Florange ou le déni de réalité

REUTERS/Vincent Kessler

REUTERS/Vincent Kessler

La France n'est toujours pas prête à une coresponsabilité travail-capital, pourtant appelée de ses voeux par François Hollande.

François Hollande est le deuxième président de la République de gauche en un demi-siècle. Le premier, François Mitterrand, ne s'est pas trop mal débrouillé avec l'économie, si on lisse ses zigzags, mais il a échoué là où on l'attendait: transformer la France sociale.

Sa mission historique était d'inventer un capitalisme français à la fois plus égalitaire et plus dynamique. Après le virage de 1983, une fois abandonnée la version étatiste du socialisme et choisie la voie européenne, il eut fallu pousser la logique et mettre en place une version française de ce que Michel Albert nomma le «modèle rhénan». Il n'en fit rien, il laissa les syndicats en leur mauvais état et il abandonna toute recherche d'un modèle social adapté à l'ère difficile de la fin des Trente Glorieuses et de la mondialisation qui commençait à forcer les portes de France.

On a résumé ainsi le mitterrandisme: un socialisme gestionnaire. Le Parti socialiste avait fait la démonstration qu'il était «un parti de gouvernement», les Français peuvent lui (re)confier les clefs du pays.

Mauvaise focale

François Hollande reprend l'ambition abandonnée par son prédécesseur. Il sait que pour l'économie, il ne pourra pas faire grand-chose, tant les contraintes l'entravent. Mais il croit pouvoir agir pour transformer la France sociale: «J'en appelle à toutes les organisations et les entreprises à faire ce compromis historique […] Il faut à la France un nouvel état d'esprit, celui de la coopération des forces productives», a-t-il dit lors de sa conférence de presse. Il a évoqué une «coresponsabilité» du capital et du travail.

La France est-elle plus prête en 2012 qu'en 1983? La réponse s'impose, négative, en observant l'incroyable attention politique et médiatique portée au mauvais sujet de Florange et le silence sur le bon sujet des négociations syndicats-patronat sur l'emploi et le droit du travail.

Cette mauvaise focale indique combien le pays est encore dans la recherche gourmande du conflit. Les mots, directement issus de la lutte des classes, sont illustratifs: «la gauche dure contre la gauche molle», la «victoire du Medef» et la «défaite des sidérurgistes», «trahison!».

La réalité n'est pas de fer et de feu, elle est plate et froide: depuis quarante ans, l'acier coulé en bord de mer avec des minerais et du charbon importés a tourné la page de l'acier lorrain. Au lieu de «défendre» les réduits de l'indéfendable, les élus locaux et les syndicalistes auraient dû regarder l'avenir, donner d'autres rêves aux enfants et diversifier l'économie.

Cette incapacité française à accepter la réalité économique, ce déni[1] qui va jusqu'à l'interdiction politique à droite comme à gauche des mots comme «austérité», «flexibilité» et, jusqu'à hier, «compétitivité», cette fuite dans la posture politique, vient de deux facteurs.

D'abord de ce qui demeure la prééminence des idéologies d'extrême gauche sur les esprits français. Le Parti socialiste n'a jamais su se défaire de son goût pour la révolution, de la période Mitterrand il est sorti schizophrène: ses mains sont gestionnaires, sa tête reste marxisante. On l'a écrit ici: l'analyse du PS de Martine Aubry de la crise actuelle, qualifiée de «crise du libéralisme», l'a conduit à une pensée prélibérale et non pas post-libérale. Le capitalisme est devenu «dur», il ne sert plus les intérêts que des ultrariches, il faut, comme dit Jean-Luc Mélenchon, «le cogner». Avec du «volontarisme», Mittal allait voir ce qu'il allait voir...

De trop faibles syndicats

On a vu. Ce volontarisme s'écroule devant les chiffres. Jean-Marc Ayrault n'a pu que mettre fin aux fanfaronnades, avec raison, heureusement. Les 630 salariés des hauts-fourneaux de Florange pourront conserver leur emploi ou partir en retraite, des milliers d'autres en France rêveraient d'un sort équivalent.

L'autre raison de la fuite dans la politique utopique est la faiblesse syndicale. Trop d'organisations, très peu représentatives. La grève de la fonction publique de 1995 a donné la prime aux surenchères guevaristes. Ce n'est pas la plus inutile des réformes de Nicolas Sarkozy que d'avoir commencé à s'y attaquer.

Transformer les rapports sociaux, sortir de ce «dialogue de crise» qui plaît tant aux politiciens, aux syndicalistes de tribune et aux médias, serait une réussite «historique». Le ministre du Travail, Michel Sapin, pense que la crise offre une prise de conscience et que les syndicats sont prêts à passer à autre chose que la politique défensive. Si les partenaires sociaux ne se mettent pas d'accord, le gouvernement proposera un texte mais la réforme en sera moins solide et moins profonde.

Les difficultés ne sont pas du seul côté syndical. La succession au Medef complique aussi le jeu dans un monde patronal qui n'est pas unanime sur la nécessité d'un basculement de la France dans un modèle de coresponsabilité. Florange devrait convaincre les grands patrons industriels à pousser plus fort et les élus socialistes que l'avenir social ne se joue plus dans le conflit.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

[1] Le Déni français. Les derniers enfants gâtés d'Europe, Sophie Pedder, JC Lattès. Retourner à l'article