Economie

Qui peut exercer une vraie pression sur Mittal? Ses banquiers

Gérard Horny, mis à jour le 06.12.2012 à 10 h 53

Peut-on faire confiance à Mittal? La question la plus fréquemment posée en ce moment n’a pas grand sens. La vraie question est de savoir ce que peut et veut faire Lakshmi Mittal compte tenu de la situation financière de son groupe.

Lakshmi Mittal, à Londres en mai 2012.  REUTERS/Ki Price

Lakshmi Mittal, à Londres en mai 2012. REUTERS/Ki Price

S’il est un reproche que l’on peut faire à Arnaud Montebourg, ce n’est pas celui d’être inactif. Son ministère a beaucoup et bien travaillé sur le dossier ArcelorMittal, il a cherché toutes les solutions possibles. Il a cru en trouver une, qui n’a pas été jugée viable, et probablement avec raison. Jean-Marc Ayrault a passé un accord avec Lakshmi Mittal qui n’est pas très glorieux, mais a au moins le mérite d’être réaliste.

La question en effet n’est pas de savoir si on peut avoir confiance en Lakshmi Mittal; sur ce point, la réponse serait probablement négative, au vu de ce qui s’est déjà passé en Lorraine. La vraie question est de savoir ce que peut réellement promettre Lakshmi Mittal compte tenu des perspectives d’activité dans la sidérurgie et de la situation de son entreprise.

Il paraît difficile comprendre le dossier Florange si on ne se replace pas dans une perspective historique. La sidérurgie française a été longtemps essentiellement lorraine et nordique pour une raison simple: la présence de minerai de fer et de charbon.

Un secteur de plus en en plus concentré

Avec l’épuisement de ces gisements, la logique économique a poussé les sidérurgistes dans les années 1970 à établir la phase amont du processus –la fabrication de l’acier brut– au bord de l’eau, à des endroits où on pouvait s’approvisionner en matières premières au moindre coût.

La montée en puissance de sites de Fos-sur-Mer et Dunkerque s’est inévitablement accompagnée d’une fermeture progressive des hauts-fourneaux lorrains. Sur ce point, rien ne paraît devoir changer et l’avenir des hauts-fourneaux de Florange paraît problématique, même si une éventuelle étude des moyens de réduire les émissions de CO2 dans le cadre du projet européen Ulcos peut permettre de retarder la fermeture définitive de l’un des deux.

Jean-Marc Ayrault a eu raison d’écarter l’hypothèse d’une nationalisation «temporaire» de l’ensemble du site de Florange: on voit mal comment un industriel, quelle que soit sa bonne volonté, aurait pu réussir à être compétitif avec un acier produit localement dans des conditions de rentabilité moins bonne que celle des sites restés dans le giron d’Arcelor Mittal.

Quant à la nationalisation complète des installations de Mittal en France, il semble qu’elle aurait été au moins aussi aventureuse. On n’est plus en 1981. A l’époque, il apparaissait que seul l’Etat était en mesure de restructurer une industrie française encore très morcelée. Il l’a fait, dans des conditions difficiles (Laurent Fabius, alors ministre de l’Industrie et auteur du plan de 1984 pourrait en témoigner), il a réussi. En termes d’emplois, l’opération a été affreusement coûteuse, mais il en est ressorti deux pôles compétitifs, Usinor et Sacilor, rassemblés ensuite en une seule entité.

Puis est apparue la nécessité de construire un ensemble ayant une véritable dimension européenne: ainsi est né Arcelor, de la fusion d’Usinor-Sacilor pour la France, Aceralia pour l’Espagne et Arbed pour la Belgique et le Luxembourg. Après cette fusion, effective au début de 2002, Arcelor employait près de 100.000 personnes et était leader mondial. Mais cela n’a pas duré longtemps car, dès 1984, Mittal est passé devant.

L’empire Mittal

La carrière de Lakshmi Mittal a véritablement débuté en 1976 lorsque son père, qui avait créé l’entreprise sidérurgique Ispat en Inde, l’a envoyé en Indonésie diriger une petite aciérie.

Non seulement le jeune Mittal l’a développée, mais il a racheté d’autres usines dans le pays et il est parti ensuite à la conquête du monde: Trinidad et Tobago, le Mexique, le Canada, le Kazakhstan, puis l’Allemagne, les Etats-Unis, la France avec le rachat d’Unimétal en 1999, etc.

En 2004, après d’autres acquisitions, Ispat International, société cotée à Amsterdam, devient Mittal Steel. Très vite, la concurrence est frontale avec Arcelor. Pour le contrer sur le continent américain, ce dernier lance en novembre 2005 une OPA hostile sur le canadien Dofasco. La réponse ne se fait pas attendre: le 27 janvier 2006, Mittal Steel annonce qu’il va lancer une OPA sur Arcelor pour 18,6 milliards d’euros. La bataille sera épique, avec de multiples rebondissements, mais au final Mittal l’emporte. La fusion des deux groupes est effective en novembre 2007. L’opération aura coûté plus de 25 milliards d’euros.

Au cours des années suivantes, le groupe ArcelorMittal continue ses achats à un rythme impressionnant, jusqu’à la crise de 2008.

Paradoxe: il fait toujours partie de l’indice phare de la Bourse de Paris, le CAC 40, alors que son président indien vit à Londres, que le groupe a son siège au Luxembourg, que sa direction effective est à Amsterdam, sa principale place de cotation, et qu’il ne prend même plus la peine de publier des comptes en euros (uniquement en dollars).

ArcelorMittal est toujours le premier groupe mondial, avec une production de 97,2 millions de tonnes en 2011, loin devant les deux groupes chinois Hebei et Baosteel (respectivement 44,4 et 43,3 millions de tonnes). Dans le classement des dix premiers mondiaux figurent également quatre autres groupes chinois, deux japonais et un coréen.

Le boulet européen

Pourquoi rappeler tous ces épisodes? Simplement pour montrer qu’il est aujourd’hui difficile de dire: «On ne veut plus de Mittal.»

Il est bien installé dans le paysage mondial, il est puissant et il dispose de solides appuis dans le monde financier. Rappelons au passage que Lakshmi Mittal est entré en 2008 au conseil d’administration de Goldman Sachs. Ce n’est pas une personne qu’un ministre fort en gueule, si volontaire et talentueux soit-il, peut impressionner. Quand on discute avec lui, il faut des arguments solides, très solides.

Cela dit, le groupe présente quelques fragilités: il est très endetté et le cœur de ses activités se situe en Europe, zone qui n’est pas la plus dynamique actuellement. La production d’acier continue à croître dans le monde, mais la croissance la plus rapide est enregistrée en Chine, où le groupe est peu présent, et en Inde, où il n’a pas d’installations industrielles.

Sur les dix premiers mois de l’année, la production des 62 pays membres de l’International Steel Association (85% du total mondial) a enregistré une hausse modeste de 0,7% par rapport à la même période de 2011, à 1.267 millions de tonnes. L’Union européenne, avec 143,9 millions, a reculé de 4,7%, tandis que l’Asie progressait de 1,7% à 831 millions de tonnes (dont 602,2 millions de tonnes pour la seule Chine).

Pour nous situer, précisons que la production française a légèrement progressé de 0,3%, ce qui n’est pas une mauvaise performance dans le contexte européen, avec 13,3 millions de tonnes, mais se situe derrière l’Allemagne (36,1) et l’Italie (23,2). Le Royaume-Uni, pionnier de la première révolution industrielle, n’a produit sur cette période que 8,1 millions de tonnes.

Un endettement lourd, mais gérable

Les difficultés de l’Europe et le ralentissement observé à l’échelle mondiale ont eu un impact fort sur le groupe; ils compromettent le rétablissement attendu après la crise de 2008-2009. Fin mai 2008 , le groupe était coté en Bourse à plus 63 euros, il se situe actuellement un peu au-dessus de 12 euros. Un coup très dur pour la fortune de Lakshmi Mittal qui détient plus de 40% du capital! La capitalisation boursière du groupe (sa valeur en Bourse) est inférieure à 25 milliards de dollars alors que sa dette a remonté au troisième trimestre pour s’établir à 23,2 milliards.

Une dette élevée n’est pas gênante pour un groupe qui gagne de l’argent. Le problème, c’est que l’excédent brut d’exploitation (l’Ebitda pour les spécialistes) a chuté fortement au troisième trimestre, à 1,3 milliard de dollars contre 2,4 milliards au trimestre précédent et les perspectives du quatrième trimestre ne sont guère meilleures. Pour l’ensemble de l’année, le groupe compte arriver à une dette ramenée à 22 milliards pour un Ebitda de 7 milliards, soit un rapport de 3,1 entre les deux.

Zone à risque

Ce chiffre est important. Les prêts bancaires ne lui sont accordés qu’avec des clauses, des «covenants», qui stipulent que ce rapport ne doit pas dépasser 3,5. Si ce seuil est atteint ou dépassé, les banques sont en droit de demander un remboursement immédiat des prêts accordés et d’en refuser de nouveaux. On entre donc dans une zone à risque.

Ce risque, toutefois, ne doit pas être démesurément grossi. Couper les crédits d’une entreprise, c’est le meilleur moyen de la faire couler et de ne pas être remboursé. Quand le client s’appelle Mittal et qu’il pèse aussi lourd, on y regarde à deux fois. A priori, le groupe semble pouvoir échapper à une crise de liquidités: il dispose de 13,4 milliards de dollars, 3,4 milliards de cash, 10 milliards de lignes de crédit disponibles.

Il faut aussi souligner que si Mittal n’est pas très populaire (pour des raisons aisément compréhensibles) parmi ses salariés et une grande partie de l’opinion, il bénéficie d’une bonne cote dans les milieux financiers, et pas seulement chez Goldman Sachs.

Cela n’empêche pas son cours d’être tombé au niveau que nous avons vu. Cela n’a pas empêché non plus que Standard & Poor’s et Moody’s ont abaissé au cours des derniers mois les notes accordés à ses emprunts, qui sont maintenant classés en catégorie spéculative. Mais les financiers que nous avons interrogés se montrent plutôt confiants dans la capacité du groupe à revenir à meilleure fortune.

Il fait ce qu’il faut pour cela. Depuis le mois de septembre 2011, il a cédé pour 2,7 milliards de dollars d’activités jugées non stratégiques et annoncé une réduction du dividende de 75 cents à 20 cents. Et il fait ce qu’il faut pour améliorer la rentabilité de son groupe. Les salariés français ne sont pas seuls à s’en inquiéter: en Ukraine, par exemple, des syndicats viennent de demander l’intervention des pouvoirs publics face à ses projets de suppression d’emplois.

En clair, des pressions politiques, Lakshmi Mittal en subit tous les jours de la vingtaine de pays où il a des installations industrielles. Dans le contexte actuel, il est probable qu’il accorde plus d’importance aux inquiétudes de ses banquiers et aux récriminations de ses actionnaires. Et ces pressions-là vont toutes dans le même sens: le retour le plus rapide possible à la rentabilité.

Chacun peut en tirer les conclusions qu’il veut sur la mondialisation, le capitalisme financier contemporain et le pouvoir des multinationales face aux gouvernements. Mais, quand on engage une bataille, il vaut mieux connaître les rapports de forces. Un autre gouvernement aurait-il pu obtenir de Lakshmi Mittal plus que ce qu’a obtenu Jean-Marc Ayrault? Il est permis d’en douter.

Gérard Horny

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Journaliste
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