Pourquoi Massoud, le Che Guevara afghan, hante toujours Hamid Karzai

Un portrait de Massoud. REUTERS/Mohammad Ismail

Un portrait de Massoud. REUTERS/Mohammad Ismail

Chaque régime a besoin d’un héros, et s’il n’en trouve pas parmi ses propres rangs, il doit en choisir un dans l’histoire.

Kaboul. Le premier signe de présence étatique que l’on aperçoit en quittant le parking de l’aéroport est un panneau d’affichage gouvernemental au-dessus de la route embouteillée. Il est grand comme les panneaux que l’on trouve sur nos autoroutes, mais placé moins haut, de sorte que l’on distingue les moindres nuances des visages qui y sont représentés.

Ces visages appartiennent, à droite du blason de la République Islamique d’Afghanistan, au président Hamid Karzai, et à gauche, à Ahmad Shah Massoud, le chef de l’Alliance du Nord assassiné il y a onze ans. On reconnaît les yeux fatigués et le menton recouvert d’une barbe grise de Karzai. Massoud, l’air bien plus fringuant, semble dialoguer avec les cieux. Ses yeux mi-clos, son menton fort et son bouc broussailleux forment un triangle majestueux tandis qu’un pakol, le chapeau traditionnel de l’Hindou Kouch, surmonte son crâne comme un chapiteau de colonne.

Le panneau d’affichage ressemble à une affiche annonçant un combat de boxe, et l’on connaît déjà le vainqueur. Il traduit aussi le point de vue de nombre d’Afghans et d’étrangers qui travaillent ici.

Dans les années qui ont suivi l’assassinat de Massoud, deux jours avant le 11 septembre, et l’installation au pouvoir de Karzai en temps que président intérimaire l’été suivant, leurs images ont pris des chemins contraires. La popularité de Karzai s’est réduite peu à peu, tandis que grandissait en Afghanistan la légende de Massoud.

Comme s’il avait été tué la semaine dernière, les Afghans parlent toujours du grand président qu’aurait pu faire le chef de la guerrilla. La pique implicite est évidente: elle est destinée à Karzai, jugé jadis purement inefficace et aujourd’hui non seulement inefficace, mais aussi corrompu et éloigné de la réalité.

Son visage partout

A l’étranger, après des années de portraits idolâtres dressés par des journalistes et des historiens, Massoud est devenu le Che Guevara de l’Asie centrale. Une jeune femme norvégienne qui logeait dans le même hôtel que moi là-bas tressaillit lorsqu’elle apprit que le chauffeur de l’hôtel avait combattu sous les ordres de Massoud. «Je veux le rencontrer», avait-elle soufflé, à propos du chauffeur, mais en réalité en pensant au Lion du Panjshir.

Bizarrement, le panneau d’affichage traduit aussi une partie de la position officielle afghane. Récemment, personne n’a plus promu le culte de Massoud que le gouvernement Karzai. En octobre dernier, un mois après le onzième anniversaire de sa mort, les murs d’enceinte des bâtiments ministériels et les résidences officielles sont couvertes du visage stoïque de Massoud, comme le sont les auvents, les vitrines des magasins, les charriots-restaurants ambulants, les pare-brise, etc.

Partout où cela est possible, comme à l’aéroport, Karzai est placé au côté de Massoud, comme s’ils étaient colistiers pour l’élection de 2014, une élection à laquelle il ne peut se présenter, quoi qu’il se dise qu’il est si peu conscient de son impopularité qu’il pourrait essayer de faire amender la constitution pour s’autoriser un troisième mandat. («Bien sûr, s’il veut se faire tuer», m’a répondu un ami de Kaboul lorsque je lui ai demandé s'il pensait que Karzai pourrait tenter cela.)

Là où Karzai fait mieux que Massoud

En fait, Massoud est depuis longtemps une sorte de colistier spectral et importun pour Karzai, un fantôme shakespearien portant la Kalachnikov en bandoulière, contre lequel, par comparaison, le président ne peut jamais qu’échouer.

L’incapacité ou la réticence de Karzai à gouverner démocratiquement, son échec à stopper les talibans, son apparence de timidité et d’indécision font face à l’image de Massoud qui est l’inverse de tout cela. Les années passées par celui-ci à combattre les soviétiques puis les talibans en Afghanistan contrastent avec les années passées par Karzai dans la sécurité, en exil au Pakistan.

La seule exception est à noter dans le domaine de la survie politique, où Karzai fait au moins jeu égal, si ce n’est mieux que Massoud. Le président vénère peut-être la mémoire de Massoud, ou pas, mais il sait qu’il doit au moins en donner l’apparence pour garder sous contrôle les anciens moudhahids et les tensions ethniques. Dans un Afghanistan largement géré par des gouvernements étrangers et défini par ses divisions internes, notamment la rivalité entre la puissante minorité tadjike, dont Massoud est le fils préféré, et la majorité pachtoune, dont Karzai est l’un des fils les moins aimés, Massoud est malheureusement ce qui ressemble le plus à un héros national pour les Afghans.

Fausse idole

Je dis malheureusement, car si beaucoup d’Afghans le vénèrent, beaucoup d’autres voient en Massoud une fausse idole, une parmi la galerie funeste de chefs miliciens, vivant ou mort, avec leur propre cercle d’admirateurs. Son héritage est une histoire de division et d’amertume, ses admirateurs les plus ardents sont largement confinés dans les bastions tadjiks du nord, de l’est et de la capitale.

J’ai récemment visité Herat, la deuxième plus grande ville d’Afghanistan, et n’y ai aperçu que quelques rares photos de Massoud. Le fait que les talibans aient mis en scène l’exécution par balles à l’extérieur de la ville d’accusés de kidnapping n’était pas, m’a-t-on dit, la raison à cela. Dans beaucoup de régions à dominante pachtoune du sud et de l’est, et pas seulement celles où les talibans prennent le contrôle, Massoud est plutôt un anti-héros national. Comme me l’a expliqué un ami, «dans le nord, tu ne peux pas dire qu’il n’est pas un héros, sinon les gens te tueront. Et tu ne peux pas dire dans le sud qu’il est un héros, sinon les gens te tueront».

Sujet sensible

Mais même dans une ville peuplée de nombreux tadjiks comme Kaboul, il suffit de parler aux habitants pour comprendre que Massoud est un sujet sensible. En partie par désaccord avec son parti, le Jamiat-e Islami, et en partie par méfiance vis-à-vis des services de renseignement étrangers, qui ont un lourd passif d’actions en Afghanistan. En effet, Massoud a reçu des fonds de tous, de la CIA, du MI6, de l’ISI pakistanais, des Français, probablement du KGB, et même des Chinois.

C’est aussi une affaire de classes sociales, le marxisme n’a jamais totalement quitté l’Afghanistan et Massoud, dont le père était général dans l’armée du roi Zahir Shah, avait été élevé dans un milieu aisé et avait fréquenté un lycée (le lycée français de Kaboul, NDT). Il circule même parmi les tadjiks le sentiment que les tadjiks de la vallée du Panjshir, d’où vient Massoud, sont une bande d’arrogants.

Lorsque je lui ai demandé ce qu’il pensait de Massoud, un chauffeur de taxi tadjik qui avait été officier dans l’armée quand Massoud était ministre de la Défense, m’a dit: «Les Panjshiris, ces...» et, au lieu de trouver le mot adéquat, a rentré ses épaules, froncé ses sourcils et reniflé bruyamment. «Ils sont comme les Anglais...» (En Afghanistan, c’est une insulte.)

Des débuts d'agitateur

Le vrai scepticisme face à Massoud, cependant, vient de ses faits et de ce qu’il aurait fait à la ville et aux gens de Kaboul. Les Afghans d’un certain âge et d’une certaine éducation savent, par exemple, qu’avant d’être le conciliateur qu’il allait plus tard devenir, Massoud avait débuté sa carrière politique en tant qu’agitateur islamiste à l’Université Polytechnique de Kaboul. Il avait fui au Pakistan en 1975 avec l’Organisation de la jeunesse musulmane, plusieurs années avant que le coup d’Etat communiste et l’invasion soviétique n’en fassent une nécessité tragique pour des millions d’autres Afghans.

Il n’y aurait pas appris seul à devenir un soldat, mais l’aurait appris de l’ISI (les services de renseignements pakistanais, NDT). C’était sous la direction d’Ali Bhutto, qui avait initié la guerre secrète du Pakistan en Afghanistan et qui, selon beaucoup, aurait été le créateur des talibans. Si il y a quelqu’un dont les pachtounes et tadjiks afghans se méfient plus que les uns des autres, c’est bien un Pakistanais, et particulièrement un Bhutto.

Du haut de leur histoire, les Afghans savent aussi que Massoud avait commencé sa carrière de combattant comme agent subversif raté, sous la houlette de l’ISI et de son commandant afghan Gulbuddin Hekmatyar qui lui avaient confié la mission de provoquer une révolte contre le gouvernement afghan dans le Panjshir. Cela avait échoué. Selon des spécialistes du KGB, Massoud aurait été formé par cette l’agence soviétique au Liban.

Si cela est vrai, il semble alors peu surprenant que dès qu’il ait été un moudjahid et ait commencé à se battre contre les soviétiques après leur invasion de l’Afghanistan en 1979, ce qui a fait sa légende, Massoud ait aussi traité avec les soviétiques.

Duplicité ou tactique?

Il a traité avec eux au début des années 1980. On justifie aujourd’hui cette duplicité en la considérant comme une tactique typiquement habile de Massoud (dont le courage et l’excellence au combat ne font pas de doute) afin de gagner un peu de répit pour ses troupes épuisées et trouver plus de soutien.

Habile, ça l’était certainement, mais ces accords avaient aussi aidé les soviétiques à écraser des moudjahids moins bien équipés, en même temps qu’ils ont donné à Massoud l’opportunité de poursuivre une guerre personnelle contre Hekmatyar dans les années 1990 (à ce moment-là, Hekmatyar utilisait beaucoup de ses armes payées par le contribuable américain pour essayer de tuer son ancien protégé).

En parlant aux habitants de Kaboul qui ne cèdent pas à la tendance, on apprend que c’est ce qui les irrite le plus chez Massoud, cette guerre personnelle qui s’est déroulée dans les rues de cette ville et a causé d’innombrables destructions et victimes.

Hekmatyar et son allié intermittent, l’Ouzbek Abdul Rachid Dostom étaient les combattants les plus féroces, mais Massoud a aussi eu sa part de ruines, démolissant des quartiers entiers de Kaboul. «Massoud est responsable de la moitié des atrocités dans ce pays», m’a déclaré un intellectuel afghan de premier plan qui ne souhaite pas être nommé. Les destructions ne se sont pas non plus arrêtées lorsqu’il a été nommé ministre de la Défense en 1992.

Les trois Massoud

De nombreux membres de la deuxième plus importante minorité ethnique en Afghanistan, les hazaras, ne lui pardonneront jamais d’avoir massacré des hazaras dans le sud de Kaboul l’année suivante. Les hommes de Massoud avaient agressé les habitants et pillé les magasins. C’est en partie pour cela que beaucoup d’habitants de Kaboul avaient bien accueilli l’arrivée des talibans trois ans plus tard.

«C’est un héritage difficile à assumer», explique cet intellectuel afghan, à cause de «son entêtement, sa réticence à travailler avec des chefs politiques éloignés, et sa réticence à résoudre pacifiquement la question du partage du pouvoir».

En fumant une cigarette devant une tasse de café à l’université de Kaboul, un ami dont la famille était restée à Kaboul pendant l’occupation soviétique, les guerres civiles et les années sous la domination des talibans, m’a expliqué qu’il existe trois Massoud. Il y a le Massoud qui combattait les Russes: tout le monde l’aime. Il y a le Massoud qui a combattu les talibans et maintenu l’unité de l’Alliance du nord: beaucoup l’aiment. «Et puis il y a le Massoud qui est venu à Kaboul et a perdu le contrôle: personne n’aime ce Massoud-là», m’a-t-il dit.

Mais lorsque les gens le comparent aux autres brigands qui avaient monté des milices et fait des villes et villages d’Afghanistan leurs champs de bataille, il apparaît comme le moins mauvais de tous. «C‘est la raison pour laquelle beaucoup de gens utilisent aujourd’hui son nom pour être au pouvoir.»

Comme le Che

Massoud n’avait pas appris le savoir-faire de l’insurgé uniquement chez les ennemis de l’Afghanistan, mais par Mao et le Che, dont il transportait les livres de camp en camp et qu’il citait parfois.

La comparaison avec le révolutionnaire argentin semble pertinente: comme chez le Che, l’héritage immaculé et la réalité sanglante ne se chevauchent que rarement. Certains Afghans ont leurs raisons de perpétuer le mythe. Des retraités des services de renseignement et des corps diplomatiques, observant maintenant les Etats-Unis et l’Otan s’embourber dans les provinces afghanes, regrettent de ne pas l’avoir soutenu face aux talibans.

Selon eux, Massoud est une sorte de noble sauvage et tragique. Pour ce qui est du reste, l’adhésion à son culte relève de la sentimentalité romantique. Les voyageuses norvégiennes ne sont pas les seules à s’y laisser aller.

Une femme américaine de mes connaissances qui a vécu à Kaboul depuis l’époque de l’enfance de Massoud m’a affirmé, en insistant dans un soupir, que Massoud était «le seul vrai patriote», parmi les chefs impliqués dans la guerre civile. Lorsque j’ai fait remarquer que nous nous trouvions être près d’un quartier détruit par Massoud, elle a dit:

«La guerre est un sale métier. Tous étaient des tueurs.»

En effet, ils l’étaient. Personne ne sait cela mieux que Karzai, dont le gouvernement est plein de ces tueurs, les «seigneurs de guerre», comme on les connaît collectivement aujourd’hui.

Certains ont pris le contrôle de ministères après la chute des talibans, et il en a installé d’autres. Les avis diffèrent quant à définir le plus enclin à récupérer Massoud à des fins de propagande.

Certains désignent un ministre en particulier, d’autres Karzai. Sa photographie est accrochée à l’extérieur des ministères et du palais présidentiel. Certains suggèrent que des responsables politiques placent des portraits de Massoud précisément pour humilier Karzai.

Humilier Karzai

Et puis il y a les cinq frères ayant survécu à Massoud, qui forment un clan peu habile mais une force politique montante, qui a presque réussi à insérer son nom de famille dans la constitution nationale.

Qui qu’ils soient, leur raisonnement est solide: chaque régime a besoin d’un héros, et s’il n’en trouve pas parmi ses propres rangs, il doit en choisir un dans l’histoire. L’image de Massoud est un encouragement pour la foule anonyme des anciens moudjahids et leurs familles qui vivent toujours dans la misère.

Cela sert aussi de consolation destinée aux tadjiks, qui se sentent de plus en plus menacés tandis que les talibans à dominante pachtoune affirment à nouveau leur contrôle sur le pays.

Cet impératif conduit Karzai a adopter des attitudes étranges. En prévision des élections de 2009, il avait nommé vice-président le chef militaire tadjik Mohammed Fahim, alors que Washington l’avait pourtant convaincu de chasser de son cabinet celui qui est accusé d’atteintes aux droits de l’homme et qui est connu pour ne pas avoir la confiance de Karzai. Fahim avait remplacé Ahmad Zia Massoud, le plus jeune des frères de Massoud.

Un général assiégé, égocentrique et capricieux

Quels que soient ses propres sentiments au sujet de Massoud, Karzai semble parfois essayer de gouverner comme «le Lion» à ses pires heures, c’est-à-dire comme un général assiégé, égocentrique et capricieux.

Il est même encore plus sujet à la paranoïa et à l’arrogance, se dit-il, et de plus en plus enclin à s’emporter face à ses protecteurs étrangers, comme lors de la récente polémique au sujet de la prison de Bagram.

On peut se demander dans quelle mesure le fardeau du souvenir de Massoud l’a conduit jusque là. Ironiquement, Karzai a pourtant réussi quelque chose que Massoud n’a jamais réussi à faire, coudre ensemble les fibres des ethnies afghanes pour en faire un semblant d’étoffe. 

Bien sûr, il y est parvenu en rassemblant quelques figures déplaisantes, créant une coalition bringuebalante qui se maintient au prix d’une corruption disproportionnée.

C’est justement le domaine où il pourrait utiliser l’aide de Massoud. En dépit de son oportunisme, le «Lion» ne s’est jamais préoccupé de son enrichissement personnel, aux contraire d’autres seigneurs de guerre. C’est sur le front avec ses troupes qu’il était le plus heureux, lisant un livre dans une grotte.

Massoud n’était pas vraiment un politicien, et n’aurait probablement fait beaucoup mieux que Karzai en tant que président. En fait, tous les Afghans avec qui j’ai parlé de Massoud, y compris ses plus fervents admirateurs, s’accordent sur le fait que s’il avait vécu, et même s’il est extrêmement charismatique sur le panneau d’affichage, il n’aurait probablement pas réussi à être élu. Peut-être aurait-il été un ministre des Finances exemplaire...

James Verini
Contributeur de Foreign Policy basé à Nairobi

Traduit par Paul Marti

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