Comment une paire de chaussures peut vous transformer intérieurement

Pourquoi les femmes achètent-elles des chaussures hors de prix?

A Francfort en septembre 2012 REUTERS/Ralph Orlowski

- A Francfort en septembre 2012 REUTERS/Ralph Orlowski -

Vous vous retrouvez par hasard entre les murs calmes, luxueux, d’un grand magasin de Manhattan. Devant vous, des chaussures d’un sublime cuir rouge vif. Le talon? Une dizaine de centimètres, courbe parfaite. Et sans même avoir besoin de retourner les chaussures pour voir le prix, vous le savez: elles valent une fortune.

Vous avez lu Adorno. Vous savez réfléchir avec recul au désir que suscitent en vous les chaussures. Sans compter que vous avez une haine de classe –toute à fait saine– à l’encontre de ceux qui ont pour habitude de se fournir en vêtements dans ce grand magasin et la notion que c’est mal que des objets futiles coûtent aussi cher dans un monde où certains ne peuvent s’offrir un bol de riz.  

De façon assez basique, vous ne cautionnez pas ce magasin, les airs qu’il se donne, ses allures de musée, sa splendeur; quelque part, vous pensez que dans la vie, les gens ne sont pas censés être si apprêtés, si luxueusement parfaits. D’ailleurs, votre conception du beau tend à valoriser le débraillé, l’accidentel, le négligé. Mais vous êtes incapable, là, de, disons, sortir du magasin.

Vous ne croyez pas tout à fait au pouvoir des chaussures de vous transformer en quelqu’un d’autre, ou mieux, en une version améliorée de vous-même. Vous comprenez bien que dans ces chaussures, vous serez toujours vous, que vos problèmes ne disparaîtront pas soudainement, qu’aucun éclat particulier ne jaillira des chaussures (bon, vous n’êtes pas tout à fait au clair avec l’éclat particulier. Vous soupçonnez que peut-être, un éclat particulier pourrait jaillir).

Susan Sontag dans les grands magasins

Vous avez parfaitement conscience du fait que les femmes que vous admirez le plus au monde ne viendraient jamais là, se faire prendre de haut par l’exquis vendeur, haut de gamme  –dont le regard se situe de manière indéfinissable entre le compliment et la condescendance. Par exemple, il est impossible d’imaginer Janet Malcolm ou Susan Sontag gâcher 40 minutes de leur énergie mentale pour ces chaussures-là.

La merveilleuse et féroce féministe Rebecca West a écrit une séries d’articles critiquant l’aspiration des femmes pour ce qu’elle appelait «l’élégance» dans The New Republic en 1916. En plein dans sa virulente auto-examination elle explique:

«Je gâche à des fins personnelles une vitalité que j’aurais dû conserver pour mon travail

Elle évoquait en l’occurrence une robe de satin violet. Elle parlait des articles frivoles, écrits en freelance, qu’elle acceptait pour pouvoir la payer, cette robe. Plutôt que de se consacrer à la littérature, à la réflexion et à l’art.

Pourquoi les hommes ne font pas de balayage

Aujourd’hui, confortablement installée dans notre nouveau siècle, vous pourriez vous adonner à un très joli discours, bien policé, sur la façon dont les femmes ont aujourd’hui le luxe de pouvoir penser aux chaussures tout en ayant des objectifs intellectuels et professionnels.

Vous pourriez arguer (et avec conviction) de ce que les femmes peuvent choisir combien de temps elles souhaitent consacrer à leur coiffure, leurs vêtements, et que c’est le fait d’avoir ce choix qui compte.

En même temps, vous savez bien que dans ce discours politiquement correct, il y a un petit quelque chose d’irrésolu. Vous savez bien que vous êtes, en ce moment même, les chaussures d’un sublime cuir rouge vif à la main, en train de perdre du temps à des loisirs, du temps que vous auriez pu consacrer à votre travail et vous savez aussi bien que la plupart des hommes que vous connaissez ne perdent pas tant de vitalité dans le rayon chaussures des grands magasins. Ni dans les salons de coiffure, à se faire des balayages. Ni à toute autre activité équivalente à laquelle on peut s’adonner en vue d’atteindre l’élégance, dans le New York du XXIe siècle.

La plainte de Rebecca West à l’encontre d’elle-même, des femmes, de la culture, est loin d’être tout à fait  fausse ou caduque. Pourquoi, pourriez-vous vous demander légitimement, êtes-vous là, dans ce magasin, à gaspiller votre après-midi?

Et puis évidemment, il y a le fait que les chaussures sont dangereusement chères. Si dangereusement cher qu’elles vous projette dans un monde différent de celui que vous habitez normalement; c’est comme si soudain vous aviez à faire à des billets de Monopoly, une monnaie étrangère dans un pays que vous vous apprêtez à quitter et dont vous ne connaissez pas bien le taux de change.

Le fait qu’en aucun cas vous n’avez les moyens, ou une justification pour ces chaussures, vous libère d’une certaine façon, comme si la personne tenant calmement la boîte à chaussures –boîte elle-même excessivement jolie– ne pourrait absolument pas être vous, et quoi qu’elle fasse, ce serait les actes d’un étranger, téméraire.  

Sur les pas de Gatsby

C’est ça qui ne va pas, avec l’Amérique, et vous le savez: cette culture du crédit et de la fantaisie, dangereusement amalgamées. Cette idée séduisante, foncièrement consumériste, cette idée qui fit Gastby: que l’on peut se réinventer grâce à des artifices.

Voici quelques petites choses que vous avez récemment décidé de ne plus acheter parce qu’elles étaient «trop coûteuses» un foulard d’hiver, un sandwich pour le déjeuner, près du bureau, un abonnement à la New York Review of Books, des framboises.

Si vous sortez avec ces chaussures –mais peut-être que vous êtes sortis sans, peut-être qu’une lueur de santé mentale, la culpabilité pressentie, vous en a empêché avant qu’il ne soit trop tard. Mais si vous sortez avec ces chaussures, elles opèrent comme une drogue –les soucis qui vous obscurcissaient l’esprit avant d’entrer dans le magasin se sont envolés. Vous vous retrouvez bloquée dans la circulation, la ville immobile et stagnante est soudain pleine de promesses et de possibilités.

Les soirées que vous avez inscrites dans votre agenda semblent plus attrayantes plus intéressantes, plus amusantes. Et vous dans vos chaussures, plus audacieuse, plus libre, invulnérable. Vous êtes une sylphide. Un autre client a souligné gentiment que ces chaussures rouges n’étaient pas très discrètes. Mais la discrétion, ça n’a jamais été votre truc.

A ce stade évidemment, les austères, ou simplement les raisonnables, soutiendront que ce sentiment d’évasion, de possibilités immenses, n’est que temporaire, artificiel, superficiel, mais ce n’est pas la question –et ce n’est pas tout à fait vrai non plus.

Voulez-vous vraiment être le genre de personnes qui fait des sacrifices, vise trop haut pour elle, simplement pour une paire de chaussures qui les emplit d’un vague sentiment romantique, sentiment qu’un objet matériel ne peut possiblement pas maintenir de façon durable? Et bien oui, peut-être.

Katie Roiphe

Traduit par Charlotte Pudlowski

Devenez fan sur , suivez-nous sur
 
L'AUTEUR
Professeure à l'institut de journalisme Arthur L. Carter à l'université de New York. Elle a notamment écrit Uncommon Arrangements: Seven Marriages Ses articles
TOPICS
PARTAGER
LISIBILITÉ > taille de la police
SLATE CONSEILLE
D'autres ont aimé »
Publié le 07/12/2012
Mis à jour le 10/12/2012 à 9h29
1 réaction