France

Fofana regarde la télé

Alexandre Lévy, mis à jour le 17.06.2009 à 22 h 18

Le principal accusé dans l'affaire d'Ilan Halimi se nourrit des images de l'actualité.

En prison, les journées sont longues. Surtout lorsqu'on est placé en isolement, ce qui est le cas, depuis près de trois ans, pour Youssouf Fofana, le principal accusé du rapt et de l'assassinat d'Ilan Halimi en 2006, jugé avec 26 autres personnes depuis le 29 avril par la cour d'assises de Paris.

Alors, comme d'autres détenus, Fofana regarde la télévision. Le dimanche matin, par exemple, il suit l'émission de France 2 consacrée au judaïsme, ce qui, selon ses dires, ne fait que confirmer ses sentiments antisémites. «Chaque dimanche matin, je regarde une émission sur les juifs et je me dis, purée, ils me dégoûtent, il faudrait tous les mettre dans le coffre d'une voiture pour les rançonner», écrit-il à un avocat.

Depuis l'ouverture du procès dit du «gang des barbares», le principal accusé cache mal sa frustration, les débats se déroulant à huis clos ce qui le prive d'une tribune exceptionnelle, tant attendue depuis trois ans. Quel écho ont ses provocations régulières? Là aussi, à peine son forfait accompli, Youssouf Fofana se précipite sur son écran de télévision pour en constater l'impact. Il surfe entre chaînes françaises et internationales; il demande à regarder Al Jazeera, et regrette que son nom, ainsi que celui de son avocat, Me Ludot (qu'il aurait récemment révoqué), ne soit pas davantage connu par le public de cette chaîne pan-arabe.

Youssouf Fofana est, à sa façon, lui-aussi un enfant de la télé. Avec ses camarades, c'est la génération «astucieuse», celle des séries télévisées, d'Internet et de jeux vidéos, comme l'expliquera le procureur de Paris, Jean-Claude Marin, peu après le démantèlement de la bande. Commentant les mises en scène accompagnant les photos de l'otage, le magistrat évoquera alors des scènes «connues par ailleurs dans le monde»: l'Irak, l'Afghanistan, le Parkistan, en référence aux prises d'otages d'Occidentaux, notamment celle, dramatique, du journaliste américain Daniel Pearl, à Karachi...

Des images qui ont fait le tour de la Toile. Tout comme, plus récemment, celles du journaliste irakien balançant ses chaussures à la figure de George W. Bush lors d'une conférence de presse à Bagdad. Des images que Youssouf Fofana a certainement vu parce qu'il va répéter ce geste dans ces moindres détails, le 11 juin, en envoyant en pleine audience du tribunal ses baskets en direction des parties civiles. «Il y a tous les juifs du monde dans le box, ce sont mes ennemis. C'est un attentat arabe à la chaussure piégée», a-t-il crié.

Chaussure piégée: connaît-il également l'affaire, elle-aussi très médiatisée, de Richard Reid qui avait dissimulé des explosifs dans ses chaussures dans le but de les faire exploser sur un vol Paris-Los Angeles? A-t-il regardé, comme tant d'autres, les images de la chute de la statue de Saddam Hussein à Bagdad lors de la prise de la ville?  A-t-il remarqué qu'à cette occasion les Irakiens avaient, d'un bel concert, le même réflexe, celui de se déchausser et d'envoyer leurs chaussures, sandales et autres tongs à la figure en pierre du dictateur. Un geste signifiant le mépris et l'humiliation, habituellement réservé aux servantes et aux prostituées, ont expliqué les spécialistes du monde arabe...

Cela faisait plusieurs jours, en tout cas, que Fofana n'avait pas commis de provocation digne d'être rapportée, malgré le huis clos, par les médias. Il voulait sa dépêche AFP, il l'a eue.

Un jour des universitaires se pencheront peut-être sur l'imprégnation de l'esprit de ces jeunes par les images de l'actualité internationale. Ils tenteront certainement d'établir comment ces images ont façonné leur façon d'agir et de penser. Et, qui, d'une certaine façon, ont permis le déchaînement de violence à l'égard de leur otage juif.

Ou comment encore la frontière, à priori étanche, entre la réalité et le petit écran, que cela soit celui de la console ou du poste de télévision, a été allègrement franchie par ces jeunes qui, entre deux joints et un jeu vidéo, ont commis des actes d'une barbarie inouïe. Cela expliquera peut-être leur étonnante décontraction face aux crimes qui leur sont reprochés, leur bonne humeur dans le box et la certitude, pour beaucoup, que tout cela n'est finalement pas si «grave ».

D'ici là, les images du «dehors» continueront à nourrir les provocations à l'intérieur du tribunal et vice-versa. 

Alexandre Lévy

Crédit Photo: Emmanuel Ludot, dernier défenseur de Youssouf Fofana  Reuters


Lire aussi du même auteur sur le procès: Le jeu sordide de Fofana; Le procès de la police; Faut-il interdire Choc?; Le rôle des services secrets; Procès Halimi: la France black-blanc-beur dans le box; Fofana: justice ou vengeance?; Gang des barbares à huis clos; Procès Halimi: face à nos «barbares»; Bandes: la confusion des genres.

 

 

Alexandre Lévy
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