Mort dans le métro: pourquoi la une du New York Post nous dérange

La photographie d'un homme sur le point de mourir écrasé par le métro new-yorkais nous oblige à imaginer l'horreur d'être à sa place.

La une du New York Post du 4 décembre est stupéfiante. L’image de Ki Suk Han tentant désespérément de s’échapper de la voie d'un métro quelques secondes avant d’être écrasé par un train stupéfie littéralement: elle paralyse, étonne, choque, au moins de façon momentanée, et met celui qui la regarde dans un état d’attention silencieuse.

Même si le journal est tristement célèbre pour son amour de unes extravangantes, cette photo terrifiante d’une personne dans les derniers moments de sa vie transcende le sensationnalisme de base (même s’il s’agit également de ça) et entre d’une certaine façon dans le monde controversé de la photographie tragique –les images de guerre et d’atrocités, de maladie et de mort; des tranches de temps gelées qui touchent à la profonde vérité de la mortalité humaine tout en révélant l’appétit voyeuriste et inconfortable que nous avons tous de consommer ce genre de moments à distance.

On peut être sûr que la photo appartient à ce genre parce que les gens réagissent avec la même anxiété, la même critique et le même mépris qui accueillent souvent ces images.

Pour résumer la réaction en une question: pourquoi le photographe, le freelance du Post R. Umar Abbasi, n’a-t-il pas posé son appareil pour aller sauver l’homme au lieu de capturer sa mort? Pourquoi n’importe quel photographe d’une tragédie reste derrière son objectif quand il pourrait aider les victimes devant lui?

Cliquer ici pour agrandir l'image

D’après une vidéo du Post, Abbasi, qui attendait le métro dans le cadre d’une commande photo qui n’avait rien à voir quand Han a été poussé des quais, n’était pas «assez fort physiquement pour soulever la victime lui-même», et a donc choisi d’utiliser «les seules ressources dont il disposait, et a commencé à rapidement appuyer sur le flash de son appareil pour signaler au conducteur du train qu’il devait s'arrêter». Cette image, dans ce cas, est ostensiblement un sombre hasard, un artefact accidentel livré par les cieux. Mais beaucoup, comme le journaliste de Gawker John Cook, n’y croient pas:

«L’incroyable photographe du Post R Umar Abbasi a pris une photo nette et bien composée d’un homme sur le point de mourir dans le métro même s’il dit qu’il utilisait juste le flash pour prévenir»

Qu’on croit ou pas à l’explication d’Abbasi sur sa photo, le fait que lui et le Post ressentent un tel besoin d’expliquer l’existence du document en effaçant la volonté de son auteur est révélateur. Ils réalisent que la question évoquée plus haut doit être prise en considération –que le public insistera pour la poser– même si son origine est hypocrite.

Un échange de regards insupportable

Pour comprendre ce que je veux dire, pensez à la façon dont cette photo fonctionne. Elle nous oblige à un échange de regards presque insupportable –entre l’homme condamné, le conducteur impuissant, les usagers plus loin sur le quai et, finalement, le photographe, avec qui nous sommes impliqués dès lors qu’on choisit de regarder. Bien sûr, nous demandons des images comme celle-ci avec nos informations, et pourtant nous nous sentons très coupables quand nous les consommons.

Il semble vulgaire d’être obnubilé par un moment si «privé», et personne ne veut se sentir vulgaire, alors nous essayons de rationnaliser le fait que nous regardons l’image, nous essayons de trouver une personne à accuser de nous «forcer» à regarder.

Nous imaginons, naturellement, que nous agirions en héros dans une telle situation (bien que toutes sortes de variables entrent en compte qui limitent ce qu’agir en héros voudrait dire dans ce cas), ce qui nous amène à demander pourquoi ce photographe impitoyable n’a pas agi comme nous l’aurions sûrement fait.

Comme Barbie Zelizer, l’auteur de About to Die: How News Images Move the Public, l’expliquait à Slate l’an dernier, les images de personnes presque mortes sont particulièrement à même de se faufiler dans notre imagination.

«Les photos de gens sur le point de mourir, moins crues que des photos de cadavres et de bouts de corps, jouent aussi sur des parties différentes du psychisme du spectateur. Là où les images de cadavres repoussent souvent le public, créant un sentiment de distance et d’objectification, les images de mort imminente ont l’effet inverse: elles attirent souvent les spectateurs, les encouragent à s’impliquer, créent une empathie et un engagement subjectif, et invitent au débat. […] Les photos de mort imminente altèrent légèrement le paysage sur lequel reposent les images et la réaction du public, suggérant que certaines photos d’actualité ne s’adressent pas à l’arrangement raisonné et rationnel très rebattu que le journalisme est supposé fournir. À la place, les images de mort imminente s’adressent aux émotions, à l’imagination et à l’aspect contingent et conditionnel de ce qu’elles montrent.»

Personne n'aime faire un cauchemar

En regardant une image comme celle-ci, on ne peut s’empêcher de s’identifier à la victime (ou peut-être même au conducteur du métro); on est obligé d’imaginer l’horreur d’être dans l’une ou l’autre de ces positions parce que, d’une certaine manière, l’événement craint ne s’est pas encore déroulé, ni pour eux ni pour nous.

Pour les usagers du métro new-yorkais en particulier, cette image manifeste un cauchemar collectif, la réalité que quelque chose comme ça pourrait facilement arriver à n’importe lequel d’entre nous le matin en allant au travail. Mais personne n’aime faire un cauchemar, et nous n’apprécions donc pas d’être obligés de l’avoir.

C’est pour ça, comme la critique photo Susie Linfield le relève dans son livre sur la déontologie du regard sur la violence, The Cruel Radiance, que nous avons une relation tellement tendue avec les photojournalistes.

«Les critiques contemporains évacuent les images problématiques comme pornographiques et lancent des attaques ad hominem contre les photojournalistes. Ces critiques cherchent quelque chose qui n’existe pas: un regard photographique non corrompu, vierge, qui résultera en des images parfaitement posées entre espoir et désespoir, résistance et défaite, intimité et distance... Ils veulent que les pires choses sur terre [...] soient représentées d’une manière qui ne soit ni incomplète, ni imparfaite, ni déconcertante.»

Soyons clairs, Linfield parle de photos d’un niveau d’atrocité dignes de l’Holocauste, mais son analyse reste applicable à ce cas-ci. Non seulement on a questionné la décision de publier ces photos, mais on a aussi remis en question le caractère personnel d’Abbasi.

Clairement, la photographie d’Abbasi, accidentelle ou pas, nous montre beaucoup de choses que nous n’aimons pas. Sur la mortalité, certes, mais aussi sur l’état lugubre de notre système de transport en commun désuet, dont l’absence de barrières modernes est risible, par exemple, ou sur notre gestion de la population malade mentale (et souvent sans-abris) de New York, dont l’un des membres a apparemment poussé l’homme de la plateforme.

Le fait que nous déversions le fouillis de nos anxiétés sur ce photographe et cette photographie montre plus encore que, dans une culture de plus en plus visuelle, bien que nous voulions désespérément voir, nous ne supportons en fait pas de regarder.

J. Bryan Lowder

Traduit par Cécile Dehesdin

Devenez fan sur , suivez-nous sur
 
L'AUTEUR
J. Bryan Lowder est journaliste à Slate.com Ses articles
TOPICS
PARTAGER
LISIBILITÉ > taille de la police
SLATE CONSEILLE
D'autres ont aimé »
Publié le 05/12/2012
Mis à jour le 05/12/2012 à 14h50
12 réactions