accusation d’abandon des ouvriers:

«Ce qu’on disait c’était: “Ne réduisons pas le vote populaire aux ouvriers, en revanche pensons au secteur des services, aux situations de précarité professionnelle, aux exclus du système et du monde du travail, les femmes et les jeunes”.»

Une vision qui réduit la question sociale à la situation d’exclusion, et qui déplaît au délégué national du PS aux études d'opinion François Kalfon. Coauteur avec le député Laurent Baumel de L’Equation gagnante et membre du collectif Gauche populaire, il estime que le PS «a fini par quitter le terrain de l’entreprise, pour se concentrer sur le hors travail: les exclus et la grande exclusion»:

«C’est de la sociologie électorale dans laquelle on ne s’adresse qu’aux gens à qui on a des choses à dire, les minorités au sens large, et on où on abandonne les salariés du privé. Nous ne sommes pas des épiciers de la politique, nous sommes des militants.»

Selon lui, l’analyse de Terra Nova et la stratégie des valeurs ne sont que le résultat d’un embourgeoisement progressif du PS et de son éloignement des classes populaires depuis 1983, date du tournant de la rigueur.

L’avenir est-il au marketing électoral hyper-segmenté?

A partir de cette période, le divorce entre les salariés du privé, notamment populaires, et la gauche se précise:

«Vous n’avez pas de discours au PS sur le monde du travail et le pouvoir d’achat, pour les salariés trop riches pour les politiques de réparation.»

Aux Etats-Unis aussi, des débats infinis ont eu lieu pour savoir si les ouvriers boudaient la gauche ou si la gauche les avait abandonnés… Pour le New York Times, dans l’article précité, les démocrates ont clairement misé sur les segments détaillés ci-dessus au détriment des blancs non diplômés. L’objectif, modeste, était seulement d’en garder une petite partie, et de ne pas reproduire l’écart de 30 points sur cet électorat (33% contre 63%) lors des élections de mi-mandat de 2010, niveau qui interdisait de gagner même avec une large proportion du vote des minorités et des diplômés.

Comme l’a écrit avec humour David Weigel dans Slate.com, cet abandon supposé des salariés blancs par les démocrates est à relativiser. Ca n’était pas la stratégie Obama mais une note écrite pour un think tank par deux universitaires, poursuit-il:

«Et ils ne disent même pas que les électeurs devraient être abandonnés, seulement qu’ils ne peuvent être gagnés. Vous ne “rejetez” pas les avances d’Angelina Jolie: c’est elle qui ne répond pas à vos coups de fil. Elle n’est pas intéressée.»

Pour autant, là où Bruno Jeanbart voit dans les propositions d’Hollande une validation de sa stratégie, François Kalfon prête lui aussi au président une attention à ses thèses. Lors du discours du Bourget, «il intègre totalement ce que nous disons. Et François Hollande n’a pas parlé du populaire en ne parlant que des quartiers multiculturels, contrairement à Royal. Et contrairement à Jospin et sa campagne sur le zéro SDF, [il ne s’est pas concentré] sur la grande exclusion.»

La domination du centre gauche n'est pas inéluctable

On devrait à ces adaptations le relatif succès du candidat chez les ouvriers et surtout les employés. Le député de la Gauche populaire estime aussi que les thèmes de Montebourg pendant la primaire, le redressement productif, la démondialisation, le juste échange, ont nourri le rapprochement avec la population ouvrière: «on voit bien dans la cartographie de Montebourg que ce sont les territoires menacés» qui ont été emballés par ce discours. Enfin, le retour surprise de Ségolène Royal dans l’entre-deux-tours a pu jouer en faveur d’un candidat perçu comme moins populaire.

La campagne d’Hollande pour sa réélection permettra sans doute de pousser plus loin la comparaison entre les deux pays, car l’antisarkozysme qui s’est développé chez les salariés du privé qui l’avaient soutenu en 2007 a renvoyé mécaniquement vers François Hollande des électeurs hésitants, pas ou peu convaincus par son programme.

Tout dépendra également du candidat de droite que devra affronter le président sortant: un leader au discours décomplexé, libéral-conservateur, héritier de Sarkozy, qui effraiera plusieurs des catégories de la nouvelle coalition ou, à l’inverse, un candidat de centre-droit modéré sur les questions sociétales, qui pourrait par sa victoire contredire la thèse d’une union historique durable entre la gauche et sa nouvelle «coalition majoritaire», qui repose sur un agrégat fragile et en aucun cas définitivement acquis.

Jean-Laurent Cassely