«75.000 viols par an»: comment sait-on combien de femmes sont victimes de viol en France?

REUTERS/Hazir Reka.

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Les plaintes enregistrées par la police ne suffisent pas et même les enquêtes de victimation ne disent pas toute la vérité de l'ampleur du phénomène.

Le Nouvel Observateur a publié le 19 novembre un manifeste contre le viol signé par 313 femmes, dont des personnalités comme Clémentine Autain ou Marie-Laure de Villepin, l'ex-épouse de l'ancien Premier ministre, mais aussi des femmes moins connues, déclarant avoir été violées –il compte désormais à plus de 700 signatures. Le magazine affichait entre autres sur sa une la phrase-choc «Une victime toutes les 8 minutes en France».

En introduction de son web-docu sur le viol, lancé la même semaine, France Télévisions explique que «plus de 75.000 femmes sont violées chaque année en France», un chiffre qui correspond en fait à un viol toutes les 7 minutes et était déjà avancé par la campagne «Viol, la honte doit changer de camp» de 2011, lancée par plusieurs associations.

Comment sait-on combien de femmes sont victimes de viols chaque année en France?

Le premier outil dont on dispose est la liste des plaintes enregistrées pour viol. En 2011, par exemple, 4.983 cas de viols sur majeurs ont été enregistrés par la police et la gendarmerie, auxquels s’ajoutent 5.423 cas de viols sur mineurs (le document ne différencie pas hommes et femmes, et prend en compte les plaintes pour tentative de viol –crime passible des mêmes peines– dans la catégorie «viol»). Soit 10.406 plaintes pour viol au total.

Face à tout type de crime, un certain nombre de victimes ne déposent pas plainte ni ne vont déclarer à la police ou la gendarmerie ce qui leur est arrivé, note l’Observatoire national de la délinquance et des répressions pénales dans l’introduction de son rapport 2012 [PDF].

L'ONDRP ne zoome pas dans son rapport sur le taux de plaintes des femmes déclarant avoir été victimes de viols en 2010-2011, mais d'après son enquête, 4% des femmes de 18 ans à 75 ans déclarant avoir été victimes de violences sexuelles –viols et tentatives, mais aussi agressions– hors-ménage ces deux dernières années disent avoir porté plainte, et 12,4% des femmes déclarant avoir été victimes de violences sexuelles ou physiques au sein du ménage disent l'avoir fait. Les plaintes ne reflètent donc qu’une petite partie de la réalité du viol.

Les enquêtes de victimation

Pour mieux cerner ce que les professionnels appellent le «chiffre noir» du viol (la différence entre leur nombre réel et le nombre de plaintes), la France dispose d’un «double système statistique pérenne permettant de mieux appréhender la réalité criminelle», écrit le directeur de l’ONDRP Christophe Soullez:

«La transparence ne consiste donc pas à ne retenir que les informations officielles sur les faits constatés par les services de police et les unités de gendarmerie. En effet, on le sait, de très nombreuses victimes ne déposent pas plainte auprès des services de police ou des unités de gendarmerie. Il est donc capital de mener des enquêtes de ce type afin de mieux cerner la réalité criminelle au-delà des seuls faits déclarés.»

Le rapport annuel de l’ONDRP tente de le faire grâce à son enquête de victimation: chaque année, il pose, en partenariat avec l’Insee, les mêmes questions sur la criminalité et la sécurité à un échantillon représentatif de personnes vivant en France tirées au sort, leur demandant si elles ont été victimes de vol ou de cambriolage, de menaces, de violences physiques ou encore, donc, de viols ou d'autres violences sexuelles dans l’année ou les deux années précédant l’enquête.

Une femme violée toutes les 6,3 minutes

Le rapport 2012 explique ainsi qu’en 2010-2011, 0,7% des femmes de 18 ans à 75 ans interrogées déclarent avoir été victimes d’un viol ou d’une tentative de viol. En rapportant cette proportion au poids total de cette catégorie dans la population française, l’ONDRP estime que 154.000 femmes ont été victimes de viol ou d’une tentative de viol en 2010-2011, soit en moyenne 77.000 par an, chiffre qui correspond à celui de l'appel du Nouvel Observateur.

Entre 2006 et 2011, 168.000 femmes ont été victimes de viol ou de tentative de viol sur deux ans en moyenne. Soit 84.000 sur un an, ou 230 par jour, 9,5 par heure, ou une femme toutes les 6,3 minutes, un bilan encore plus sombre que celui tiré par le Nouvel Obs.

Les particularités des questions sur les violences sexuelles

La partie de l’enquête dédiée aux violences sexuelles a plusieurs spécificités méthodologiques:

  • Alors que pour le reste des questions, les enquêteurs de l’Insee interrogent en face-à-face le ou les membres des ménages tirés au sort, pour ce qui a trait aux violences sexuelles, ils leurs donnent à la place un questionnaire auto-administré: les personnes le remplissent seules. Cela empêche entre autres un «effet enquêteur», explique Cyril Rizk, responsable des statistiques à l’Observatoire: le fait que l’enquêteur soit un homme ou une femme, plutôt jeune ou plutôt âgé, etc., pourrait perturber les réponses.
  • L’ONDRP pose les questions sur les violences sexuelles sur les deux ans précédant l’enquête, explique Cyril Rizk: «On s’est rendu compte que [les résultats] étaient instables, alors que sur deux ans ils tenaient bien la route en termes de tendance.»
  • Le questionnaire étant auto-administré, il n’est proposé qu’aux personnes de 18 ans à 75 ans maîtrisant le français ou une des autres langues dans lequel il est traduit. La limite de 75 ans s'explique par le fait que les personnes «doivent être autonomes» pour répondre seules et sans aide. Celle de 18 ans par le fait que l’enquêteur serait obligé de demander l’autorisation des parents d’un mineur, alors que les questions portent aussi sur les violences à l’intérieur du ménage.

Ces facteurs impliquent qu’on ne sait pas combien de mineurs, de personnes de plus de 75 ans ou ne parlant pas suffisamment français sont victimes de viols ou tentatives de viol. Pareil pour les Français d’Outre-mer, puisque l’enquête se déroule en France métropolitaine.

Dans l’échantillon même, tout le monde n’accepte pas de répondre, ou les gens peuvent écrire qu’ils n’ont été victimes de rien alors que si, parce qu’ils ne veulent pas l’évoquer. «C’est certain qu’on est en dessous» du nombre réel de femmes victimes de viol en France, explique Cyril Rizk. «On suppose que notre indicateur est nécessairement tronqué, […] on sait qu’on va avoir une information partielle.» Mais comme la collecte se fait chaque année avec la même proportion de personnes qui vont répondre, «quand le nombre de victimes augmente, le nombre de victimes qu’on arrive à capter augmente aussi».

Reste que la fourchette de 77.000 (en moyenne annuelle sur deux ans) à 84.000 (en moyenne sur six ans) femmes victimes de viol sous-estime donc l'ampleur du phénomène.

Cécile Dehesdin