L’impossible porno pour femmes

James Deen et Stoya (capture d'écran)

James Deen et Stoya (capture d'écran)

Le X pour femmes est le serpent de mer du porno, entre autres parce qu'il pose la question de la sexualité féminine: mais qu'est-ce qui excite les meufs?

Dans le foot, il y a le serpent de mer de l’arbitrage vidéo. Dans le porno, celui du X pour femmes. Parmi les tentatives pour produire du film de cul pensé pour les femmes, on peut citer en 1999 Pink Prison produit par Lars Von Trier; en 2008, Canal + diffusait un collectif de films érotiques pour femmes réalisés par Arielle Dombasles, Laetitia Masson, Mélanie Laurent etc.; sans compter les films d’Ovidie et d’Erika Lust. Et en 2010, c’était Dirty Diaries qui sortait sur les écrans. 

Si le sujet du porno pour femmes est à ce point prégnant, c’est évidemment parce qu’il représente un enjeu économique (nouveau public = nouveaux portes-feuilles) mais aussi parce qu’il pose la question de la sexualité féminine. Sacrebleu! Mais qu’est-ce qui excite les meufs?

L’idée d’un porno pour femmes sous-entend que la sexualité féminine est profondément différente de celle des hommes y compris dans la pratique masturbatoire. Une sexualité qui serait psychologique et non pas mécanique d’où des pornos pour femmes avec des scénarios plus complexes que «je te gang-bang sur un canapé face caméra», une sexualité moins visuelle que celles des hommes -> moins de gros plans trop crus, une sexualité sensible -> un rythme aussi palpitant qu’un épisode des Feux de l’amour avec moults travellings sur la goutte de sueur qui coule le long du torse.

La sexualité féminine n’est pas plus psychologique

Soyons clairs: dire que la sexualité féminine est plus psychologique sur celle des hommes, c’est faux. Ça a d’ailleurs été entièrement démenti par le test dit de Thalassa. Le test de Thalassa prouve que munie d’un vibro efficace, une femme peut atteindre un orgasme parfait par une stimulation totalement mécanique en se concentrant uniquement sur un reportage de Thalassa. (Evidemment, ça ne marche pas avec un gadget à 5 euros.)

L’orgasme féminin peut donc être aussi mécanique que celui des hommes. Et à l’inverse, l’orgasme masculin peut être très psychologique. Non, il ne suffit pas aux hommes de regarder deux écureuils en train de niquer pour jouir. Les hommes ont aussi des fantasmes. Ils ont aussi une psychologie.

Donc vouloir produire un porno spécifiquement féminin dénote grosso modo une vision rétrograde de la sexualité des femmes ou une volonté de faire du porno politique. Or la branlette n’est pas politique. Des femmes seront excitées en regardant d’autres femmes se faire humilier, c’est tout, c’est comme ça.

Pas de porno pour femmes à succès

Du coup, les pornos pour femmes n’ont jamais connu de franc succès alors que les femmes sont de plus en plus nombreuses à mater du X.

D’après le sondage IFOP-Marc Dorcel, 17% des Françaises en regardent régulièrement (plusieurs fois par an). Aux Etats-Unis, 1/3 des consommateurs de porno réguliers seraient des femmes, d’après un sondage fait par le magazine AVN, Adult Video News.

Conclusion: elles regardent les mêmes pornos que les hommes ce qui peut s’expliquer par le fait que les sites pornos présentent une grande diversité de vidéos. De même que les hommes ne regardent pas tous la même chose. Certains préfèrent l’amateur, d’autres le bondage. Pareil pour les femmes. Vous pouvez avoir à peu près n’importe quelle perversion, il y a une vidéo pour vous sur Internet.

Des plateformes pensées pour les hommes

Le vrai souci n’est pas tant le contenu même du porno qui ne serait pas adapté aux femmes mais plutôt que les plates-formes de X sont uniquement pensées pour les hommes.

  • Mater un porno sur internet, ça veut dire se taper des pubs comme «allonge ta bite». «Arrête de te branler et va défoncer une chienne près de chez toi» etc. C’est un peu relou quand vous êtes une fille. Pour le coup, la nouvelle plate-forme lancée par Dorcel résoud ce problème. (Mais en pose un autre: les vidéos sont payantes et on ne sait pas encore si les femmes sont prêtent à dépenser de l’argent dans du film de boules.)
  • Ça veut aussi dire que les critères de recherche sont uniquement pensés pour les hommes. Les films sont classés par catégories. Or les catégories qui concernent les acteurs ne concernent en vrai que les actrices. On choisit une nana asiatique, blonde, rousse, européenne, noir, grosse, jeune, vieille. Par contre, pour les mecs, la seule catégorie existante est «grosse bite». Impossible pour une consommatrice de se dire, tiens je materais bien un porno avec un eurasien de 35 ans qui se passerait dans un lieu public.

Caster pour les femmes

C’est révélateur d’une tendance générale: jusqu’à présent, les hardeurs n’ont jamais été castés en fonction des goûts des femmes. Pourtant, si on reprend le sondage Dorcel-IFOP, dans les trois critères les plus importants pour les femmes au moment de choisir un film X on retrouve «L’aspect naturel du physique des acteurs/actrices» et «la beauté des acteurs/actrices».

Et si le porno pour femmes, c’était simplement ça? Pas du porno avec un rythme ralenti et des tartines de dialogue mais avec des acteurs qui puissent nous faire fantasmer plutôt que les tas de viandes membrées qu’on nous présente habituellement.

Un tartare avec une bite turgescente au milieu ne nous suffit pas. Un porno féminin hétéro devrait en premier lieu accepter de placer l’homme en position d’objet de désir. Ce qui ne veut pas dire que les femmes seraient forcément dominantes, ça c’est le concept «objet de désir» à la sauce machiste.

Un hardeur qui fait fantasmer peut tout à fait être un mec dominant qui défouraille une actrice sur un canapé face caméra. Mais il faut que cet acteur ait autre chose à offrir que simplement des litres de foutre. Ce besoin de physique de hardeur de genre «humain» explique sans doute une partie du succès actuel de James Deen, l’acteur porno «boy next door», soit le voisin d’à côté (si vous êtes un peu chanceuse hein). 

James Deen le 10 février 2010 /  © Glenn Francis, www.PacificProDigital.com via wikimedia commons

Une normalité qu’il affiche dans sa bio Twitter «my name is james i am a simple guy who likes to eat sleep and watch tv... oh ya i also bang chicks for a living :-)»(mon nom est James je suis un gars normal qui aime manger dormir et regarder la télé… oh et aussi je nique des meufs pour vivre). 

Une image sympa qu’il cultive savamment à coup de déclarations comme:

«J'aime juste le sexe, et j'aime le porno, et je pense que c'est marrant. Je suis toujours terrifié d'un jour me rendre compte que j'ai un secret sombre et profond, une expérience terrifiante et horrible et que je vais me dire "En fait je ne suis pas normal. Je suis fou!" Mais ça ne semble pas être le cas.»

Du coup, James Deen avec sa gueule normale, son air tranquillou, et débarquant au moment où de plus en plus de jeunes femmes regardent du porno est devenu une star. (Toujours d’après le sondage IFOP-Dorcel, l’écrasante majorité des consommatrices de X a moins de 25 ans.) L’acteur se retrouve avec des tumblrs à sa gloire (NSFW) tenus par ses fans, agrémentés de déclarations comme «Everything about James Deen makes me wet!» (tout ce qui a trait à James Deen me fait mouiller!).

Le succès de cet acteur en dit plus long que toutes les études sur le sujet «femmes et porno». Parce qu’on ne peut pas vraiment dire que James joue dans des films softs avec des scénarios élaborés. Il est la star des productions BDSM de la société Kink. Autrement dit il étrangle, il fesse, il bifle, il étouffe, il sodomise à tour de bite, il humilie en public (catégorie «public disgrace», je vous laisse aller voir par vous-même). Et il est devenu le fantasme des adolescentes. On peut s’épargner un laïus sur la dépravation perverse de nos ados. En l’occurrence, elles font preuve de bon goût parce que dans ces vidéos, James a un rôle de… mentor. Enfin… un mentor qui a l’air de dire «ce qui m’intéresse c’est de te faire jouir, même si je dois te faire saigner pour ça».

Pour découvrir «l’oeuvre» de James Deen, le mieux est de commencer avec les films qu’il a tournés avec Stoya – un avis que partage Gonzo, mon confrère du Tag Parfait ce qui prouve bien qu’un bon porno n’est ni masculin ni féminin.

Titiou Lecoq