Monde

L'Eglise n'a pas attendu le compte Twitter du pape pour se convertir à Internet

Margherita Nasi, mis à jour le 12.12.2012 à 12 h 08

Benoît XVI, alias @pontifex, a commencé à poster des messages sur le réseau de microblogging le 12 décembre. Le dernier épisode d'une stratégie numérique initiée sous Jean-Paul II.

La place Saint-Pierre et le premier tweet du Pape / montage Slate.fr

La place Saint-Pierre et le premier tweet du Pape / montage Slate.fr

C'est un compte Twitter qui dénombre près de 550.000 followers en moins d'une semaine, mais qui n'est pas celui du nouveau chanteur à la mode ni d’une séduisante actrice venant de faire son entrée sur le réseau de microblogging. Non, le compte qui fait gazouiller les internautes est celui... du Pape. Son existence a été annoncée le 3 décembre, et le premier tweet urbi et orbi est apparu, comme prévu, le 12.

O tempora o mores! Même Benoît XVI s’exprime en 140 signes, sous le pseudo @pontifex sur son compte anglophone, décliné dans d'autres langues. C'est moins étonnant qu'il n'y paraît: Twitter n’est que le dernier venu dans une stratégie numérique que l’Eglise développe depuis de nombreuses années déjà.

Rendons à César ce qui est à César: avant même Benoît XVI, le pionnier d’une nouvelle stratégie de communication du Saint-Siège fut Jean-Paul II. Dès 1990, dans la lettre encyclique Redemptoris missio, l’ancien pontife soulignait l’importance prise par les médias:

«L'engagement dans les médias n'a pas pour seul but de démultiplier l'annonce. Il s'agit d'une réalité plus profonde car l'évangélisation même de la culture moderne dépend en grande partie de leur influence. Il ne suffit donc pas de les utiliser pour assurer la diffusion du message chrétien et de l'enseignement de l'Eglise, mais il faut intégrer le message dans cette "nouvelle culture" créée par les moyens de communication modernes.»

«Intégrer le message dans cette "nouvelle culture"»: avec son site d’infos en ligne News.va, son canal Youtube, son compte Facebook, le portail destiné aux jeunes Pope2you et, bientôt, l’application pour smartphone The Pope App, c’est bien ce que semble faire l’Eglise.

Sans compter les initiatives personnelles, comme celle de l’évêque de Soissons et sa «twitthomélie»: voilà près de deux ans que monseigneur Giraud twitte quotidiennement «une petite parole de Dieu, ou trois-quatre mots de l’évangile», témoigne celui qui a aujourd’hui plus de 3.000 followers. Pour lui, «Internet n’est pas un instrument mais un milieu qu’on habite».

«Nouveau continent à évangéliser»

Internet comme territoire à conquérir, une métaphore qui revient bien souvent. Monseigneur Paul Tighe, secrétaire du Conseil pontifical pour les communications sociales, parle de «nouveau continent à évangéliser». Il s’agit pour lui de «comprendre les coutumes, la façon d’être, de communiquer. Ce nouveau moyen a créé de nouveaux mondes. Comment y être présents? Nous sommes habitués au pupitre, mais nous avons compris que dans cette nouvelle réalité, il faut s’exprimer d’une nouvelle façon».

Exemples à l’appui: pourquoi ne pas détourner la vidéo de Gangnam style pour que les fidèles réfléchissent à la signification de l’Avent? Xt3, un réseau social catholique australien, l’a fait, de même que de jeunes Français.



«Un diocèse peut traverser des frontières»

«Avec internet, on ignore les barrières de l’espace physique, explique Jean-François Mayer, auteur de Internet et religions. Un diocèse peut ainsi traverser des frontières et atteindre des personnes jusqu’à présent inaccessibles.»

L’historien des religions rappelle que la réflexion du Vatican sur les médias et la communication sociale est très ancienne. Même avant internet, l’Eglise catholique prônait le développement de sa présence médiatique:

«On peut penser aux ordres religieux qui se sont lancés dans la presse catholique en France dès le XIXème siècle, avec la fondation de La Croix par les assomptionnistes.»

En ce qui concerne Internet, la première réaction a bien été celle de Jean Paul II. L’ancien pontife estimait qu’il fallait y être, «mais ce n’était pas très précis. Le Vatican a donc encouragé des initiatives de groupes catholiques ainsi qu’une présence centrale sous la forme du site officiel du Saint-Siège: vatican.va», rappelle Jean-François Mayer. Un site construit autour de l’idée d’une Eglise hiérarchique:

«Il n’ouvre aucun lien vers l’extérieur et fonctionne de façon complètement autonome.»

Avec l’apparition des réseaux sociaux, le défi s'est fait plus compliqué: «C’est moins évident à gérer, l’interactivité est intéressante mais elle peut devenir vite ingérable: on ne peut pas répondre à tout», résume le directeur de l’Institut Religioscope.

«Pas de stratégie centrale définie»

D’après le secrétaire du Conseil pontifical pour les communications sociales Paul Tighe, il y a eu un emballement en 2009, qui a coincidé avec le lancement de la chaine YouTube du Vatican:

«Lors de son message pour la journée mondiale de la communication sociale, le Pape a parlé d’Internet et des nouvelles technologies. Depuis, Internet reçoit toujours une attention très explicite lors de cette journée.»

Pour le prêtre du diocèse de Dublin, cette nouvelle impulsion ne rencontre pas de réticences théoriques, «même s’il y a des personnes qui sont timides face à cette réalité en raison de leur âge, elles restent très ouvertes».

Pas étonnant d’ailleurs que Benoît XVI, généralement considéré comme un Pape plutôt conservateur, soit aussi entreprenant en ce qui concerne Internet. «Le Pape condense les découvertes des catholiques qui sont autour de lui», explique monseigneur Giraud, qui a beaucoup insisté pour que le pontife utilise ce moyen. La stratégie numérique de l’Eglise n’est pas impulsée par le haut, mais par le bas.

Jean-François Mayer confirme: Internet, par définition, n’est pas «un média de type hiérarchique. Il encourage au contraire les initiatives de type individuel. Il ne faut pas voir la stratégie digitale de l’Eglise comme une stratégie centrale définie. Il s’agit plutôt de grandes lignes déterminées assez tôt, et en parallèle d'une multitude d’initiatives qui suivent le développement de ce média au fur et à mesure qu’il ouvre de nouvelles possibilités».

«De nombreux enseignements lapidaires»

Les avantages à s’investir dans ce nouvel espace sont multiples. Tout d’abord, l’Eglise peut ainsi renouveler une parole trop souvent considérée comme pesante et dogmatique. Paul Tighe prend l’exemple du compte Facebook news.va:

«L’information est la même que sur le site. Mais les titres sont plus vivaces, il y a des images, de la musique.»

Pour lui, il n’y a pas de contradiction entre la brièveté des nouveaux moyens de communications et le message de l’Eglise. Au contraire, car l’Evangile «comporte de nombreux enseignements lapidaires». Un «Tu aimeras ton prochain comme toi-même», par exemple, se boucle en 38 signes, là où Twitter en autorise 140.

Ensuite, l’Eglise doit établir une parole officielle sur un terrain où la grande liberté est propice à l’épanouissement des extrémismes. «Comme la vieille pratique des imprimatur, ces cachets qui donnaient une garantie de conformité aux écrits théologiques, l’Eglise doit aujourd’hui donner une garantie de conformité en ligne», explique Jean-François Mayer. L’historien des religions évoque la controverse autour du site allemand Kreuz.net qui, tout en se prétendant ultracatholique, était très critique envers les évêques.

Voilà pourquoi, d’après Jean-François Mayer, le nouveau défi numérique de l’Eglise se concentre sur les noms de domaine: «L’Eglise a porté sa candidature pour la création de nouveaux noms de domaine, comme .catholic. Il s’agit d’assurer l’authenticité d’un site dans un futur où les .com seront toujours plus difficiles à obtenir.» Un défi de taille, quand on voit la quantité de comptes fake parodiant le twitter pontifical.

Margherita Nasi

L’auteur remercie Jean-Louis de La Vaissière, vaticaniste à l’AFP Rome.

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