Culture

Les trop grands habits du «Hobbit» de Peter Jackson

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 10 h 58

Le réalisateur néo-zélandais a transposé à l'écran le prologue du «Seigneur des anneaux» avec une lenteur appliquée, inévitable pour étirer le projet sur trois films.

Martin Freeman dans «Le Hobbit: un voyage inattendu» de Peter Jackson (Warner Bros France).

Martin Freeman dans «Le Hobbit: un voyage inattendu» de Peter Jackson (Warner Bros France).

Le confort est le point de départ de Bilbo le Hobbit, le récit pour enfants par lequel Tolkien commença en 1937 ce qui allait devenir la saga de la Terre du Milieu, dont l’œuvre maîtresse est Le Seigneur des anneaux. Le confort définit l’existence des hobbits, ces petits êtres 90% humains et 10% lapins inventés par l’auteur britannique né en Afrique du sud, et auquel l’un d’eux, Bilbo (qui ne deviendra en français Bilbon que lors de la traduction du Seigneur des anneaux), s’arrache pour se lancer dans une aventure épique en forme de conte d’initiation.

De la manière dont Bilbo Baggins, devenu en français Bilbon Sacquet, fut arraché à la quiétude de la Comté par treize nains emmenés par le magicien Gandalf, nous n’ignorerons nul détail du fait du trop long prologue que constitue ce Voyage inattendu; de ce qui s’en suivit, les spectateurs devront patienter deux ans, afin qu’arrivent les deuxième et troisième parties, pour connaître le détail. 

Le confort, c’est, pour le public d’aujourd’hui, les habitudes de spectateurs prises devant le cinéma fantastique saturé d’effets spéciaux numériques, dont la transposition munificente de la trilogie de l’anneau par Peter Jackson est devenu un des monuments les plus populaires. En toute fidélité à l’œuvre de référence, s’arracher à ce confort-là supposait sans doute d’être tout simplement dans le ton du livre, ouvrage proportionnellement beaucoup plus bref et nettement plus «simple», une simplicité qui n’en altérait nullement la richesse.

La différence, évidemment, se joue dans les contraintes commerciales du projet. Ce n’est pas parce que, contrairement à ce qui s’est passé pour les livres, Le Seigneur des anneaux a été réalisé avant Le Hobbit que celui-ci était contraint d’adopter la même ampleur, mais parce qu’après le jackpot du triplé La Communauté de l’anneau/Les Deux Tours/Le Retour du roi, il n’était pas question de revenir à un format plus modeste. Quitte à devoir gonfler un matériau qui ne s’y prêtait pas.

On reste sur sa faim côté technologie

A cette contrainte, deux réponses possibles, côté technologie et côté scénario. Côté technologie, il faut rester sur sa faim, alors que le film est annoncé comme recourant à des procédés expérimentaux, fondés sur une accélération de la vitesse de prise de vue et de projection censée produire des effets visuels inédits.

Inspiré des recherches des années 70 de Douglas Trumbull (l’homme des effets spéciaux de 2001, Blade Runner et Tree of Life), le nouveau système demeurera aussi invisible qu’un porteur d’anneau magique dans l’immense majorité des salles où le film sera montré, mais où n’existe pas l’installation technique nécessaire. En l’état, on peut seulement noter un usage particulièrement sans intérêt de la 3D et une grande confusion dans les scènes de batailles avec milliers de figurants numériques, pire encore que les grandes scènes équivalentes du Seigneur des anneaux.

Côté scénario, quiconque a lu le livre ne pourra qu’être frappé par la lenteur du récit, inévitable pour en faire la matière d’une nouvelle trilogie filmée. Cette lenteur appliquée est aussi la rançon de ce qu’il y a finalement de meilleur dans ce Voyage inattendu: l’incontestable affection de Peter Jackson pour le texte d’origine et pour ses protagonistes. C’est pourquoi il se refuse à ajouter des péripéties de son cru, à l’exception d’une scène d’ailleurs réussie de combat entre des montagnes prenant fugacement forme humaine pour se démolir les unes les autres.

C’est la principale qualité du film, la seule qui se situe du côté d’une certaine modestie: la croyance en la possibilité et en la légitimité de raconter cette histoire-là et pas une autre. Dès lors, si les batailles avec millions de Gobelins, Trolls et autres vilains Orques sont d’une platitude qu’aggrave la 3D, Peter Jackson prend assez au sérieux ses personnages pour réussir des face-à-face, notamment celui entre Gandalf et Galadriel et, surtout, ce qui était déjà le meilleur moment du livre, la rencontre de Bilbon avec Gollum.

Jeu complexe sur les échelles de taille

La plupart des artifices littéraires de Tolkien trouvent difficilement traduction à l’écran, à commencer par le jeu complexe, dans le livre, sur les échelles de taille, extrêmement différentes, depuis les immenses Trolls jusqu’aux hobbits, et avec cette singularité des nains, plus petits que Gandalf, que les elfes et que les hommes et plus grands que Bilbon. A l’écran, affligés de maquillages numériques hideux et d’un accent gaélique (en VO) supposé souligner leur côté archaïque (!), ils sont de piètres compagnons de film, pourtant omniprésents. Au fond, ce problème de tailles relatives est symptomatique de la difficulté que peine à affronter le film, excellente petite histoire stéroïdée par l’obligation du spectaculaire au risque de sembler difforme.

Il est donc juste que ce soit Gollum, le monstre d’ambiguïté narcissique qui rampe dans les tréfonds de la montagne et fournira au héros démuni l’arme ambivalente de sa future victoire, qui fasse figure de recours, sinon de sauveur. A nouveau interprété par Andrew Serkis, mais dans un rôle mieux dessiné que dans Le Seigneur des anneaux (la différence est la même entre les deux livres), il trouve d’emblée une présence à la fois nuancée et inquiétante. Presqu’à lui seul, il désigne ce qui demeure de réelle sincérité, de croyance à son histoire de la part du cinéaste, dans une entreprise empesée de gigantisme convenu.

Jean-Michel Frodon

Article actualisé le 11 décembre 2012 à 14h50, une première version mentionnant par erreur la Contrée au lieu de la Comté.

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (498 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte