Culture

Le plein de supercuts

Seth Stevenson, mis à jour le 06.01.2013 à 9 h 42

Ces montages de scènes de films ou de séries télévisées sont sur le point de devenir une nouvelle forme d’art sur Internet. Qu’est-ce qui peut bien pousser leurs auteurs à bidouiller des heures de scènes répétitives pour les poster sur Youtube?

scissors / James Bowe via Flickr CC License by

scissors / James Bowe via Flickr CC License by

Les humains ont toujours transformé les œuvres créatives qu’ils trouvent sur leur chemin. Les traditions orales invitaient les conteurs à embellir des récits déjà existants. Les partitions ne pouvaient empêcher les pianistes de salon de réinterpréter le morceau à leur façon. Dans les années 1970 et 1980, les DJ aux platines ont provoqué une explosion du sample. Et aujourd’hui, bien sûr, nous avons le supercut.

Comme le savent tous les aficionados de YouTube, le supercut est un montage de scènes de films ou de séries sorties de leur contexte et s’enchaînant rapidement pour créer une sorte d’essai vidéo. Beaucoup de supercuts démontrent la récurrence de clichés dont on soupçonnait l’existence sans jamais l’avoir vraiment prouvée: personnages en danger geignant que leur téléphone ne capte pas; enquêteurs high-tech demandant à leur logiciel graphique «d'agrandir l'image»; gros durs de films d’action se préparant à combattre en annonçant «On a de la compagnie».

Mais qu’est-ce qui peut bien motiver le supercutter à se coltiner des heures de séquences pour compiler ces minuscules observations? Et qu’est-ce qui distingue ceux qui sont passés maîtres dans la pratique?

Fière ascendance

Le supercut a une fière ascendance. Pensez au collage en found-footage de 1958 de Bruce Conner, A Movie. Ou bien encore à Lily la tigresse en 1966, le tour de force de réécriture et de doublage de Woody Allen.

Et puis il y a l’artiste Christian Marclay, probablement le parrain du supercut. Son film de 1995 Telephones était un montage de sept minutes de séquences de films montrant des personnages en train de téléphoner: films en couleur, en noir et blanc, drames, comédies, stars hollywoodiennes de toutes époques. En son temps, Telephones dut fasciner.

Marclay jouait avec des dynamiques comme le rythme et la juxtaposition visuelle. Et puis, il y avait ce frisson nouveau de voir des personnalités comme Humphrey Bogart, Sean Connery et Meg Ryan, toutes unies dans un coup de téléphone aussi infini qu’imaginaire.

De nos jours, Telephones paraît un peu vieillot. Il se déroule lentement et sans objectif clair. Depuis, le domaine de Marclay a été envahi par des maraudeurs à la petite semaine, armés de Final Cut Pro (logiciel de montage lancé à la fin des années 1990) et de comptes YouTube (permettant une propagation rapide).

Les «what?» de Lost

Exemple: en 2008, Chris Zabriskie travaillait comme vidéaste pour le système de bibliothèques locales d’Orlando, en Floride. Ses collègues étaient tous fans de Lost, série qui ne lui faisait, à lui, ni chaud ni froid. Au bureau, Zabriskie menaçait sans arrêt de prouver que les personnages de Lost ne cessaient de répéter «what?» pour permettre aux autres de faire le point sur l’intrigue. Jusqu’à ce qu’un jour, un collègue lui tende les DVD et le mette au défi de s’exécuter. Il lui a fallu quatre heures (plus le temps de convertir les DVD en un format possible à monter).

Il a recherché les retranscriptions des dialogues de Lost postées par des fans sur Internet pour repérer chaque occurrence de «what», puis les a rapidement collées. «Je l’ai mis sur YouTube un vendredi, juste pour mes potes. Quand j’ai regardé le lundi d’après, il avait trouvé un moyen de fuiter et avait été vu 50.000 fois. Il a été cité par des journaux, Entertainment Weekly, G4 TV. En quelques semaines, il a été vu plus de 700.000 fois», s’émerveille Zabriskie.

Le même genre d’anecdotes accompagne de grands succès de supercuts plus récents. Début 2012, un certain Dan (il n’a pas voulu que je cite son nom de famille), secrétaire de rédaction pour la presse écrite à Brooklyn, s’est formé sur Final Cut pendant son temps libre et a ensuite passé deux week-ends à assembler un supercut montrant chaque scène où Don Draper s'exclame «what» dans Mad Men. A sa grande surprise, le clip a été regardé par plus de 900.000 personnes.

Cet automne, Bryan Menegus, monteur vidéo autodidacte fraîchement émoulu de l’université, a créé une compilation de tous les verres d'alcool jamais ingérés dans Mad Men. Il lui a fallu deux semaines pour revoir la série dans son intégralité, et trois jours pour monter son supercut, qu’il a vendu 150 dollars au site Slackstory.

Au delà de ces modestes émoluments, aucun de ces hommes n’a tiré de bénéfice matériel de la création d’une sensation virale. Personne ne leur a proposé de pont d’or pour les embaucher et, parce que leur matière première est protégée par les droits d’auteurs, ils ont eu droit à zéro manne publicitaire.

Un supercut de téléphone-lapin

Pour mieux comprendre les motivations secrètes de ce genre de supercutters, j’ai demandé à Chris Wade, le monteur vidéo de Slate.com, de m’aider à créer mon propre supercut. Je voulais un projet limité qui ne me prenne pas plus de deux jours.

J’ai donc commencé par restreindre ma matière première à la saison 1 de la série de Fox New Girl. Je l’aime bien, et surtout, cela voulait dire que je n’aurais à gérer qu’un peu moins de neuf heures de vidéos en tout (23 épisodes de 22 minutes).

J’ai décidé que mon supercut serait un montage de toutes les scènes où apparaît à l’image l’étui de téléphone du personnage de Jess —un bidule rose pourvu d’oreilles de lapin géantes. Il n’est fait qu’une fois référence à cet étui dans toute la saison (quand Jess s’en sert pour la première fois, une amie lui demande «C’est quoi ça?» et Jess répond «Mon téléphone»). Mais il semble qu’il ait été introduit pour propulser instantanément le personnage de Jess dans la catégorie des excentriques pouffisantes.

La répétition et l’absence de profondeur de message qu’un supercut de téléphone-lapin me semblait fournir paraissaient fondamentalement comparables aux supercuts susmentionnés, ce qui me donnait l’impression d’entreprendre un projet du même genre d’ampleur et aux mêmes objectifs. En outre, comme traquer les images où apparaissait le téléphone-lapin était une tâche strictement visuelle et que le téléphone rose était facile à repérer, je pourrais faire défiler les épisodes en avance rapide sans avoir besoin de me farcir tous les dialogues pour traquer la récurrence d’une seule réplique.

«Occuper ton cerveau non-stop»

Nous avons acheté les DVD de New Girl, que Chris a convertis en un format permettant le montage, ce qui lui a demandé une nuit de huit heures. Puis je me suis mis au travail —après qu’il m’a dispensé un cours de Final Cut de dix minutes. J’ai commencé par passer quatre heures à faire défiler tous les épisodes et à repérer chaque scène où apparaissait l’étui (à ma grande surprise, j’ai constaté qu’on ne le voit pas avant l’épisode 17. Il m’avait semblé être un gag récurrent sur la saison entière, mais ma mémoire m’avait induit en erreur).

J’ai aussi découvert que la première fois qu’on le voit, il a une queue de lapin —qui disparaît ensuite. J’ai même repéré une erreur de script, un moment où le téléphone disparaît inexplicablement avant de se matérialiser de nouveau dans la main de Jess. Après une heure supplémentaire pour ficeler le tout, ajouter un chouïa de noir entre les séquences pour ne pas qu’elles aient l’air trop fusionnées, coller un titre à l’ouverture et ajouter la chanson de la série en bande son... voilà: j’avais mon supercut à moi.

Certes, ce ne sont pas les trois minutes les plus inoubliables de votre vie, mais j’ai pris un plaisir fou à les réunir. Je n’ai pas vu le temps passer en montant les images.

Quand j’ai raconté ça à Chris, il m’a confié que parfois, il restait debout toute la nuit à travailler sur un montage. «C’est le parfait équilibre entre la résolution de casse-tête, le détail technique et les choix créatifs pour occuper ton cerveau non-stop», m’a-t-il expliqué.

Sentiment de puissance

J’ai commencé à comprendre ce qui pousse un tel nombre de gens à se démener pour apprendre à maîtriser les logiciels de montage. Curieusement, moi aussi, j’ai vécu cette folle envie de me livrer au supercutting. A présent, je pense que je comprends ce qui les motive, même sans perspective d’une récompense financière: alors que je scrutais toutes ces scènes de New Girl, que j’en prélevais des morceaux pour leur donner une destination nouvelle, je me suis senti parcouru par un soudain sentiment de puissance aussi nouveau qu'insolite.

J’imposais ma domination à ce bout de média si habilement conçu. La série était soumise à mes caprices —sans défense face à mes ciseaux de monteur. J’aurais pu lui faire n’importe quoi. Parler en voix off. Mettre des bruits de pets. Coller une photo de mon visage au milieu de l’écran.

Ce sentiment d’autonomie est une expérience facilement accessible depuis relativement peu de temps. Avant les formats numériques et les programmes de montage informatiques faciles, un amateur comme moi aurait eu peu d’espoir de refaçonner toute une série TV pour l’adapter à sa vision.

Aujourd’hui, quiconque a une idée et un ordinateur portable peut se prendre pour un dieu des médias audiovisuels. «Parfois j’ai l’impression d’être magicien, m’a confirmé Chris quand je lui ai confessé que mon expérience de montage boursouflait mon ego. Le montage est un puissant moyen d’interagir avec le monde moderne.»

L'apogée a-t-elle été atteinte?

Peut-être avons-nous atteint l’apogée du supercut et avons-nous suffisamment de compilations de gens qui disent «what» ou de Bruce Willis qui casse des trucs (le dernier montage en date de Bryan Menegus, récemment signalé sur Slate).

Je crois qu’à ce stade, on peut poser comme acquis que la télé comme le cinéma recyclent les prétextes scénaristiques et les dialogues. Nous n’avons pas tellement besoin de nouvelles preuves (bien qu’il soit vrai que tous les supercuts ne sont pas égaux entre eux. Certains ont un rythme plus serré ou des juxtapositions plus habiles; d’autres sont des collages maladroits —l’équivalent vidéo d’un tableau d’affichage Pinterest assemblé par un gosse de huit ans qui aurait la tête ailleurs).

Mais cette folie du supercut n’est en réalité que l’arbre qui cache la forêt. Aujourd’hui, Monsieur tout-le-monde s’octroie un pouvoir de Jedi sur les médias, autrefois réservé à quelques happy few. Nous avons désormais les moyens de faire honte à toute série TV qui se servirait trop souvent des mêmes ficelles.

Nous pouvons passionnément refaire le montage des Star Wars pour les remettre à notre sauce, et ainsi cracher à la face des choix esthétiques de George Lucas. Eh oui, le supercut peut être un art.

Des logiciels qui ne cessent de gagner en puissance

The Clock de Christian Marclay, projeté pour la première fois en 2010, a été largement accueilli comme un chef-d’œuvre. Bien plus ambitieux que Telephones, c’est un montage de 24 heures de scènes de cinéma dans lesquelles l’heure que l’on voit ou que l’on entend annoncer à l’écran correspond exactement à l’heure réelle du moment où le film est projeté. Le résultat est absolument hypnotisant —une réalisation hallucinante qui a demandé des années de travail.

Pourtant, je commence à soupçonner que grâce à des logiciels de manipulation des médias et de recherche sur vidéo qui ne cessent de gagner en puissance et de se populariser, dans dix ans, il ne faudra à n’importe quel ado un peu calé cherchant à occuper son après-midi pluvieuse que quelques heures de montage pour le surpasser.

Seth Stevenson

Traduit par Bérengère Viennot

Seth Stevenson
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