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Les pires conseils jamais donnés aux jeunes parents

Libby Copeland, mis à jour le 27.03.2013 à 9 h 24

Tartinez votre bébé de saindoux et remplacez le biberon par des œufs au bacon.

REUTERS/Janine Costa

REUTERS/Janine Costa

Dans les annales des mauvais conseils donnés aux jeunes parents, Michael Pearl, prêcheur américain du Tennessee, a remporté l’année dernière un triste record qui a suscité l’indignation générale. Il est en effet apparu qu’un livre qu’il avait coécrit avec sa femme, To Train Up a Child, était sans doute à mettre en rapport avec les décès de trois enfants, morts consécutivement aux coups et aux mauvais traitements de leurs parents. Partisan de l’éducation à la dure qui voudrait que l’on élève les enfants «comme l’on dresse les mulets», Pearl conseille d’éliminer les «pulsions égoïstes» des bébés de six mois en les frappant avec une cuillère en bois ou un «tuyau flexible». Dans un registre moins violent, si l’on en croit ce clip vidéo, il pense également qu’une mère dévouée devrait apprendre le pot à ses enfants dès l’âge de deux semaines.

L’histoire de Pearl (ainsi que celle d’un pédiatre de Miami qui, dans les années 1960, préconisait de donner des aliments solides aux nouveau-nés –voir plus bas pour plus détails), m’a donné l’idée de faire une compilation des pires conseils donnés aux parents, du XVIIIe siècle à aujourd’hui. Ce qui ressort le plus de ces ouvrages, c’est le ton de réprimande qu’adoptent les médecins qui les écrivent, des hommes pour la plupart.

Du XVIIIe siècle au milieu du XXe siècle, époque à laquelle le Dr. Benjamin Spock se fit le chantre d’une approche plus douce et instinctive de l’éducation dans The Common Sense Book of Baby and Child Care (Ndt: traduit en français sous le titre de Comment soigner et éduquer son enfant), la science se plaçait souvent en opposition à l’instinct maternel, les mères étant régulièrement accusées d’être «anxieuses, bienveillantes mais ignorantes», comme l’affirmait un manuel de 1916.

Evidemment, les soi-disant experts étaient bien souvent eux-mêmes les plus ignorants. En 1804, dans son livre Advice to Mothers (Conseils aux mères), le médecin écossais William Buchan annonçait que:

«95% des cas de nanisme ou de malformation sont dus à une bêtise, une erreur ou une négligence commise par la mère.»

Certains conseils donnés –comme l’onction de saindoux– ne sont pas nécessairement mauvais: ils sont justes extrêmement étranges aux yeux des lecteurs contemporains. D’autres étonnent uniquement parce qu’ils ont un jour été nécessaires. Un ouvrage de 1878 intitulé Advice to Mother (Conseils à une mère) informait la mère en question que donner du gin à son bébé ne permettrait pas de soulager ses coliques. De même, un essai écrit par un médecin en 1749 conseillait de changer fréquemment les vêtements des nourrissons en expliquant que, contrairement à une idée reçue de l’époque, les vêtements propres ne privaient pas les bébés «de leurs sucs nourrissants». Petit florilège d’autres exemples:

Les bébés gâtés sont de futurs socialistes

Avant le livre de Spock, publié en 1946, les manuels de puériculture préconisaient une approche stricte. Les experts recommandaient aux mères de nourrir et de faire dormir les bébés à heures fixes. Les prendre dans les bras dans le seul but de les réconforter était considéré comme le meilleur moyen de produire de véritables «petits tyrans», comme l’affirmait un texte de 1911. Et comme l’indiquait en 1929 le département du Travail des Etats-Unis dans la brochure «Infant Care» (Soins aux nouveau-nés):

«Le bébé devrait apprendre que ses pleurs invétérés ne font que pousser ses parents à l’ignorer».

D’après la pensée béhavioriste, lancée par le psychologue John B. Watson et d’autres spécialistes, gâter un bébé était un acte immoral, susceptible de corrompre à tout jamais les jeunes esprits. Ainsi, Watson conseillait aux parents de ne «jamais câliner ni embrasser» leurs enfants. En 1916, un livre prévenait les parents de ne pas faire sauter les bébés sur leurs genoux, car c’était trop les gâter et cela pouvait donc entraîner chez eux une «instabilité nerveuse». En règle générale, comme l’écrivit le Dr L. Emmett Holt en 1894, jouer avec les bébés était déconseillé:

«Jamais avant l’âge de quatre mois ou, mieux encore, six mois

Même en 1962, alors que l’approche plus douce et compréhensive de Spock était depuis longtemps devenue un classique des tables de chevet américaines, un pédiatre de Miami baptisé Walter W. Sackett Jr. publia un livre intitulé Bringing Up Babies (Élever les bébés), dans lequel il laissait entendre que les parents n’imposant pas d’horaires stricts à leurs bébés étaient carrément des traitres à la nation. Jamais de biberon la nuit, écrivait-il, quel que soit l’âge du bébé ou l’intensité de ses pleurs. «Il nous faut admettre qu’en apprenant à nos enfants qu’ils peuvent avoir sur demande tout ce qu’ils désirent, nous sommes en train de semer les graines du socialisme», prévenait Sackett, assimilant les parents trop indulgents à Hitler et Staline.

La propreté dès le deuxième mois

De la fin du XIXe siècle au début du XXe, s’il y a bien un thème récurrent dans les manuels de puériculture, c’est l’obsession pour la chose intestinale. Cela remonte en grande partie à l’époque où de nombreux nourrissons mouraient des suites d’infections ayant entraîné des diarrhées, mais les «intestins paresseux» préoccupaient également beaucoup les pédiatres. «Si nous bloquons les intestins, nous confinons l’ennemi et cela produit des dégâts», avertissait le médecin britannique Pye Henry Chavasse en 1878.

La corvée quotidienne du nettoyage des couches sales motivait sans doute en partie les encouragements à apprendre la propreté aux nouveau-nés, mais les experts y ajoutaient aussi souvent une composante morale.

En 1935, la brochure «Infant Care» du département du Travail affirmait qu’apprendre à contrôler ses sphincters était pour le nourrisson un élément clé pour «la formation de son caractère». Les mamans avaient pour consigne de commencer à apprendre la propreté à leur bébé dès l’âge de 2 mois en le tenant au-dessus du pot tous les jours, exactement à la même heure, et «d’utiliser si besoin une savonnette» pour stimuler le mouvement. Ainsi, selon la brochure, l’enfant serait prêt vers l’âge de 6 à 8 mois et vers 10 mois, les parents pourraient commencer à lui apprendre à contrôler sa vessie. Outre le fait que cela libérait les mères de la corvée des couches, cela permettait au bébé de «commencer à comprendre qu’il fait partie d’un monde plus vaste que celui de ses propres désirs».

Gare au lait des femmes en colère!

Plusieurs manuels laissaient entendre aux mères qu’elles pouvaient nuire à leur enfant en ayant de mauvaises pensées. Les Sadler, un couple de médecins qui tint à partager son savoir en 1916, accusaient les mères «en colère» d’être responsables des coliques de leurs bébés. Selon eux, elles risquaient également de voir leurs seins se tarir s’il leur arrivait de se sentir «inquiète, triste ou tourmentée».

Dans l’édition de 1877 de son Advice to a Wife (Conseils à une épouse), Chavasse alertait les mères sur les dangers d’un allaitement trop long. Passé l’âge de 9 mois, en effet, l’allaitement pouvait entraîner des «maladies du cerveau» chez les bébés et faire perdre la vue aux mamans.

Méfiez-vous des nourrices (et des petites gens en général)

Au début du XXe siècle, aux Etats-Unis, les manuels de puériculture étaient devenus «incontournables chez tous les jeunes parents de la classe moyenne», explique Howard Markel, spécialiste de l’histoire de la médecine, et les mères qui les lisaient étaient prévenues que les femmes de classes inférieures qui les aidaient à prendre soin de leur enfant pouvaient faire entrer dans leur foyer toutes sortes de maladies et de mauvaises habitudes.

«On ne recommandera jamais assez aux mères de se méfier des nourrices», conseillait une certaine «Miss Max West», auteur d’une brochure du gouvernement américain qui, en 1914, expliquait que ces femmes «malfaisantes» risquaient de laisser les bébés dans leurs couches sales ou de les nourrir de bonbons.

Un ouvrage de 1916, The Mother and Her Child (La mère et son enfant), allait jusqu’à suggérer que les nourrices ne devraient pas exiger de trop grosse rémunération, puisqu’elles avaient droit à un privilège «inestimable» en étant accueillies dans l’environnement bénéfique d’un foyer de classe supérieure. De leur côté, les lavandières étaient capables d’utiliser en cachette de la «soude» très corrosive pour laver les vêtements de bébé, comme l’observait Chavasse en 1878.

Les nourrices allaitantes étaient les plus suspectes de toutes. Cela est en partie compréhensible, car l’on pensait qu’elles pouvaient transmettre des maladies comme la tuberculose ou la syphilis aux nouveau-nés.

Toutefois, nombre d’autres avertissements témoignent des tensions de classes inhérentes à de telles embauches. The Mother and Her Child déconseillait, par exemple, d’embaucher des mères seules; une femme ayant plus d’un enfant illégitime était, selon l’auteur, susceptible de présenter une «déficience mentale». L’ouvrage de Chavasse conseillait aux parents d’inspecter les tétons de la nourrice allaitante (ils devaient être «suffisamment longs»), de s’assurer qu’elle n’avait «pas ses règles durant la tétée» et de veiller à ce qu’elle n’avale ni pâtisseries ni sauces au jus de viande, qui risquaient de nuire à la qualité du lait. La nourrice devait être au lit à 22h. Enfin, il suggérait aux employeurs de demander à la nourrice postulante de tirer son lait dans un verre afin que les parents puissent s’assurer qu’il était d’un blanc bleuté et «doux au palais».

Tartinez le bébé de saindoux

Au début du XXe siècle, plusieurs ouvrages de puériculture recommandaient que les nouveau-nés soit «copieusement enduits» de saindoux, d’huile d’olive ou de «beurre frais». «Une matière grasse est nécessaire» afin de retirer le vernix qui recouvre les bébés à la naissance, expliquait le livre. Après une semaine de badigeonnages quotidiens, les mamans pouvaient passer à l’eau et au savon.

Introduisez les aliments solides à l'âge de 2 jours

Après la Seconde Guerre mondiale, les fabricants de nourriture pour bébé et les pédiatres réduisirent de manière conséquente l’âge à partir duquel il était conseillé de commencer à manger des aliments solides. Plusieurs études montrent que, entre les années 1930 et 1950, pour le plus grand bonheur de Gerber et Beech-Nut, l’âge moyen à partir duquel les parents introduisaient les aliments solides passa de 7 mois à un âge compris entre 4  et 6 semaines.

Sackett, le pédiatre qui craignait qu’être trop gentil avec les bébés ne fassent d’eux des socialistes, était à la pointe de cette tendance, puisqu’il alla même jusqu’à écrire en 1962 que le lait, qu’il soit maternel ou maternisé, était «déficient» et qu’il fallait donc commencer à donner des céréales aux bébés dès l’âge de 2 jours. A 10 jours, on pouvait introduire les légumes et à 9 semaines, le petit mangerait «des œufs au bacon, comme son papa!». Sackett recommandait aussi de donner aux bébés du café noir dès l’âge de 6 mois, afin de les habituer «aux habitudes alimentaires normales de la famille».

Aujourd’hui, nous en savons plus sur les bases de l’alimentation des nourrissons et sur les soins à apporter. Nous ne perdons plus de temps à avoir peur qu’une mauvaise pensée empoisonne le lait maternel, mais nous nous attachons à des questions de forme (faut-il laisser les bébés pleurer?) ou à des points de détail (faut-il introduire les légumes à 4 mois ou 6 mois?).

Nous savons également qu’il y a de nombreuses questions auxquelles la science n’apportera sans doute jamais de réponse définitive. Comme me l’a fait remarquer l’historien Markel, l’expérimentation sur des bébés pose des problèmes éthiques et, en outre, il n’y aurait aucun avantage financier à tester, par exemple, s’il vaut mieux bercer les bébés qui se réveillent la nuit ou les laisser hurler dans leur lit. S’il n’y a «pas de médicament ou de procédure» à tester, m’a dit Markel, «un financement est peu probable».

Si cela peut vous consoler, le passage en revue des conseils de jadis permet de prendre un certain recul par rapport à ceux d’aujourd’hui. Jamais aucun livre n’offrira la réponse définitive à toutes les questions que se posent les parents, mais il est néanmoins possible de tirer une leçon de la souffrance des générations passées: si le manuel que vous lisez se contredit de façon répétée, qu’il vous demande d’aller à l’encontre de ce que vous dicte votre instinct ou qu’il vous plonge dans l’angoisse d’être un mauvais parent, brûlez-le.

Libby Copeland

Traduit par Florence Delahoche

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