Economie

La reprise? Où ça?

Gilles Bridier, mis à jour le 16.06.2009 à 13 h 05

Reprise, ou pas reprise ? De son observatoire privilégié, Pascal Lamy, directeur de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ne voit rien venir. A contre-courant des propos de certaines personnalités qui, comme Dominique Strauss Kahn, à la tête du Fonds monétaire international (FMI) ou Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne (BCE), prédisent une relance de l'activité pour le premier semestre 2010, le patron de l'OMC réélu en avril considère qu'aucun indicateur à ce jour ne permet de fixer un horizon au retour de la croissance. Pour la Banque mondiale également, la crise en 2009 au niveau mondial sera pire que ne le craint le FMI, et l'institution se garde bien de pronostiquer un quelconque retour à meilleure fortune l'an prochain.

Les conséquences sociales de la crise restent à venir


Certes, l'optimisme est un levier de la reprise économique et certains pratiquent volontiers la méthode Coué dans l'espoir de voir apparaître, à force d'y croire, l'étincelle qui permettra de sortir du tunnel. Mais, si l'on considère la situation du commerce international, on n'en voit pas encore la fin. Après une année 2009 qui sera marquée par un recul sans précédent de 9% des échanges mondiaux, rien ne laisse entrevoir un redémarrage du côté des Etats-Unis et de la Chine, qui sont pourtant les deux moteurs du commerce international. Dans ces conditions, pas question pour Pascal Lamy de se risquer au jeu des pronostiques pour 2010. Une seule certitude : «Nous avons encore devant nous les conséquences sociales de cette crise», a-t-il déclaré le 11 mai à Paris devant l'Association des journalistes économiques et financiers (Ajef). Ce que Dominique Strauss Kahn vient de confirmer en Italie, dans le cadre du G8, en reportant à début 2011 le pic de chômage, à cause du temps de latence incompressible pour qu'une reprise de l'activité se répercute sur l'emploi.

Inertie des mécanismes économiques en France

Les pays en développement vont être les plus affectés par la crise. Dépendant plus du commerce international que les pays riches (en moyenne, 40% de leur PIB contre 15% pour les Etats-Unis), ils sont mécaniquement les plus touchés par la récession des échanges mondiaux. Grâce à leurs amortisseurs sociaux, les pays de l'OCDE (industrialisés) subissent moins gravement les effets de la crise. Mais ceci ne signifie pas pour autant que les pays les plus riches sont sur la voie du redressement, au contraire.

Par exemple en France, on a pu observer lors de précédentes crises - comme en 1993 - que le recul de l'activité intervient plus tard, et moins brutalement, que dans d'autres pays. Ainsi par rapport aux Etats-Unis, les amortisseurs sociaux jouent leur rôle en diffusant dans l'économie des salaires différés et des aides au maintien de l'emploi. En revanche, suite à une certaine inertie des mécanismes économiques, les dispositifs de relance mettent plus de temps à produire leurs effets dans l'Hexagone. D'où un décalage de l'ordre de six mois, et un retour de l'activité toujours moins vigoureux que dans les pays anglo-saxons.

Par ailleurs, bien que la barre des 9% de chômeurs sera franchie avant la fin juin à cause notamment d'une hausse de 46% des licenciements économiques sur un an, tous les effets des plans sociaux ne se sont pas encore fait sentir. Et d'autres réductions d'effectifs vont intervenir, lorsque les entreprises auront épuisé les autres remèdes pour digérer les baisses d'activité. Or, bien que certains spécialistes aient prédit une montée des investissements pour compenser les effets de plusieurs mois de déstockage, les carnets de commandes des fournisseurs ne se remplissent pas. Les solutions pour faire face vont être de plus en plus chirurgicales.

Parler de reprise dans ces conditions tient plus d'un irréductible optimisme que d'une perception réaliste. Concrètement, même si «le pire de la crise financière est probablement derrière nous», comme l'indique Dominique Strauss-Kahn, le pire de la crise économique reste encore à venir, comme l'exprime Pascal Lamy.  Et comme il existe toujours un décalage entre la reprise de l'activité et la relance de l'emploi à cause de la nécessité de reconstituer des trésoreries, le pire de la crise sociale est encore devant nous.

Les LBO, une bombe à retardement

D'autant que les écuries d'Augias n'ont pas été totalement nettoyées. Les économistes commencent à souligner le risque que font planer les LBO (leverage buy-out ou acquisitions d'entreprises par endettement) sur l'économie, ces acquisitions d'entreprises menées par des fonds et financées par un endettement massif gagé sur les actifs des entreprises rachetées. Entre 2004 et 2007, ces opérations ont fait florès, les banques distribuant avec largesse leurs liquidités aux fonds de capital investissement. Sur la seule année 2007, les banques françaises auraient ainsi consenti 67 milliards d'euros de crédits pour des rachats en LBO, indique le journal Les Echos. Mais aujourd'hui, les entreprises sont confrontées à des montagnes de dettes dont elles ne peuvent honorer le remboursement. Elles sont aussi dans l'impossibilité de se refinancer auprès des banques devenues soudainement frileuses. D'après l'agence spécialisée Agefi, une entreprise sur deux ayant fait l'objet d'un LBO de plus de 100 millions d'euros ne serait plus capable de faire face à ses engagements. Des restructurations drastiques se profilent, avec leurs conséquences sociales immédiates ...

Quelle sera l'attitude des banques ? Soutiendront-elles ces entreprises au risque de dégrader leurs propres ratios, ou les abandonneront-elles sur chemin de la faillite ? Déjà, certains fonds se mettent en place pour racheter ces dettes à un prix dégradé, à la moitié de leur valeur par exemple : bonne affaire, en cas de redressement de l'entreprise en LBO. Mais pour ces fonds, l'objectif ne consiste pas à réinjecter de l'argent frais. Aussi, pour les entreprises en question, le risque de défaillance est toujours aussi grand. Dominique Strauss Kahn a lui même conditionné la sortie de crise à quelques conditions, notamment la disparition «des actifs toxiques» (autrement dit, de la monnaie de singe)  évalués à 1700 milliards d'euros au niveau mondial. De ce côté, tout reste encore à faire.

La tentation du protectionnisme

Un autre danger guette l'économie mondiale: le repliement sur soi des pays importateurs. Les tentations protectionnistes sont de plus en plus visibles, et les appels à revenir sur la mondialisation de plus en plus vifs. Il est vrai que la division internationale du travail qui s'est mise en place avec le développement du commerce mondial, n'est pas créatrice de protection sociale. Mais pour Pascal Lamy, «se protéger des importations ne crée pas de protection sociale. Pour réduire l'insécurité au niveau de l'emploi, il faut conserver des systèmes d'échanges ouverts», plaide-t-il.

Il pourrait bien prêcher dans le désert : en temps de crise, les gouvernements recherchent des boucs émissaires, et les pays exportateurs sont les plus faciles à désigner à  des opinions publiques électriques. D'où peut-être, pour éviter de succomber aux tentations protectionnistes, des prévisions optimistes destinées à canaliser les énergies dans d'autres directions. Mais attention à ne pas générer des déceptions qui seraient d'autant plus profondes que des illusions auront été artificiellement entretenues.

Gilles Bridier

Crédit photo: manifestation des employés de Continental  Reuters

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