Monde

Une victoire de Moussavi n'aurait rien changé

Shmuel Rosner, mis à jour le 15.06.2009 à 18 h 44

Une victoire de Moussavi aurait pu conduire à modifier le discours de Téhéran, mais la volonté d'hégémonie serait restée.

La situation restait très tendue en Iran, deux jours après la présidentielle et au lendemain de violentes manifestations. Les partisans du président Mahmoud Ahmadinejad, réélu vendredi avec près de 63% des voix, se sont rassemblés dans le centre de Téhéran pour écouter son discours de victoire - il a notamment réaffirmé que la question du programme nucléaire iranien appartenait «au passé». Son opposant, Mir Hossein Moussavi, qui n'a cessé de dénoncer les «irrégularités» du scrutin, demande à présent l'annulation du résultat de la présidentielle. L'Association du clergé combattant, dont l'ex-président Khatami est l'un des fondateurs, a formulé la même demande, se disant préoccupée par «un trucage massif».

L'article ci-dessous a été une première fois publié sur slate.com avant l'annonce des résultats. L'analyse de Shmuel Rosner reste pertinente.

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Il était presque minuit ce 17 septembre 1992, lorsque deux hommes armés on fait violemment irruption au Mykonos, un restaurant grec de Berlin, et ont ouvert le feu. Les leaders de l'opposition irano-kurdes Said Sharafkandi, Fattah Abdoli, Homayoun Ardalan et leur interprète Nouri Dehkordi furent tués pendant l'attaque. Presque cinq ans plus tard, un tribunal allemand condamna quatre homme pour ces meurtres et conclut que ces assassinats avaient été ordonnés par Téhéran «aux plus hauts niveaux de l'Etat».

C'est l'un des exemples les plus célèbres exposant l'implication de l'Iran dans le terrorisme international. Dans The Secret War With Iran, le journaliste d'investigation Ronen Bergman détaille de nombreux épisodes similaires. Il y cite des sources fiables qui affirment que des centaines de meurtres ont été dirigés par des émissaires de l'Iran en moins de dix années -« la plupart » au cours des années de présidence d'Ali Akbar Hachemi Rafsandjani. La semaine dernière, Rafsandjani a rejoint le chœur des leaders iraniens relativement «modérés» qui travaillaient à évincer le président iranien Mahmoud Ahmadinejad en envoyant ce qu'un analyste a qualifié de «lettre sans précédent» au chef suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Cette lettre accuse Ahmadinejad d'avoir «menti et violé des lois, [agissant] contre la religion, la moralité et l'équité, et d'avoir pris pour cible les réalisations de notre système islamique.»

Alors que le monde attend avec impatience le résultat des élections iraniennes, dans lesquelles «l'extrémiste» Ahmadinejad-populiste, révisionniste et matraqueur de l'Amérique-affronte des rivaux plus «modérés», il est facile d'oublier que c'est le discours de l'Iran, plus que sa stratégie ou ses actes, qui s'est détérioré sous sa présidence. «Que ce soit sous Ahmadinejad ou sous l'ancien président modéré Mohammad Khatami, il est clair que le président iranien n'a eu qu'une influence limitée, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. Donc même si Ahmadinejad perd, tout ne va pas devenir tout rose» dans les relations entre Washington et l'Iran, avouait un porte-parole de la Maison-Blanche la semaine dernière.

Il est facile aussi d'oublier que ce qui rend l'Iran dangereux, ce n'est pas simplement son désir de posséder des armes atomiques, mais plutôt sa campagne pour l'hégémonie régionale, enhardie par son développement nucléaire. Dans son discours du Caire, le président Barack Obama a réaffirmé «l'engagement de l'Amérique à rechercher un monde dans lequel aucun pays ne possède d'arme nucléaire.» Mais en attendant d'atteindre ce but, les différences entre les divers propriétaires de l'arme atomique sont grandes. Ce qui distingue l'Iran des autres, c'est l'objectif qu'il poursuit, et non les moyens qu'il emploie. C'est pour cette raison que l'Iran — et pas la France ou l'Inde — s'avère être ce que les experts qualifient de «l'un des défis de sécurité nationale les plus critiques que les États-Unis aient à affronter.»

Obama a également déclaré comprendre «ceux qui protestent que certains pays ont des armes que les autres n'ont pas» — phrase qui a mis mal à l'aise certains responsables israéliens, qui l'ont interprété comme un message destiné aux Iraniens: si vous vous débarrassez de votre programme nucléaire, nous ferons le nécessaire pour que celui d'Israël disparaisse aussi. Mais il existe une différence entre l'Iran et Israël — reconnue par la plupart des pays du monde, y compris par les voisins arabes d'Israël. Comme l'a expliqué Tariq Khaitous: «La stratégie de l'Iran semble être liée à l'intention du régime de poursuivre une hégémonie régionale qu'il a proclamée» après la révolution. Israël, qui est loin d'être un voisin rêvé pour ces régimes arabes, n'est pas perçu comme envisageant un tel programme.

Par conséquent, quand Obama a déclaré au Caire que «le sujet des armes nucléaires... a été une source de tension entre les Etats-Unis et la République islamique d'Iran», il n'avait pas tout à fait raison. La querelle autour du programme nucléaire iranien est la manifestation immédiate d'un problème plus grave. Comme l'a poursuivi le président quelques phrases plus loin, «la question aujourd'hui n'est pas à quoi l'Iran est opposé, mais quel genre de futur il veut construire.»

Il ne s'agit pas simplement de savoir si les dirigeants de l'Iran possèdent leur «propre logique stratégique» et veulent assurer «la survie de la République islamique telle qu'elle existe aujourd'hui» comme l'affirme le professeur Mohsen Milani dans Foreign Affairs. Ou peut-être est-ce un pays «imprévisible» dont «la logique politico-militaire n'est pas comparable à celles de nos alliés de l'Otan», pour reprendre les termes de l'ancien ambassadeur de l'ONU, John Bolton, s'adressant au Wall Street Journal. Même lorsqu'on pense que l'Iran est logique, reste tout de même à se demander où cette logique le mène et quel but elle sert. Téhéran s'inquiète-t-il davantage de sa «survie» ou de son «hégémonie régionale»?

Quand les élections iraniennes seront passées-et que les manifestations de joie (si Ahmadinejad perd) ou de désespoir (s'il gagne) seront apaisées — il sera temps pour Washington de s'asseoir à la même table que le régime iranien, comme l'a promis Obama lors de sa campagne. Beaucoup de bruit de fond accompagnera «l'engagement» américano-iranien: les truismes sur les maux de la prolifération nucléaire se mêleront aux témoignages sur la nature brutale du régime iranien, sur la soif des Iraniens de plus de liberté et de démocratie, et sur le discours écœurant et inquiétant des dirigeants iraniens.

Mais au final, ces deux points de tensions — «logique» contre «imprévisibilité» et «survie» contre «hégémonie» — détermineront le cap qu'adopteront les États-Unis, la communauté internationale et les voisins du Moyen-Orient de l'Iran, Israël compris. C'est beaucoup trop d'incertitude pour un pays si près d'avoir un parapluie nucléaire.

Shmuel Rosner, chroniqueur et rédacteur en chef basé à Tel Aviv, poste quotidiennement sur le blog Rosner's Domain.

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

Image de une: Un supporter de Mir Moussavi, le 9 juin, à Téhéran. Damir Sagolj/REUTERS

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