Economie

La France, le Brésil et le protectionnisme

Anne Denis, mis à jour le 12.12.2012 à 11 h 57

La visite en France de la présidente Dilma Rousseff a permis à la cinquième et à la sixième puissances mondiales d’intensifier leur partenariat stratégique et de constituer une alliance en faveur de la croissance. Un rapprochement prometteur malgré quelques sujets de crispation commerciaux.

Un mannequin pose sur la plage d'Arpoador à Rio de Janeiro, en août 2012. REUTERS/Ricardo Moraes

Un mannequin pose sur la plage d'Arpoador à Rio de Janeiro, en août 2012. REUTERS/Ricardo Moraes

Deux ans après avoir succédé à Lula à la présidence du Brésil, Dilma Rousseff a effectué cette semaine sa première visite d’Etat en France. C’était pour elle l’occasion de consolider sa relation avec François Hollande, qu’elle n’a croisé qu’une fois au sommet Rio +20, de relancer le partenariat stratégique noué en 2008 entre les deux pays, mais aussi de tenter de constituer avec la France une sorte d’union sacrée pour promouvoir la lutte pour la croissance dans la conjoncture actuelle, face aux tenants de l’austérité.

Les deux présidents ont ouvert ensemble, mardi, un «forum du progrès social» organisé par la Fondation Jean-Jaurès et l'Instituto Lula (du nom de l’ancien président brésilien, également présent au Forum). Ils y ont affiché leur communauté de vue. «Nous savons, d’expérience au Brésil, que réduire la dette souveraine dans un contexte de récession rend la crise plus aigue. La préférence des pays développés pour les politiques orthodoxes ne règlera pas la crise, générant au contraire chômage, récession et désespoir», a déclaré Dilma Rousseff, défendant au contraire «la combinaison de mesures d’ajustements budgétaires et d’encouragement de l’investissement et de la consommation», et saluant au passage la qualité du rapport de Louis Gallois sur la compétitivité. François Hollande s’est montré à l’unisson, prônant une feuille de route commune «progressiste», entre «refus incantatoire de la mondialisation et acceptation béate de ses dérives».

«La France et le Brésil entretiennent depuis plusieurs années un dialogue intense et Dilma Rousseff voit dans son homologue français un allié possible pour créer une nouvelle dynamique, construire un discours plus positif au G20, moins braqué sur la rigueur», estime Carlos Quenan, économiste chez Natixis. Grand exportateur de matières premières, le Brésil s’inquiète en effet de voir ses principaux clients ralentir leur essor, comme la Chine, ou même succomber à la récession comme l’Union européenne.

Des plans de relance massifs

D’autant que la première puissance latino-américaine, désormais sixième économie mondiale, qui a fort bien résisté à la crise de 2008, et affiché en 2010 une hausse de 7,5% de son PIB  a, depuis, sérieusement perdu de sa superbe: 2,7% seulement de croissance en 2011 et, probablement, à peine 1% cette année. Préoccupant, même si, avec 6% de chômage et un ratio dette/PIB de 36%, l’économie du pays est encore loin d’être «moribonde», comme le prétend The Economist. De peur d’être rattrapé par la crise mondiale et, notamment, par celle de la zone euro, Brasilia n’a pas lésiné, ces dernières années, sur les plans de relance.

Le dernier, annoncé en août dernier et axé sur l’investissement, s‘élève à quelque 66 milliards de dollars et prévoit  le recours massif au partenariat public-privé. Ce pays-continent, qui accueillera la Coupe du Monde de Football dans 18 mois et les JO dans moins de 4 ans, manque en effet toujours sévèrement d’infrastructures routières, ferroviaires et portuaires et cherche à attirer des investisseurs privés pour ces grands travaux. De quoi intéresser les entreprises françaises.

Malgré tout, la fraternisation franco-brésilienne pour promouvoir la croissance et l’emploi pourrait souffrir de quelques contrariétés de part et d’autre. L’attitude de Brasilia concernant le nucléaire iranien a passablement agacé dans l’Union européenne. Sur l’économie aussi, les crispations sont réelles. Certes, les échanges commerciaux (équilibrés) entre les deux pays se sont développés de 40 % en 5 ans, à plus de 8 milliards d’euros.

Le partenariat stratégique signé en 2008 entre Lula et Nicolas Sarkozy a porté ses fruits, notamment dans le domaine militaire, avec la vente au Brésil de 50 hélicoptères français et de 4 sous-marins Scorpène (plus l’assistance à la conception de la partie non nucléaire du premier sous-marin brésilien à propulsion nucléaire). Aujourd’hui le Brésil représente quelque 10% des investissements directs à l’étranger (IDE) français.

En revanche, le mirifique contrat de 36 avions de combat que Dassault et son Rafale ont bien cru avoir remporté il y a trois ans  lors de la visite de Sarkozy au Brésil (face à Boeing et à Saab), risque de rester encore en stand by un moment, Dilma Rousseff ayant clairement indiqué à Paris que son gouvernement n’avait pas encore choisi entre les trois candidats et ne le ferait que lorsque la conjoncture permettrait de nouveau «ce type de dépenses extraordinaires».

«Préférence nationale»

En fait, les grincements de dents résultent plutôt de pratiques commerciales brésiliennes jugées de plus en plus protectionnistes par ses partenaires. Or, s’il y a une chose que les Brésiliens ne supportent pas, c’est d’être traités de protectionnistes par l’Europe et tout particulièrement par la France, qu’ils accusent en retour de protéger abusivement son agriculture. Les entreprises françaises se plaignent néanmoins, à mots couverts, d’une «préférence nationale» exercée à leurs dépens. «Alors même que la constitution brésilienne interdit toute discrimination entre capitaux étrangers et capitaux nationaux, on assiste à l’essor d’un nationalisme débouchant sur un certain protectionnisme légitimé», regrette l’avocat Charles-Henry Chenut, du cabinet franco-brésilien Chenut Oliveira Santiago, citant notamment «des barrières douanières hautes, des visas de travail dont le coût a triplé depuis 2010, une préférence à la main d’œuvre nationale dans le cadre des marchés publics».

D’autre part, seuls 1 à 5% des royalties des filiales brésiliennes des entreprises étrangères peuvent être rapatriés (en contradiction avec les règles de l’OCDE), «ce qui revient à contraindre les entreprises concernées à réinvestir ces fonds sur place». Lors d’un récent colloque du barreau de Paris sur le Brésil,  plusieurs entrepreneurs ont évoqué le déficit de formation qualifiée au Brésil, notamment en ingénieurs (malgré les efforts actuels du gouvernement via le programme Sciences sans frontières).

Pourtant, une règle limite au tiers de l’effectif (et de la masse salariale) le nombre d’étrangers autorisé dans une filiale brésilienne. Guillaume de Forceville, directeur chez EDF, évoque pour sa part les coûts très importants d’expatriation, citant le cas d’un ingénieur type payé 60.000 euros bruts par an, mais dont le coût, après fiscalité, avoisine les 500.000 euros pour l’entreprise, incitant ainsi fortement tout investisseur étranger à rechercher son personnel sur place.

Devenir brésilien

Très pragmatique, le Brésil se montre accueillant envers les investisseurs étrangers, à condition qu’ils deviennent quasi brésiliens. L’objectif essentiel est de protéger l’industrie nationale, menacée par le taux élevé du réal qui dope les importations. Ainsi, face à l’envolée des importations de voitures chinoises et sud-coréennes, Brasilia a décidé il y a un an, d’augmenter de 30% la taxe sur les véhicules importés (sauf si plus de 65% du véhicule provient du Brésil ou d’un pays membre du Mercosur).

Une mesure (légèrement toilettée depuis pour ne pas être attaquée devant l’OMC) clairement destinée à protéger l’industrie automobile brésilienne, la septième mondiale. «A l’intérieur même du Mercosur, des barrières subsistent, déplore Jean-Philippe Lacroix, directeur Douane de Peugeot PSA, très présent au Brésil. Il est actuellement plus rentable d’importer au Chili une voiture en provenance d’Europe que de l’Argentine ou du Brésil». Malgré tout, malgré la bureaucratie et une fiscalité hyper complexe, la plupart des 500 entreprises françaises implantées au Brésil s’accrochent à ce pays de 200 millions d’habitants, dont la moitié, grâce à 10 ans de programmes sociaux efficaces, forme aujourd’hui «la nouvelle classe moyenne», avide de consommer.

L’attaque étant la meilleure des défenses, Brasilia accuse d’ailleurs avec véhémence les pays développés de protectionnisme, visant la politique de dollar faible des Etats-Unis —« la guerre des monnaies» dénoncée par le ministre de l’Economie Guido Mantega —  ou la politique agricole commune européenne, qui restreint ses exportations de produits agricoles. «Le pays est aujourd’hui dans une position défensive, sa compétitivité a beaucoup chuté», souligne Carlos Quenan. Et il sait que la France se battra à Bruxelles pour limiter au maximum le démantèlement de la PAC».

C’est  d’ailleurs la raison principale pour laquelle les négociations de libre échange entre le Mercosur et l’Union européenne, débutées dans les années 90, sont toujours au point mort. «Tant que l’Europe ne cèdera pas sur un pan de son agriculture, et même précisément sur la viande, on n’avancera pas, estime Alfredo Valladão, ex-directeur de la chaire Mercosur à Sciences-Po. Après tout, c’est la production brésilienne la plus compétitive».

Proximités

Ce qui pourrait apparaitre comme des blocages irréconciliables, ne devrait cependant pas nuire à l’entente que veulent sceller sur la scène internationale Dilma Rousseff et François Hollande. Moins en raison d’une sympathie mutuelle (on ne retrouve guère pour l’instant la complicité chaleureuse qu’affichaient Lula et Sarkozy) que de la proximité politique réelle et ancienne entre le PS français et le PT (Parti des Travailleurs) brésilien.

Une politique acceptant le libre marché, mais à condition de le réguler, s’appuyant sur un Etats fort et parfois interventionniste, et dans laquelle le mot protectionniste n’est, en fait, pas vraiment un gros mot.

Anne Denis

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Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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