France

Florange: quelle trahison?

Eric Le Boucher, mis à jour le 03.12.2012 à 16 h 56

Nous sommes comme en 1983 avec la fameuse «autre politique», autre que celle choisie par Mitterrand qui est restée mythique pour la bonne raison qu'elle n’a jamais été formulée autrement que comme un mythe. L'autre politique n'existait pas. L'autre solution à Florange n'existait pas.

Manifestation des ArcelorMittal en octobre 2012 à Metz. REUTERS/Vincent Kessler

Manifestation des ArcelorMittal en octobre 2012 à Metz. REUTERS/Vincent Kessler

Les 620 salariés des hauts-fourneaux de Florance, du groupe Arcelor Mittal, ont sauvé leur emploi. Aucun ne sera licencié, il leur sera proposé un reclassement ou un départ en préretraite dans de bonnes conditions.

Des milliers de salariés d’autres entreprises qui ferment en France tous les jours rêveraient d’être traités de la sorte. Et pourtant, les sidérurgistes se sentent trahis. Jean-Marc Ayrault, le Premier ministre qui a pris la décision du compromis avec Mittal, est traité pis que pendre.

Ce décalage entre le but atteint –sauver les emplois– et le sentiment de frustration est à mettre au compte de ceux qui ont cru à la possibilité de rallumer les deux haut-fourneaux en les nationalisant.

Ils sont très nombreux: les sidérurgistes eux-mêmes, du moins certains d’entre eux, des syndicalistes, des élus lorrains et nationaux, 60% des Français selon un sondage et Arnaud Montebourg le ministre en charge du dossier.

Tout ce monde a cru qu’il y avait «une autre solution» que celle retenue par le Premier ministre, et qu’il suffisait de l'imposer au propriétaire indien. Ce qui a manqué, dit Edouard Martin, le délégué CFDT, ce sont «des couilles».

Nous voilà amenés par le bas ventre à la haute politique: ce dossier Florange serait la deuxième fracture au sein de la gauche après celle du rapport Gallois.

François Hollande et Jean-Marc Ayrault auraient choisi deux fois de suite la voie sociale-démocrate ou sociale-libérale, selon le terme de l'extrême gauche. Il y a la gauche dure, la première gauche, et la gauche molle, la deuxième gauche. Affaire de courage autant que de vision du monde. Compromis ou lutte?

Une solution néfaste pour les salariés

Ce clivage entre les deux gauches correspond à une longue histoire du socialisme. Elle existe. Mais quand on regarde Florange, on se dit que ça ne colle pas. C'est du faux. Il n'y a pas débat entre deux solutions plus ou moins courageuses.

Tout simplement parce qu'à l’examen, la solution de la nationalisation provisoire eut été une voie périlleuse, à coup sûr la plus néfaste pour les salariés.

Nous sommes exactement comme en 1983 avec la fameuse «autre politique», autre que celle choisie par François Mitterrand (la rigueur pour rester dans l'Europe) qui est restée mythique pour la bonne raison qu'elle n’a jamais été formulée, autrement que comme un mythe. L'autre politique n'existait pas (sauf bien entendu à isoler la France comme l'Albanie). L'autre solution à Florange n'existait pas.

Examinons. Nationaliser? Mais quoi? Il y avait trois possibilités, toutes stériles. 

1. D'abord, nationaliser les deux haut-fourneaux seuls. Mais au minimum il fallait imposer aux installations «aval» lorraines d'acheter le métal. Plus cher donc que le prix des brames qui viennent de Dunkerque. Il eut fallu dédommager l'aval (c'est-à-dire la transformation de l'acier).

Le contribuable aurait donc dû payer non seulement l'achat des deux hauts-fourneaux mais leur exploitation. Combien? Et combien de temps? Rappelons que ces deux fours sont vieux et trop petits (un million de tonnes chacun contre 7 millions à Dunkerque).

2. Nationaliser l'aval avec les haut-fourneaux. Cela ne change pas grand-chose. L'acier produit en bout de laminoir est plus cher, qui paiera la différence? Peugeot et VW, les clients, n'auraient pas accepté le surcoût. Le contribuable aurait été appelé à la rescousse. Sans compter que l'acier produit à Florange serait à soustraire de la production de Dunkerque, ce qui aurait affaiblit la rentabilité de ce site donc ses emplois.

L'idée qu'un repreneur privé puisse racheter cette installation de Florange à l'Etat est un pur mensonge: aucun entrepreneur honnête ne peut le faire. Ce n'est pas un hasard si Arnaud Montebourg n'a jamais donné son nom.

3. Nationaliser tout Mittal-France? Cette troisième possibilité ne tient pas plus la route. Le groupe Mittal est intégré en Europe, en découper un bout aurait désorganisé l’ensemble. Coup dur pour Mittal, c’est sûr. Mais coup dur aussi pour Acier-de-France qui se verrait isolé du reste.

Aurait-il eu accès aux clients étrangers? Nous serions revenus à l’avant-Mittal, or à cette époque le groupe Arcelor voulait déjà fermer les deux haut-fourneaux de Florange.

La solution de nationalisation étant impossible, le compromis était nécessaire. Est-ce un bon compromis?

Pour les salariés pris individuellement? Oui. Pour le site? Pas sûr.

La solution européenne Ulcos, d'une transformation en haut-fourneau expérimental pour évacuer moins de CO2 ne sauvera pas le site. Si la Commission européenne accepte le projet, un seul des deux haut-fourneaux repartira et encore, provisoirement. La réalité de vétusté est incontournable et le restera.

Le drame du décalage entre le résultat et l’espoir renvoie à une illusion: celle de sauver ces deux installations dépassées. C'est un déchirement pour les salariés. Mais on aurait pu l'éviter si certains syndicalistes et hommes politiques n'avaient pas nourri cette illusion. Certains l'ont fait par aveuglement devant les chiffres, d'autres l'ont fait par calcul de carrière personnelle. Ce sont eux qu'il faut blâmer.

Trahison de la deuxième gauche? Tu parles...

Eric Le Boucher

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Cofondateur de Slate.fr
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