Pourquoi les Sopranos se terminent ainsi

Les Soprano / HBO

Les Soprano / HBO

David Chase s'en fout pas mal du Russe. Dans un extrait du nouveau livre d'Alan Sepinwall, le créateur des Sopranos revient sur le final de la série, l'épisode «Pine Barrens» et ses instincts.

«Mais qu'est-ce qu'on en a à foutre du Russe?» s'exclame David Chase. Le créateur des Sopranos n'a jamais compris ce qui motivait la fascination du public pour Valery, le mafieux russe qui disparaît dans le mythique épisode «Pine Barrens».

Aujourd'hui, ce qu'en dit Chase, c'est qu'il s'agissait d'une histoire ponctuelle et qu'elle n'avait pas besoin de conclusion. Il se souvient avoir pensé: «Voilà, on a fait cet épisode, je ne sais pas où est passé ce type! Maintenant, on devrait se casser la tête à le savoir?!?!».

Là-dessus, Terence Winter, le scénariste de «Pine Barrens» et de nombreux autres épisodes mémorables, était d'accord avec les fans – ce qui n'était pas sans crisper Chase – et a toujours insisté auprès de son patron pour que cette histoire ait son épilogue, dans l'ultime saison des Sopranos. Ils sont finalement tombés d'accord sur cette idée: Tony et Christopher rendent visite à un patron de la pègre russe, où ils croisent Valery en train de passer la serpillière. Il ne reconnaît pas Christopher car les coups tirés par Chris et Paulie l'ont rendu amnésique. (On apprend ensuite que c'est une troupe de scouts qui l'a retrouvé, gisant le crâne ouvert, et qui lui a sauvé la vie).


«Pine Barrens», saison 3, avec Michael Imperioli (gauche) et Tony Sirico.

Le revirement de Chase s'est fait  au tout dernier moment, et il n'a pas oublié l'insistance de Winter, complètement démoralisé: «Mon Dieu, mais c'est pas possible, tu te goures complètement en laissant cette histoire en plan!».

Mais le scepticisme de Chase quant au désir des spectateurs d'obtenir une conclusion à cette histoire – et son refus d'en donner une – nous donne une petite indication sur ce qu'il voulait vraiment dire dans le final de la série, qui remonte maintenant à plus de cinq ans. Pendant la rédaction de mon livre The Revolution Was Televised: The Cops, Crooks, Slingers and Slayers Who Changed TV Drama Forever [«la révolution a été télévisée: tous les flics, gangsters, rebelles et tueurs qui ont changé pour toujours les séries dramatiques»], dont sont extraits les passages qui vont suivre, je me suis replongé dans les Sopranos. Et en discutant avec Chase de sa série, de sa structure incroyable et de l’ambiguïté de son final, la première idée que je m'en étais faite m'a semblé de plus en plus crédible. [1]

***

Il faut bien l'admettre: après coup, si cette série extraordinaire a déchaîné les passions, c'est à cause de son final – et plus précisément, de ses six dernières minutes.

Avant d'en arriver à ce que Tony, Carmela et A.J. avalent des onion rings, assis sur une banquette du Holsten's, pendant que Meadow tente désespérément un créneau et qu'un type portant un blouson Members Only entre aux toilettes, ce final est proche des précédents, dans un mélange de réflexion et d'achèvement narratif. Si la série s'était terminée sur Tony quittant Oncle Junior, ou même sur un plan beaucoup plus classique de repas familial, on se souviendrait de la série d'une tout autre façon.

Ici, c'est comme si cet ultime épisode était encore plus énorme que toute la série qu'il clôt. Cette scène, certains l'adorent et d'autres la détestent et au sein même de ces deux groupes rivaux, les divisions sont profondes pour savoir ce qui se passe, réellement, quand «Don’t Stop Believing» de Journey s'arrête et que l'écran passe subitement au noir.

L'agacement des spectateurs

Chase n'a jamais voulu expliquer cette scène finale – ni dans l'interview que j'ai faite avec lui le matin suivant sa première diffusion, ni dans celle que j'ai faite pour ce livre, ni dans n'importe quelle autre de ses interventions publiques et ce depuis la fin de la série. Il dit que rien ne pourrait le faire changer d'avis. Et il admet qu'il n'avait pas prévu que les gens se cassent autant la tête sur cette dernière scène et en oublient tout le reste de l'épisode – et même, dans certains cas, toute la série.

«Dans ce final, explique-t-il, je pense que ce qui a fait le plus enrager les gens, c'est qu'il a modifié toute l'idée qu'ils se faisaient de la série. Pourquoi? Je n'en sais rien».

Même s'il a toujours voulu que l'œuvre parle d'elle-même, Chase s'agace si je lui dis qu'il devrait être ravi que les gens en débattent encore aujourd'hui, des années après, et qu'ils le fassent sans doute pendant longtemps, tant que cette série suscitera un intérêt quelconque.

«Si je dis que ça me plaît», poursuit-il, «voilà comment on va l'interpréter: 'c'est un sadique, il aime se foutre de la gueule des gens. C'est un mauvais bougre'. J'aime divertir les gens, j'aime leur offrir ce qui les divertit, et s'il faut que cela soit différent et qu'ils en sortent énervés, alors ils le seront. Dès lors, si je dis que je suis heureux qu'on en soit encore à tergiverser sur ce final, on va croire que je me la pète, que je suis sadique et que j'ai toujours voulu embrouiller mon public».

«Cette série était très, très importante pour moi. Ces personnages me tenaient beaucoup à cœur et je les aimais tous, absolument tous. Je ne m'en suis pas débarrassé à la légère et je ne les ai pas non plus utilisés à la légère. Et tout ce qu'il en est ressorti c'est: 'Oh, comme ça il va pouvoir faire le film' ou 'Voilà, il était fatigué, il ne savait pas comment finir' et même 'Il se fout bien de notre gueule'. Ben non, c'est tout faux».

L'instinct du créateur

Mais quand je lui demande les raisons de son geste, pourquoi il a voulu que cette dernière scène soit ainsi, son humeur change du tout au tout. Envolée la colère face aux avis des médias et des fans pour lesquels il s'est mis en quatre pendant sept saisons. D'un coup, il devient beaucoup plus calme, beaucoup plus hésitant.

«Pour moi, c'était la chose à faire», répond-il:

«Vous marchez à l'instinct. Je ne sais pas trop. Un artiste doit-il connaître toutes les raisons du moindre coup de pinceau? Devez-vous connaître toutes les explications, de la moindre petite chose? Ce n'est pas de la science, c'est de l'art. Vous jouez avec vos émotions, votre inconscient, votre subconscient. J'essaye de ne pas trop me disputer avec eux, même si oui, en vrai, je le fais: j'ai un énorme chef monteur dans le cerveau qui fait de ma vie un enfer. Mais parfois, j'essaye de laisser parler mon inconscient. Donc pourquoi est-ce que j'ai terminé sur cette dernière scène? Je pensais que tout le monde allait saisir. Que même s'ils n'allaient pas pouvoir l'expliquer, les gens allaient le comprendre, au fond d'eux».

En fonction des réactions du public, a-t-il l'impression que les gens ont saisi? «Oui, je le pense».

«Faire un truc filmique»

Cela dit, saisir et comprendre sont deux notions différentes, et il reconnaît que si les gens ont autant été chamboulés par cet écran noir, c'est qu'il manquait quelque-chose.

«J'ai voulu faire un truc filmique», poursuit-il, «pour pouvoir dire des choses sur la vie, que personne n'a vraiment...dans tout ce que j'ai lu, une seule personne l'a capté. Pour moi, il y avait, là, le centre de l'épisode et la fin de l'épisode. Et les gens n'ont pas relié les deux».

Et tant qu'à prendre moi aussi le risque de ne rien capter, voici ce que je dirais:

Je ne pense pas que Tony meure dans ce final – mais si c'est votre avis, je le comprendrai parfaitement. Au bout du compte, je ne crois pas qu'il y ait de véritable réponse, donc je n'ai pas davantage raison que les autres.

La plausibilité de la mort

J'ai lu à peu près tous les commentaires sur ce final, y compris la dissertation postée sur Internet et intitulée The Sopranos: Definitive Explanation of ‘The END [«Les Sopranos, l'explication définitive de LA FIN»], qui explique en 20 000 mots pourquoi Tony est mort – absolument, positivement et indubitablement mort.


Episode finale, Made in America, via Wikipedia, License CC

Je pense qu'on peut parfaitement soutenir que Tony se fait assassiner (que ce soit par le type en Members Only, ou par un autre assaillant) au moment même où Meadow passe la porte du Holsten’s, et que cette coupure soudaine, l'arrivée de cet écran complètement noir, signifie clairement pour Tony la fin de sa vie. Dans le final de cette demie-saison, on a tellement entendu parler de la mort, de ce qui se passe quand on meurt, de la façon dont une mort violente peut advenir sans crier gare...

Ce dernier épisode met en scène tellement d'esthétique et de réflexion macabres, et le déroulement de cette ultime scène est inédit dans la série, tout y est fait pour accentuer au maximum le suspense. Les partisans de la mort de Tony ne soutiennent pas quelque-chose d'absurde, du moins pas autant que ceux pour qui les scènes oniriques n'avaient pas leur place dans les Sopranos.

Mais voilà pourquoi l'ambivalence de cette scène me fait dire que Tony reste vivant: même avec une telle mise en scène, l'idée que Tony meure est en parfaite contradiction avec le reste de la série de Chase, en termes de narration comme de thématiques.

Pourquoi Tony n'est pas mort

Narrativement parlant, la série n'a jamais cherché à magouiller ou à tromper son public. Jamais la série ne s'est satisfait du seul point de vue de Tony. Nous avons su quasiment tout ce qui se passait dans son univers: qui était de son côté, qui était son adversaire, qui était honnête avec lui et qui lui mentait. Si un personnage se mettait à bosser avec le FBI, par exemple, soit on voyait la chose arriver de loin, soit il s'agissait d'un personnage tellement secondaire (à l'instar du capo Ray Curto, si obscur que le gros des fans ne peut pas faire la différence entre lui et Patsy Parisi) que cela n'avait aucune importance.

Quand Tony passe la porte d'Holsten’s, nous ne connaissons personne qui pourrait le tuer. Il a passé un accord avec Butchie, le nouveau patron de la pègre new-yorkaise; dans son cercle d'intimes, tout le monde est mort ou médicalement à la ramasse, et même le seul capo qui lui a promis des noises semble coopérer avec les fédéraux. Que le type en Members Only (ou n'importe quel autre client d'Holsten’s) soit là pour exécuter les ordres d'un ennemi dont personne n'a jamais entendu parler (ou du moins, pas depuis des années, comme les Russes), c'est tout simplement incohérent par rapport au reste de la série, et le changement est bien trop abrupt pour figurer dans sa dernière scène.

En dehors de la question de l'identité du meurtrier, l'idée même que Tony puisse mourir dans ces dernières secondes (ou immédiatement après) ne ressemble pas à du David Chase.

Une série pas comme les autres séries

David Chase est un homme pour qui les arches narratives ressemblent probablement à ce que Big Pussy disait à Christopher: «Tu sais qui a une arche? Noé». Les gens ont toujours voulu que cette série fonctionne comme n'importe quelle autre série, avec une structure narrative classique, et ce même lorsque les preuves ne cessaient de s'accumuler, heure après heure, saison après saison, pour dire que cela n'allait jamais arriver.

La somme d'énergie mentale déployée pour élaborer des théories sur le retour du Russe de «Pine Barrens», émergeant des bois pour faire pleurer des larmes de sang à Paulie et Christopher – et ce même bien après la fin de la saison, quand il était évident qu'il n'allait jamais, mais vraiment jamais revenir – a été tellement gigantesque, qu'elle aurait pu, en d'autres circonstances, résoudre le dernier théorème de Fermat.

Encore et encore, la série a bifurqué à gauche quand tout le monde s’attendait à une embardée à droite. Le moindre témoin coopératif allait mourir avant de pouvoir prouver quoi que ce soit de pertinent au FBI. Souvent, les saisons semblaient se construire sur un énorme crescendo, pour se terminer en queue de poisson totale. Avant que Richie Aprile puisse déclarer la guerre à Tony, Janice le tue pour une gifle. Melfi ne parle jamais de son violeur à Tony. Furio retourne en Italie. Et pourtant, les gens s'attendaient à une narration ordinaire.

La troisième voie du destin

Au début de la quatrième saison, Tony confesse au Dr Melfi qu'il n'y a que deux issues possibles pour les types comme lui «Mort ou en taule». Pour les spectateurs, il s'agissait d'une prémonition, des deux manières de terminer la série, mais Chase m'a répondu par des grimaces dès que je lui ai rappelé cette réplique. Son sentiment sur la série était trop iconoclaste pour qu'il puisse croire à ces deux destins, chacun punissant les mauvaises actions de Tony.

Au bout du compte, Tony était devenu le méchant de sa propre histoire; qu'il se fasse tuer dans le dernier épisode, qu'importe la motivation ou l'identité de son assassin, était une fin bien trop prévisible, et ce même si cet ultime choix scénaristique (laisser aux spectateurs présumer d'un meurtre, du fait de la mise en scène) n'avait rien de conventionnel. 

Chase n'est pas connu pour changer souvent d'avis, mais s'il surprenait son monde en admettant publiquement «Oui, bon, voilà, je l'ai tué», je l'accepterai. Mais sans ce mot du patron, je suis en paix avec mon interprétation: la vie de Tony se poursuit, et sa seule punition, c'est de continuer sa vie de Tony Soprano, un pauvre connard, gras et misérable. Ses enfants ne mouilleront pas dans le crime organisé, sans pour autant être ceux qu'il aurait voulu qu'ils deviennent, et avec Oncle Junior, esseulé fauché et sénile, il voit bien que le destin du big boss du New Jersey n'a rien d'enviable.

Mais le fait même que ces débats continuent encore aujourd'hui – à la fois sur la qualité et le contenu de cette dernière scène – prouve l'audace des Sopranos et montre combien cette série a non seulement laissé sa marque sur la télévision, mais sur toute la pop culture. Que Chase conçoive une ultime scène aussi ouverte à l'interprétation – même si au lendemain du final, il n'a cessé de me répéter «Tout est là» [2] – ce n'est pas quelque chose qu'on aurait pu attendre d'une série télé, pas avant celle-ci.

Braver le public

Avant ce 10 juin 2007, la télévision américaine avait déjà connu des finals époustouflants ou complètement ratés, des conclusions logiques, rassurantes, et des cliffhangers sans lendemain pour cause d'annulation, mais nous n'avions encore jamais vu...ça. Personne n'avait encore bravé son public de cette manière, non seulement dans son ultime plan, mais plusieurs secondes après. (La critique la plus fréquente que j'entends toujours sur ce dernier épisode, c'est qu'il donne l'impression d'être une défaillance technique).

Non seulement Chase ne s'est jamais soucié de rendre sympathique son héros, mais il ne s'est jamais soucié, non plus, de rendre sympathique sa série. Son but, ce n'était pas d'offrir aux spectateurs ce qu'ils attendaient, y compris la douce mélancolie d'un final. Au contraire, il a préféré prendre une scène familière et récurrente (à la fin de la saison, Tony réunit sa famille autour d'une table), la mettre cul par-dessus tête avec sa musique et son montage, et tirer le tapis sous les pieds de ses spectateurs, une dernière fois, ou bien encore tuer son personnage d'une manière telle (sans confession sur lit de mort ou brusque revirement psychologique) qu'elle puisse alimenter des débats jusqu'à la fin de la civilisation occidentale.

Alan Sepinwall

Traduit par Peggy Sastre

[1] Les intertitres ne sont pas extraits du livre, ils ont été rajoutés par Slate.fr. Retourner à l'article

[2] «Tout est là» pourrait dire: «Tous les petits indices pointant vers la mort de Tony sont là, si vous êtes attentif» ou «Vous avez vu tout ce qui est arrivé, le reste dépend de votre imagination». Je parie pour la seconde hypothèse. [Cette note est de l'auteur de l'article] Retourner à l'article.