Life

Arrêtez de me dire que je suis un troll!

Farhad Manjoo, mis à jour le 11.12.2012 à 2 h 37

Ce n’est pas parce que vous n’êtes pas d’accord avec moi que je suis un troll.

Troolclose / bludgeoner via FlickrCC Licence by

Troolclose / bludgeoner via FlickrCC Licence by

L'autre jour, j’ai écrit un article dans lequel je critiquais iTunes. Il n’était pas vraiment tendre. «Chaque nouvelle mise à jour apporte un lot de galères supplémentaires à votre ordinateur», expliquais-je sous le titre «Won’t Someone Take iTunes Out Back and Shoot It? [Qui se dévoue pour abattre iTunes?]»

Comme on pouvait s’y attendre, cet article en a agacé certains. Des commentateurs se sont plaints que je m’énervais inutilement, que je ne savais pas classer mes priorités («Problème de riche!») et que mon point de vue subjectif sur le logiciel incriminé était tout simplement erroné. Aucun de ces commentaires ne m’a contrarié.

Bon, d’accord, ils m’ont un tout petit peu contrarié, parce que j’ai envie de convaincre le monde entier avec mes idées géniales. Mais il y a toujours un paquet de gens pas d’accord à chaque article que j’écris, donc rien dans cette situation n’était particulièrement inhabituel.

En revanche, j’ai été légèrement plus contrarié par les quelques commentaires qui mettaient en doute ma sincérité –laissant entendre que mon titre et ma véhémence prouvaient que je ne pensais pas vraiment les conneries que j’avais écrites. Pour eux, je créais une polémique juste pour le plaisir. Et si l’objet de mon article n’était absolument pas d’avancer des arguments cohérents sur iTunes, mais de donner un grand coup de pied dans la fourmilière –afin de faire monter la bave aux lèvres aux fans d’Apple pour le simple plaisir de rire de l’adoration saugrenue qu’ils vouaient à un logiciel de musique?

Ah! Ah! Ah! Ah!

En fait, c’était sûrement ce que j’étais en train de faire exactement à cet instant –vautré dans mon confortable fauteuil, mon portable à mes pieds, j’étais secoué de gras éclats de rire faisant tressauter ma bidoche façon Père Noël, à la pensée de tous ces imbéciles de lecteurs tombés dans le panneau de mon attrape-couillons destiné à remplir mes stocks de pages vues.

Parce que c’est cela, voyez-vous, le réel objectif de celui qui écrit des articles controversés en ligne –c’est uniquement de voir jusqu’où cela peut faire enrager ceux qui font l’erreur de croire qu’il est sincère, ce qui n’est jamais le cas.

Les gens ne verbalisent pas tout cela aussi clairement, évidemment. Pas besoin. A la place, ils ont recours à un mot de l’argot Internet qui résume toutes ces sournoises intentions en une seule syllabe efficace: troll.

«C’est du trolling ton papier sur iTunes?» m'a demandé sur Twitter Christina Warren, une de mes amies en ligne qui écrit pour Mashable. «Nos expériences (avec iTunes) sont absolument opposées.»

La réaction de Christina Warren et des autres internautes qui m’ont lancé du troll à la face m’a sincèrement surpris. C’est vrai, mon article et son titre sont hyperboliques –personne, pas même ceux qui les conçoivent, ne s’emballe à ce point pour un logiciel. Mais cette prise de position exagérée était intentionnelle, un procédé rhétorique visant à démontrer l’horreur que m’inspire iTunes (et iTunes est vraiment, totalement horrible). Cela me paraissait évident. Pourquoi alors certaines personnes ont-elle interprété mon emportement comme un signe d’hypocrisie?

Je vais vous dire pourquoi: la définition du trolling n’est plus ce qu’elle était. Il n’y a pas si longtemps, les trolls étaient faciles à identifier –c’était les gamins sur 4Chan qui mettaient le bazar juste pour le lulz, [plaisir de provoquer, dérivé de lol], ou les délinquants qui perturbaient des forums en ligne avec leurs spéculations provocantes venues d’ailleurs sur le travestisme fétichiste de Tolkien (ou un truc dans le genre).

On voit des trolls partout

Les trolls, ces gens qui cherchent la bagarre juste pour le fun, n’ont pas tardé à s’échapper des forums. Maintenant ils sont partout, et plutôt que de se contenter d’embêter les gamins accros à Zelda, ils s’imposent au cœur de discussions sérieuses et élevées.

Les trolls écrivent aujourd’hui de prestigieuses tribunes, dirigent la publication de magazines et décrochent des jobs pépères à la radio et à la télé.

Le problème avec les trolls, c’est qu’on n’est jamais sûr d’en avoir un en face; ils existent sous toutes les formes et dans toutes les tailles, et même quand quelqu’un semble au moins à moitié convaincu de ce qu’il raconte, bien bête celui qui le gobera. Même quelqu’un d’aussi sympathique que David Brooks –David Brooks!– vous trolle en secret, et si vous le prenez au sérieux, c’est que vous êtes idiot. Juan Williams? «Le troll le plus prospère d'Amérique», prévient Jay Rosen, éminent chasseur de troll

Rush Limbaugh, Matt Drudge, Fox News, le Daily Caller, feu Andrew Breitbart –troll, troll, troll, troll, troll! Le Daily Mail. Le New York Times. Donald Trump, cela va sans dire. Les étudiants de Cornell. Henry Blodget. Glenn Beck. Ceux qui ne sont pas du même avis que Nate SilverDan Engber, de Slate.com, qui m’a toujours semblé être un type sympa –c'est un troll! Katie Roiphetrès très gros troll.

Mais comment puis-je encore être surpris? Puisqu’à Slate.com c'est aussi le cas de William Saletan, du collaborateur Jonah Weiner, et, naturellement, de feu Christopher Hitchens. Même la NPR pourrait bien être un troll.

Et puis, enfin, il y a le troll suprême, la femme qui a élevé le trolling au statut d'artTina Brown.

Au cas où par le plus grand des hasards vous auriez du mal à trouver le fil conducteur de cette liste, laissez-moi vous offrir cette règle utile, une définition du troll aux environs de 2012. A chaque fois que vous n’aimez pas ce que dit quelqu’un, ou même si ce qu’il dit vous plaît mais que vous estimez qu’il ne le dit peut-être pas bien comme il faut, alors vous êtes sans doute face à un troll. Et cela peut être vrai même si ce que dit le type contribue à étayer votre point de vue –dans ce cas, c’est peut-être un «concern troll» [qui fait semblant d’être de votre avis pour mieux semer la discorde].

Le corollaire de cette identification est que vous êtes libre de l’ignorer, car comme le recommande le manuel de gestion du troll: ne le nourrissez pas! (Bien que je doive reconnaître que personne ne suit cette exhortation puisque Google regorge de «Je sais que je ne devrais pas nourrir le troll mais...).

Concentrons-nous sur les nuisibles

Mais soyons fous et faisons une suggestion sortant un tantinet des sentiers battus, voire relevant carrément du sens de la contradiction que certains déplorent chez Slate. Et si tous ces gens n’étaient pas des trolls? Et s’ils étaient tout simplement, vous savez, désagréables, stupides, ou qu’ils se trompaient tout bonnement? Et si, malgré le fait qu’ils défendent des opinions qui vous hérissent et qu’ils les expriment d’une façon qui semble un chouïa impolie, ils étaient sincères?

J’irai même plus loin: je crois qu’il est temps que nous arrêtions avec cette histoire de troll. Réservons le terme aux gens vraiment nuisibles. L’appliquer à ceux qui émettent des opinions d’expert revient à l’édulcorer totalement –et, curieusement, à attribuer un génie inutile à des gens qui finalement se contentent peut-être de se tromper.

Prenez Donald Trump, par exemple. Quelle preuve avons-nous que l’âme d’un troll se cache sous sa coiffure en queue d’écureuil alopécique? Serait-ce simplement –comme le montre BuzzFeed dans ce montage– qu’il a proféré un paquet d’inepties dans sa vie? Ou qu’il a souvent organisé des conférences de presse pour s’assurer que des millions de personnes étaient témoins qu’il raconte n’importe quoi?

Ce n’est pas possible. Pour prouver que Trump est un troll, nous devons démontrer qu’il ne pense pas vraiment ce qu’il dit. En d’autres termes, qualifier Trump de troll revient à dire qu’il n’est pas aussi bête qu’il en a l’air.

Et c’est là qu’à mes yeux, le bât blesse. Donald Trump est un type capable de répondre à des critiques publiées sur Internet en les imprimant, et en envoyant les impressions gribouillées par ses soins à son auteur. Donald Trump a un jour poursuivi en justice un homme qui l'avait qualifié de millionnaire et non de milliardaire (et il a perdu). Vous voyez où je veux en venir? Peut-être Donald Trump est-il vraiment aussi bête qu’il en a l’air; la somme des preuves accumulées pourrait même porter à croire qu’il est encore plus stupide qu’on ne veut le laisser entendre. Pourquoi nous est-il si difficile d’accepter ça? Donald Trump ne joue pas au troll avec nous. Il est juste très bas de plafond.

Donald Trump n'est pas un troll

Autre exemple: Ross Douthat, journaliste conservateur du New York Times, qui a écrit un article expliquant que les Américains devraient faire davantage d'enfants. Parmi les raisons avancées par Ross Douthat pour expliquer un récent déclin du taux de fertilité national figurent «des forces culturelles qu’aucun législateur ne peut vraiment espérer changer» notamment «une décadence d’abord apparue en Occident mais qui afflige désormais les sociétés nanties du monde entier». Douthat n’a pas dit que les femmes d’aujourd’hui étaient spécifiquement décadentes, mais ce n’était pas nécessaire –partout sur le Web c'est ce que les gens ont compris de son article. Et compte tenu de certaines de ses opinions, on peut comprendre qu’ils le pensent.

Mais l’article de Douthat «trolle»-t-il pour autant les femmes, comme le décrète un titre de Salon? Je ne sais pas, l’article ne le dit pas, ce qui conforte mes soupçons que le terme est utilisé dans un sens le plus général possible, signifiant plus ou moins que «Ross Douthat a dit un truc qui ne nous a pas plu». Car si Ross Douthat faisait le troll selon la définition classique du mot, il nous faudrait croire qu’il ne pense pas vraiment que des «forces culturelles» ont façonné le paysage démographique américain et qu’il le dit uniquement pour faire enrager les libéraux. Or, c’est un journaliste conservateur. Evidemment qu’il le pense.

Est-ce que le troll doit savoir qu’il est un troll pour être un troll? La fourberie en est-elle un attribut essentiel? Lors de mes recherches –sur Google, en fait– sur la manière dont le trolling a été redéfini récemment, je suis tombé sur un post vieux d’un an dans lequel Choire Sicha, du site The Awl, compare les aptitudes à troller de Katie Roiphe et de Pico Iyer, tous les deux auteurs d’articles sur la manière dont Internet mène le monde à sa perte. Ce qui m’a frappé dans l’explication de Choire Sicha, c’est qu’il implique qu’Iyer est un meilleur troll parce que lui, contrairement à Katie Roiphe, ne comprend pas à quel point ses arguments sont incendiaires et stupides:

«Roiphe montre trop son jeu, se délecte de son attitude de troll, toujours à franchir de petites limites de sens, à tirer d’étranges et hâtives conclusions, parfaitement consciente qu’Elle Crée la Controverse. Elle n’existe que pour mettre la pagaille, et par conséquent ses convictions étranges, parfois apparemment affectées, semblent bien plus minces que celles d’Iyer, dont le travail dégage de vraies convictions, involontairement hilarantes, sur l’état du monde» (le gras est de moi).

Attendez une minute –alors on peut être un troll même en ayant de «vraies convictions» sur ce qu’on raconte? Voilà qui me semble bizarre, à moi.

Croyez-moi, je suis bête à ce point

Je ne suis pas en train de dire que les trolls n’existent pas. Le succès de Rush Limbaugh suggère une vive intelligence, il est donc fort probable que bien souvent il fasse simplement semblant d'être idiot et, par conséquent, qu’il fasse le troll. Et toute une série de récentes couvertures à sensation de Newsweek –«Muslim Rage [la colère musulmane]», celle qui qualifie Obama de «premier président gay», ou qui se demande pourquoi ses «détracteurs sont si stupides», qui traite Mitt Romney de «mauviette» et dit à Obama de «dégager»– montre que Tina Brown ne craint pas le scandale.

Dans la mesure où elle reconnaît que certaines de ces unes exposent des arguments creux et ne les mettent en avant que pour faire vendre du papier, elle fait un peu le troll (bien que cela soit davantage valable pour certaines couvertures que pour d'autres; je ne vois pas ce qu’il y a de si troll à publier l’article d’un conservateur réputé appelant un président démocrate sortant à dégager).

Le problème est que traiter tout le monde de troll, y compris ceux qui ne font que donner leur avis sincère, c’est laisser les vrais trolls s’en tirer à bon compte. Si vous n’aimez pas un de mes papiers, n’allez pas croire que je vous fasse méchamment marcher. Ce n’est pas ça du tout. En réalité, croyez-moi, je suis vraiment bête à ce point.

Farhad Manjoo

Traduit par Bérengère Viennot

Farhad Manjoo
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