Monde

Spéculations persanes, par Daniel Vernet

Daniel Vernet, mis à jour le 16.06.2009 à 13 h 03

Faut-il offrir à l'Iran la reprise de négociations sans conditions?

Les arcanes du pouvoir en Iran sont difficilement pénétrables mais une chose au moins parait sûre: le premier et le dernier mots reviennent non aux hommes politiques élus, bien ou mal, mais au Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei et son souci principal est la stabilité du régime islamique issu du renversement du shah.

C'est à partir de cette évidence qu'il convient de tenter une analyse des conséquences diplomatiques de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad. Sa victoire est à la fois importante et relative, comme l'eut été le succès du candidat réformateur Mir Hussein Moussavi, car les orientations fondamentales du régime ne se décident pas à la présidence.

La première conséquence de la réélection contestée du fondamentaliste Ahmadinejad est un durcissement du régime. On le voit à l'intérieur, contre les manifestants qui dénoncent la fraude et la dictature. On risque de le voir dans la politique étrangère. Le président de la République islamique peut se sentir conforté dans son orientation anti occidentale et voir dans son succès un encouragement à poursuivre ses déclarations provocatrices, contre Israël notamment. Pendant la campagne électorale, il s'est vanté d'avoir obtenu un changement de la politique américaine grâce à sa fermeté. Il cherche ainsi à placer Barack Obama en position de faiblesse, non seulement dans les relations entre l'Iran et les Etats-Unis, mais aussi à l'intérieur, face à une opposition républicaine qui ne manquera pas de railler les «illusions» du jeune président américain.

Le durcissement peut aussi venir d'Israël dont le gouvernement avait fait de la question iranienne, en particulier de l'armement nucléaire, le sujet numéro un de sa politique étrangère. Faute de perspectives réalistes de négociations, le Premier ministre Benjamin Netanyahou pourrait être tenté de passer à l'acte en lançant l'aviation israélienne contre les centres connus d'enrichissement de l'uranium en Iran.

Toutefois, la réélection d'Ahmadinejad ne change rien à l'équation technico-militaire d'une telle opération, sans parler des conséquences diplomatiques dans toute la région. Autrement dit, les événements de Téhéran ne modifient pas fondamentalement la donne. L'hypothèse d'une action israélienne n'est plus ni moins plausible qu'auparavant.

La victoire d'un «dur» à l'élection présidentielle iranienne pourrait cependant, à l'inverse, avoir des effets positifs dans les relations entre Téhéran et les Occidentaux. Ayant assuré son pouvoir, Mahmoud Ahmadinejad pourrait être en mesure de répondre aux ouvertures faites par Barack Obama. Il placerait ainsi le président américain devant un dilemme: soit poursuivre la politique de son prédécesseur George W. Bush, qui n'a abouti à aucun résultat - la détérioration du climat économique et social en Iran, suite aux sanctions décidées par le Conseil de sécurité de l'ONU, n'a pas nui à Ahmadinejad - soit ouvrir des négociations en abandonnant le préalable mis depuis plusieurs années par les occidentaux, la suspension de l'enrichissement de l'uranium. Les Etats-Unis auraient ainsi l'air de céder aux exigences iraniennes.

L'administration Obama attendait les élections présidentielles en Iran pour boucler la révision de la politique américaine vis-à-vis de ce pays. Une victoire du modéré Moussavi aurait-elle rendu la tache plus facile ? Ce n'est pas sûr. Un président Moussavi aurait été en butte aux surenchères constantes des durs et à la surveillance sourcilleuse du Guide. Il n'aurait pas eu les mains libres pour mener une politique très différente de celle d'Ahmadinejad, étant entendu que l'option nucléaire fait l'unanimité en Iran. Sans doute l'atmosphère aurait-elle été différente, plus propice au dialogue. Des signes positifs ont été enregistrés ces dernières semaines dans la région qui n'allaient pas dans le sens d'un renforcement des positions iraniennes.

Le Hezbollah et ses alliés ont perdu les élections au Liban et le Hamas palestinien a trouvé quelques mérites au discours de Barack Obama à l'université du Caire. Les Etats-Unis ont repris langue avec la Syrie qu'ils espèrent pouvoir détacher de son alliance tactique avec Téhéran. Une victoire de Moussavi aurait favorablement complété ce tableau.

Les Occidentaux doivent affronter la réalité. La question qui se pose à eux est simple à énoncer, difficile à trancher: faut-il offrir à l'Iran la reprise de négociations sans conditions? Au lendemain de la réélection d'Ahmadinejad, le vice-président américain Joe Biden a déclaré que la politique de la main tendue était toujours d'actualité. Une hypothèse de travail serait de mettre entre parenthèses, pour un temps, la question nucléaire, pour s'engager dans un dialogue sur les autres sujets d'intérêt commun: Irak, Afghanistan, conflit israélo-palestinien, Liban, et plus généralement le rôle de l'Iran, comme puissance régionale.

Le ministre italien des affaires étrangères Franco Frattini a écrit dans ce sens un article dans l'International Herald Tribune: «Nous ne pouvons pas attendre que la question nucléaire soit résolue pour engager un dialogue avec l'Iran sur les autres sujets », dit-il. Quand on connaît l'autonomie de la diplomatie italienne par rapporta aux Etats-Unis, on peut penser que Franco Frattini a assuré ses arrières. De même quand l'Italie invite l'Iran à, participer à la réunion des ministres des affaires étrangères du G8, la semaine prochaine à Trieste.

On peut en effet contourner la question nucléaire, on ne peut pas l'oublier. Les Occidentaux sont-ils prêts à une révision déchirante de leur politique, en permettant à l'Iran de devenir un «pays du seuil», c'est-à-dire ayant la capacité de construire une arme nucléaire sans la produire réellement? Une réponse positive à cette question supposerait la mise en place d'un système de contrôle renforcé et crédible, ainsi que l'établissement de relations de confiance entre les Occidentaux, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et l'Iran. Est-ce possible avec Ahmadinejad et plus généralement avec le régime islamique?

Toutes ces analyses reposent sur l'hypothèse que le système politique en place à Téhéran arrivera à bout de la contestation actuelle. Si une «troisième révolution» était en marche en Iran, l'ébranlement et l'instabilité mettraient à mal toutes ces réflexions. Il y a des «bonheurs dangereux», disait François Mitterrand, il y a vingt ans, à la chute du mur de Berlin. Mais ils n'en restent pas moins des bonheurs.

Daniel Vernet

Crédit Photo: Mahmoud Ahmadinejad   Reuters

Daniel Vernet
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