De la suprématie des vins français dans les ventes aux enchères mondiales

La crise mondiale ne semble pas affecter le monde si particulier des grands vins de l’Hexagone: la Romanée Conti, Pétrus et Yquem en tête. A Beaune, la vente des Hospices a rapporté 5,9 millions d’euros, un record. A Londres, la maison Sotheby’s procède à une vente par mois et à Hong Kong, les ventes ponctuelles en anglais et en mandarin s’étendent sur deux jours avec deux catalogues: jamais la demande n’a été aussi forte indique Serena Sutcliffe, directrice du département «Vins» chez Sotheby’s à Londres.

© Sotheby's Wine

- © Sotheby's Wine -

Assise dans le salon de thé de la fameuse maison d’enchères à New Bond Street, Serena Sutcliffe, une des premières Master of Wine de Grande-Bretagne, comme son mari l’expert David Peppercorn, découvre l’exceptionnel catalogue sur papier glacé consacré à la formidable vente de décembre à New York d’une collection de champagnes Krug, six cents flacons, de la bouteille au jéroboam, étiquettes neuves, en provenance de la maison Krug à Reims –tous inspectés, niveaux et bouchons, par Serena Sutcliffe en personne.

De la Grande Cuvée non millésimée, un assemblage de dix années, au Clos du Mesnil 1985, 1989 et 1990 en passant par le Krug Clos d’Ambonnay 1996, cet ensemble unique va atteindre des sommets en dollars.

Margaret Henriquez, la directrice générale de la marque, a choisi Sotheby’s New York car c’est dans la Grosse Pomme que les Krugistes connaisseurs sont les plus nombreux. Et de telles raretés vont se payer cher: Krug 1988 est estimé à 2.000 dollars l’unité, la rareté des champagnes Krug (700.000 bouteilles par an), est là pour booster les prix.

«Krug et la Romanée Conti, Lafite, Mouton, Pétrus, le Pin, Margaux, Haut-Brion, Cheval Blanc, Ausone, Yquem demeurent des vins leaders, des crus de rêve qui meublent les caves de grands amateurs et collectionneurs», indique la grande dame de l’œnologie européenne.

«Ils n’ont jamais été aussi convoités par nos clients des grands pays développés, à commencer par les Chinois de Shanghai, de Pékin ou de Hong Kong, et par des œnophiles de multiples origines: Indiens, Russes, Anglo-Saxons, Français, Suisses…»

La demande est mondiale, elle n’est plus concentrée sur trois ou quatre pays fondateurs du commerce des vins, l’Angleterre, la France et les Etats-Unis en première ligne, elle a explosé depuis 2009 en Asie, à Hong Kong, où les droits d’importation n’existent pratiquement plus.

Un vrai placement

Les ventes aux enchères attirent des «tycoons» de la zone, propriétaires de casinos, comme Mister Ho à Macao dont la cave regorge de chefs-d’œuvre en pagaille, les premiers crus girondins de légende, comme aucun œnophile européen n’en possède chez lui: les vins de la Romanée Conti jusqu’à des bouteilles du XIXe siècle, des incunables de la Bourgogne éternelle –des flacons pour le Louvre du vin, en gestation.

«L’océan de bouteilles, de magnums, de caisses paraît inépuisable», confesse Serena Sutcliffe de sa voix douce, francophile remarquable.

«Pensez que de sublimes crus classés bordelais de 1928, 1929, 1945, 1947, 1961 circulent toujours de ventes en catalogues, les prix ne cessant de croître: ces flacons historiques, défiant le temps, n’ont toujours pas été savourés! Onze bouteilles de Grands Echezeaux de la Romanée Conti ont été adjugées, en septembre dernier, au prix de 12.000 euros. Et, à Londres, douze bouteilles de Château Palmer 1961, millésime du siècle, 15.000 euros. Lors de cette vente chez Sotheby’s, les estimations hautes ont été dépassées de 125%, du jamais vu, et seuls 3 lots sur 243 n’ont pas trouvé preneur.»

Les vins d’exception n’ont jamais été autant convoités.

Ce qui sidère les observateurs, pas seulement en Europe, c’est l’extension géographique des vignobles et des vins correspondants proposés à la vente. A coté des «must» français de tradition, voici des vins rouges d’Italie: Sassicaia, Tignanello, Masseto (500 euros le 2001), Ornellaia de Toscane, des vins puissants d’Angelo Gaja du Piémont, des Vega Sicilia d’Espagne, le Pétrus ibérique, des vintages de Porto comme Noval 1963 à des prix fous (plus de 1.000 euros la bouteille), des Opus One de Californie, fruits d’une alliance ancienne entre Philippe de Rothschild et Roberto Mondavi, des vins de la Napa Valley de Francis Ford Coppola exportés en France, bref, une kyrielle de flacons récents ou très anciens ont fait leur apparition dans les salles de ventes à des tarifs conséquents –et ils partent très bien. La France est soumise à des défis.

«C’est que les amateurs apprennent vite et se tiennent informés des nouveaux venus. Beaucoup de ces fortunés de la vie ouvrent de très belles bouteilles, consomment des flacons mémorables en Asie et se sont fait un palais, des goûts, des envies. Les grands vins sont désirés: les collectionneurs les traquent d’abord sur Internet où les offres pullulent sans fin.»

Avec le temps et l’informatique, le système des achats s’est axé sur cinq pôles: l’achat en salle des ventes, l’achat par mails sur les sites de Sotheby’s, Christie’s, Tajan, Artcurial, Lombrail-Teucquam, ces trois dernières maisons à Paris, l’achat par correspondance écrite, l’achat par Internet, l’achat par téléphone pendant le temps de la vente, ce qui évite d’être présent à la valse des enchères et préserve l’anonymat. A qui cette Romanée Conti 1999 à 10.000 euros?

Les spéculateurs et autres revendeurs dominent-ils le marché mondial, les vins sont-ils un jour dégustés? Il est impossible de donner une réponse claire et nette. Certains crus de rêve à Bordeaux, en Bourgogne, à Porto, en Californie sont devenus des placements: des banques européennes ont inventé des fonds, type obligations constituées en «vins fins et rares» qui ne peuvent que prendre de la valeur car ils sont produits en petites quantité, pas plus de 8.000 bouteilles de Romanée Conti par vendange. De même pour Lafite Rothschild à Pauillac dont l’aura, la magie, la fascination n’ont cessé d’embellir du fait des achats en Chine: 1.000 euros pour le Lafite 2009 ou 2010, millésimes d’exception à avoir dans sa cave, comme Yquem 1900, 1907, 1921, 1967, réussites absolues.

Ne pas se faire gruger

Il reste que les Chinois sont devenus méfiants et refusent de se faire gruger par des faux qui pullulent chez les 22.000 revendeurs répartis sur le territoire de Mao. Les vrais collectionneurs s’entourent de conseillers, d’œnologues honnêtes: un faux Lafite est une honte pour un vrai dégustateur.

Comment repérer un faux grand cru français? Un millésime sans valeur comme 1968? Serena Sutcliffe est confrontée à ce dilemme plusieurs fois par an. «C’est le vendeur, son allure, son vocabulaire, sa cave qui nous renseignent», confie-t-elle avec assurance. «A-t-il des beaux crus chez lui et peut-on venir les voir, examiner les bouteilles, les niveaux et les étiquettes? Ce sont les questions qui tuent.»

«L’autre jour, un vendeur inconnu de nos services a cherché à nous céder plusieurs caisses de Lafite, il refusait de nous les montrer et de nous accueillir chez lui et dans sa cave. Nous n’avons pas donné suite. Sotheby’s dans ce genre de conflit met en jeu sa crédibilité, une réputation ancienne.»

L’inflation des cours, la folie de certaines enchères, 12 bouteilles d’Echezeaux 1995 d’Henri Jayer, propriétaire mythique, à 85.000 euros ou 6 bouteilles de Montrachet 1997 à 16.000 euros ne doivent pas cacher les prix raisonnables, abordables de très bons vins comme le Château Canon 1989, propriété de Chanel, à 60 euros la bouteille, ou le Volnay 1er cru 2005 à 50 euros ou le Château Latour à Pomerol 2005 à 40 euros et le Château Climens 1996, rival d’Yquem, à 40 euros, admirable Barsac Sauternes. Oui, on peut meubler sa cave avec quelques centaines d’euros.

«Les vins sont faits pour être bus et partagés, souligne Claude Maratier, le grand expert français. La spéculation ne m’a jamais plu, c’est nier le plaisir de bien boire, et oublier qu’un grand vin de culture, d’émotion, de souvenir, recèle, comme disait Charles Baudelaire, du génie.»

Nicolas de Rabaudy

  • Grands vins de Bordeaux à des prix cassés dans quinze restaurants de Paris, jusqu’au 31 décembre. La maison Moueix à Libourne, propriétaire de Pétrus, propose treize crus de haute noblesse à des tarifs jamais vus: Domaine de Chevalier 2005 à 110 euros, Château Brane Cantenac 2004 à 85 euros, Château Grand Puy Lacoste 2001 à 100 euros, Château Pichon Baron 2004 à 120 euros, Pétrus 2002 à 500 euros (au lieu de 1.200 euros) et Château Lafite Rothschild 2001, chef-d’œuvre de Pauillac, à 520 euros (au lieu de 1.500 euros). A savourer au Chiberta (75008), chez Jean-François Piège (75007), au 39V (75008), chez Jamin (75016), à l’Arpège trois étoiles (75007) et au Shang Palace, le chinois du Shangri-La (75016). Les amateurs réservent ces flacons par téléphone, ils partent comme des petits pains: pour les fêtes de fin d’année, c’est le «low cost» des grands crus pour les fêtes.
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L'AUTEUR
Nicolas de Rabaudy est le critique gastronomique de Slate.fr Ses articles
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Publié le 09/12/2012
Mis à jour le 09/12/2012 à 9h16
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