France

Homophobie et chocolats: l'épopée de Charlotte de Bruges

Emilie Martineau, mis à jour le 10.12.2012 à 9 h 37

Charlotte de Bruges, «comme les chocolats», est une jeune catholique perturbée par le débat sur le mariage pour tous, déchirée entre sa religion et ses fréquentations, accro aux réseaux sociaux, qui écume les sites Internet pour chercher des réponses à ses nombreuses questions. Et qui va beaucoup côtoyer l'institut Civitas. Récit bien renseigné.

Charlotte de Bruges

Charlotte de Bruges

Depuis la présentation à l’Assemblée nationale, le 7 novembre 2012, du projet de loi sur l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples homosexuels, il règne en France une ambiance d’homophobie décomplexée et de révolte rose.

Face aux opposants au projet de loi (Alliance Vita, l’Institut Civitas, Frigide Barjot...) et parmi les défenseurs des droits LGBT, émerge un personnage: Charlotte de Bruges.

Cette jeune catholique perturbée par les événements, déchirée entre sa religion et ses fréquentations, accro aux réseaux sociaux, écume les sites Internet pour chercher des réponses à ses nombreuses questions.

Parcours d’une LOL-militante qui lutte pour obtenir l’égalité des droits par la dérision.

«Miséricordialement, Charlotte de Bruges»

Tout commence au lendemain d’une série de happenings orchestrés par Alliance Vita, association pro-life fondée en 1993 par Christine Boutin et farouchement opposée au projet de loi sur l'ouverture du mariage et de l'adoption aux couples de même sexe.

Le 23 octobre, dans 75 villes de France, l’on pouvait admirer une œuvre contemporaine mêlant danse et théâtre: un volatile en lycra, aux ailes papa-maman, titube de droite à gauche sur fond de plaintes émises par des dizaines de bénévoles.


Alliance Vita manifeste contre le mariage et... par yaggvideo

Les photos et vidéos de ces spectacles vivants se retrouvent rapidement sur Internet et l’oiseau ivre d’Alliance Vita devient célèbre tant il est moqué sur les réseaux sociaux. Si le ridicule ne tue pas, il décrédibilise fortement les opposants au mariage pour tous.

Peu de temps après, des manifestations anti-mariage et anti-adoption pour les homosexuels s’organisent via Internet, principal canal de communication pour ces activistes souvent boudées par les médias classiques.

La naissance de Charlotte de Bruges

L’Institut Civitas, mouvement catholique traditionnaliste visant à rechristianiser la France, prévoit de défiler à Paris le 18 novembre et sonne le ralliement dans toute la France. Des cars seront affrétés tout spécialement pour l’occasion et Civitas n’hésite pas à mettre en ligne une liste d’organisateurs, adresses mail et numéros de téléphone à la clé, répartis dans tout le pays, afin que les manifestants puissent organiser leur trajet en car.

C’est alors que Charlotte de Bruges voit le jour.

Adresse mail et profil Facebook à son nom, la jeune «catho-LOL» va méthodiquement envoyer une dizaine de mails à ces antennes locales de l’Institut Civitas, afin d’organiser son voyage à Paris le 18 novembre. Elle signe chacun de ses courriers de la même manière:

«Miséricordialement, Charlotte de Bruges (comme les chocolats ;))».

Chaque e-mail, sous prétexte de réserver une place dans un car, est pour Charlotte de Bruges l’occasion de développer toutes sortes de théories fumeuses et de stéréotypes  sur l’homosexualité, le Marais, l’homoparentalité, mais aussi la famille catholique traditionnelle.

A courriers provoquants, réponses surprenantes

A Amiens, elle demande à rencontrer des familles catholiques types pour illustrer sa thèse de droit social:

«Afin de traiter de la plus grande majorité de la communauté catholique, mon étude se construira autour d’un modèle classique de micro-structure sociale chrétienne, à savoir une famille non-recomposée d’origine française (trois générations devraient suffire je suis quelqu’un d’ouvert).»

On lui précise alors que l’Institut Civitas n’est pas sectaire «comme se plaisent à le souligner les journalistes dans l’intention de nous nuire».

A Angers, Charlotte de Bruges propose de profiter du trajet en car pour recycler les onéreux accessoires dans lesquels Alliance Vita a investi pour ses happenings, eu égard «à la forêt amazonienne, ou aux petits Rwandais qui tueraient pour avoir une combi en lycra».

L'antenne d'Angers lui fait part de l’impossibilité d’organiser un tel atelier dans le car, la compagnie l’interdisant.

L’insoupçonnable Charlotte de Bruges tente alors sa chance du côté de Nancy, où elle expose à l’organisateur la liste de ses craintes sanitaires concernant la ville de Paris, «qui compte un habitant pour trois homosexuels», et de son «marais» aux dangereuses émanations.

L’homme lui répond tout naturellement de se munir d’un chapelet et d’un livre de prières, et se veut rassurant sur le Marais en lui expliquant que «si ses habitants viennent à notre rencontre, la maréchaussée sera là pour veiller à ce qu’ils ne nous contaminent pas». Ouf.

Après plusieurs autres mails restés sans réponses, Charlotte de Bruges se tourne vers le secrétariat de Gap, où elle propose carrément les services d’une bande de vaillants gaillards pour des actions «en marge» de la manifestation, qu’elle entend plus «musclées» qu’un simple défilé.

Mais là le couperet tombe:

«Inutile de continuer. Vous êtes démasquées et nous savons qui vous êtes.»

Ce féminin pluriel diabolisant, ce ton digne d’un mauvais film d’épouvante… Au vu de la tournure qu’ont finalement pris les choses le 18 novembre, ça fait froid dans le dos.

Mais l’homme de Gap a été négligeant, il a ajouté, dans les destinataires en copie de l’e-mail, l’adresse d’Alain Escada, le Président de Civitas en personne. Du pain béni pour Charlotte de Bruges.

Parallèlement, Frigide Barjot, la «catho branchée», flanquée de plusieurs associations (dont Alliance Vita) qui se veulent plus «modérées» que Civitas, mène une véritable croisade sur Internet. Son but: mobiliser catholiques et opposants au mariage autour d’un mouvement qu’elle baptise «La Manif Pour Tous», défilé prévu à Paris le 17 novembre.

Civitas ne s’en laisse pas compter, dans un ultime effort de récupération, l’institut poste une alerte sur son site et sa page Facebook:

«A tous ceux qui seraient tentés de rejoindre la manifestation du 17 novembre dont l’objectif est de détourner les catholiques de celle du 18 novembre...»

Entre les «catho tradi» et «catho branchés», la guerre de la communication est déclarée.

Espérant ne pas être totalement «démasquée», Charlotte de Bruges envoie un courriel aux responsables mâconnais de l’Institut Civitas, pour exprimer sa déception:

«Je croyais que, contrairement aux gugusses de l’autre bord, nous les anti-invertis étions soudés, unis dans la bataille contre le mariage dégénératif et l’adoption-infanticide.»

N’éprouvant nul besoin de la reprendre sur la violence de ses termes, l’interlocuteur de Mâcon déplore, dans sa réponse, ces «querelles de clochers».

Infiltration et contre-manifestations

L’imposture Charlotte de Bruges ne s’arrête pas à ses échanges électroniques avec Civitas.

C’est en véritable infiltrée, pour le compte du webzine Brain, que la jeune femme se fond dans l’auditoire d’une conférence organisée par le Cercle de Réinformation Parisien, le 16 novembre au soir, dans les locaux de la DRC (Défense et Renouveau de l'Action Civique).

Le conférencier n’est autre qu’Alain Escada, président de l’Institut Civitas. L’affiche de la conférence, un personnage arc-en-ciel braquant une arme sur une famille papa-maman-deux-enfants, a déjà fait forte impression sur Internet dans les rangs LGBT et c’est à deux heures de discours homophobe que va assister Charlotte de Bruges.

Polygamie, inceste, pédophilie, lobby homosexuel, franc-maçonnerie… tous les diables sont convoqués.

Escada expose son habituel problème arithmétique, qui selon lui apparaîtra dans les manuels scolaires des futures générations d’écoliers:

«Jean a quatre papas...»

L’idée est de calculer le nombre de paternels qu’aura ce pauvre Jean, fils malheureux d’un couple d’hommes, au bout de 6 ans. Car, selon les chiffres aux sources mystérieuses de Civitas, le mariage homosexuel dure en moyenne un an et demi, l’infidélité étant religion chez ces gens-là.

Charlotte de Bruges enverra à ce propos un énième mail, à Alain Escada en personne cette fois-ci. Le matin du 18 novembre, quelques heures avant le départ du cortège parisien de l’Institut Civitas, manifestation qui fut le théâtre des violences que l’on connaît, Charlotte donne rendez-vous à Alain Escada pour une leçon particulière de mathématiques place Saint-Michel, où se tiendra en réalité un rassemblement de protestation contre l'homophobie et pour l'égalité des droits.

Depuis, de nouvelles manifestations pour et contre le projet de loi s’organisent déjà et s'organiseront encore jusqu’au vote de la loi, prévu en janvier 2013. Autant d’initiatives qui font et feront l’objet d’une guerre sans merci sur Internet. Charlotte de Bruges n’a donc pas fini de se poser des questions.

Epilogue

Piqué par la curiosité de savoir qui se cache derrière Charlotte de Bruges, Contre-info.com, site d’«information alternative», a cru bon de publier les résultats de son enquête en m’identifiant de mes nom et prénom, à grand renfort de photographies privées, de liens vers mes profils Facebook et Twitter et de détails permettant de retrouver aisément la «militante invertie» que je suis [sic] pour qui souhaiterait s’expliquer de visu avec moi.

Cet article a été relayé par Nouvelles de France, dans un «zapping spécial lobby homo» où Charlotte de Bruges se trouve pêle-mêle avec les Femen, Anonymous, Caroline Fourest et Marine Le Pen.

L’ensemble de ces informations ayant été depuis lors retirées du site Contre-info.com, c’est ici que je me dois de vous dévoiler ma véritable identité: je m’appelle Emilie Martineau, j’ai 30 ans, je suis homosexuelle et je souhaiterais épouser ma fiancée.

Emilie Martineau

A lire aussi:
• Les échanges électroniques de Charlotte de Bruges avec Civitas sur le Tumblr Charlotte de Bruges
«Vous reprendrez bien une Civitas de thé?», reportage de Charlotte de Bruges pour Brain

Emilie Martineau
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