Pourquoi les Américains ont peur de la crèche à la française

Young Girl Walking / lindsay gee via FlickrCC Lince by

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Dans leur quête perpétuelle du «réussir à tout avoir», comprendre une famille ET une carrière, les Américains oublient la garde collective d'enfants.

Chaque année, un nouveau livre rappelle aux Américaines que les femmes françaises sont des modèles absolus de chic, de séduction et de minceur, mais en 2012, les lectrices américaines ont aussi dû se faire à l'idée que les mères françaises étaient plus compétentes et épanouies qu’elles.

Les enfants français sont mieux élevés et leurs parents moins stressés, affirme Pamela Druckerman dans Bébé made in France, son livre sur l’éducation parisienne de sa fille («Une Américaine découvre la sagesse pédagogique française»), alors qu’Elisabeth Badinter, dont le livre Le Conflit a été traduit en anglais en 2012, explique que la France est un des seuls pays où les mères ont une approche «nonchalante» et déculpabilisée de la maternité. (Elle voit cette attitude comme un héritage positif des mondaines du XVIIIe siècle qui envoyaient leurs nouveaux nés chez des nourrices). La société française ne force pas à choisir entre «être femme» et «être mère», dit Badinter:

«Contrairement à la plupart des européennes, [les femmes françaises] bénéficient depuis longtemps d’une véritable reconnaissance de leur féminité en soi.»

Dommage pour les autres…

>> Lire la conversation sur le livre de Pamela Druckerman entre un père de Slate.fr et une mère de Slate.com

Le dernier témoignage pro France en date est celui de Claire Lundberg, qui vantait sur Slate les mérites des crèches de la capitale. Pour cette New-Yorkaise établie à Paris, ce système permet de surmonter le grand dilemme du couple moderne: comment trouver un bon équilibre entre famille et carrière. Aux Etats-Unis, seuls 58% des enfants de moins de cinq ans sont pris en charge dans une structure collective, et il est compliqué pour les parents de trouver des options de garde abordables et de qualité.

Comment «tout avoir»... quand on est déjà au sommet

Ce débat sur l’équilibre entre famille et carrière obsède les Américaines depuis longtemps, mais il est particulièrement d’actualité depuis la publication cet été d’un article intitulé «pourquoi les femmes ne peuvent pas tout avoir». C’est actuellement le papier le plus lu dans l’histoire du prestigieux magazine The Atlantic, et il a donné lieu à des milliers de réponses dans la presse et les blogs. Pourtant, l’article d’Anne-Marie Slaughter ne mentionne les congés maternité et les crèches qu’une fois en passant dans un article de 22 pages.

L’idée principale de l’auteure est de mettre en lumière la difficulté pour les femmes de concilier une vie de famille sereine avec un poste à très haute responsabilité. Elle a écrit son article après avoir démissionné de son travail auprès d’Hillary Clinton au Département d’Etat pour passer plus de temps avec ses enfants. Elle admet que son mari s’occupait très bien de leurs fils pré-adolescents, et qu’elle aurait pu tenter de faire déménager toute la famille à Washington. Depuis sa démission, elle demeure une professeure star à l’université de Princeton. On peut donc être étonné, et beaucoup le lui ont reproché, que cette situation extrêmement enviable soit prise comme point de départ pour expliquer que les femmes ne peuvent pas tout avoir.

Malgré tout, l’article de Slaughter met en avant quelques recommandations qui pourraient aider les femmes à rester au sommet: les employeurs devraient permettre des horaires plus flexibles, et la possibilité de travailler une partie du temps à la maison. Les managers pourraient parler ouvertement de leurs obligations familiales au lieu de faire comme si elles n'existaient pas. Aux femmes qui veulent  «tout concilier», Slaughter conseille aussi de bien s’établir dans leur carrière avant de procréer, d’avoir des enfants avant 35 ans, ou de «congeler leurs ovules», une pratique qui n’est pas légale en France, mais qui permet de stopper la fameuse horloge biologique.

Hors de cette sphère privilégiée, les inégalités explosent

Malgré les problèmes pointés par Slaughter, l’accès au sommet est un domaine dans lequel les Américaines s’en sortent plutôt mieux que les Européennes, notamment grâce à un dispositif légal contre les discriminations. Le récent Gender Gap Index du World Economic Forum les plaçait au 10e rang, contre 20e pour la France, en ce qui concerne le pourcentage de femmes en politique et dans des postes de responsabilité dans les entreprises.

Puisque que les congés maternité payés ne sont pas garantis au niveau fédéral, ce sont les femmes avec les meilleurs postes qui seront à même de négocier des congés payés, d’avoir plus de flexibilité, ou de payer des baby-sitters compétentes. Dès qu’on sort de cette sphère privilégiée, les vrais problèmes émergent. «Quand les qualifications sont moins élevées, les inégalités homme femme explosent aux Etats-Unis», résume l’économiste Hélène Périvier.

Un livre publié cet été par une ancienne gouverneure du Vermont tente de rectifier le tir en insistant sur l’importance d’améliorer le système de garde et de congés. L’ouvrage est intitulé le «nouvel agenda féministe», ce qui semble absurde vu d’Europe, où ces reformes sont des acquis de longue date. Il y a d’ailleurs une telle réticence à dire qu’un congé maternité est «payé» que les Etats qui ont mis en place de tels dispositifs, comme le New Jersey, parlent plutôt «d’assurance congé familial».

Méfiance de la crèche car méfiance de l'Etat

Les Américains ont tendance à se méfier de l’intervention étatique, et les classes moyennes préfèrent ainsi les baby-sitters à la crèche. Dans son livre sur l’éducation française, Pamela Druckerman avoue s’être beaucoup inquiétée avant de placer sa fille à la crèche. Lors d’une récente conférence à New York, l’auteur expliquait que parmi ses amies expatriées anglophones, elle était la seule à avoir voulu mettre sa fille dans une structure collective. «Les autres voyaient la crèche comme quelque chose de bureaucratique et impersonnel». Avant d’avoir été conquise par le système français, elle raconte qu’au départ, l’idée que les crèches soient gérées par la ville de Paris la mettait mal à l’aise. «C’est un peu comme si j’allais déposer ma fille à la poste», écrit-elle.

En France, les politiques d'aide aux familles (y compris les crèches) ont été mises en place pour soutenir la natalité du pays. Aux Etats-Unis, l’idée de la crèche a toujours eu du mal à s'imposer, et le débat est rapidement devenu très idéologique. En effet, une loi qui aurait mis en place un système similaire aux crèches françaises avait été approuvée par le Congrès et le Sénat en 1971, mais le président Nixon s’y est opposé pour apaiser l’aile droite de son parti.

C’est un membre très conservateur du gouvernement qui avait rédigé le veto, comme l’explique la journaliste Gail Collins dans son livre sur l’histoire des femmes américaines. Il s’agissait de s’opposer philosophiquement à l’idée que l’Etat pourrait prendre en charge une partie de l’éducation des enfants. La crèche était accusée de «limiter l’autorité et l’influence  des parents». En pleine guerre froide, le fantasme de garderies où les enfants deviendraient de petits socialistes n’était pas loin.

Une question absente des discussions politiques

En 1975, une nouvelle tentative de faire passer cette loi sur la garde a échoué suite à une terrible campagne de désinformation. Des milliers d'Américains avaient reçu des brochures mensongères indiquant que la loi allait autoriser les enfants à former des syndicats et à faire des procès aux parents qui leur demanderaient de participer aux taches ménagères! Terrorisés, des milliers de citoyens ont écrit à leur député pour leur demander de bloquer la loi.

Sous une autre forme, l’angoisse anti-crèche est réapparue dans les années 1980, lorsque plusieurs parents à travers le pays ont accusé des responsables de garderie de violer les enfants et d’organiser des rites sataniques. En Californie et dans le New Jersey, plusieurs personnes qui se sont avérées innocentes ont passé des années en prison

Plus de vingt ans après, les conservateurs continuent de mettre en avant des études scientifiques sur les problèmes comportementaux et médicaux des enfants en garderie, en oubliant que justement, une idée centrale des réformateurs était d’améliorer la qualité de ces centres avec un personnel plus qualifié. Dans un pays souvent à la pointe du combat pour l’égalité homme / femme, la garde et les congés maternité ne font toujours pas partie des discussions politiques, et ces questions ont été complètement absentes de la récente campagne présidentielle. 

Claire Levenson