Economie

La Poste et le e-commerce: il y a une vie après le courrier

Hugues Serraf, mis à jour le 27.12.2012 à 10 h 07

Si La Poste ne transportait que des cartes de vœux et des lettres de Tonton à sa petite-nièce, Besancenot et ses collègues seraient au chômage technique. Elle se recentre sur les colis du e-commerce où la concurrence est rude mais semble s’en tirer.

Un facteur charge un colis dans un fourgonnette de La Poste -- Regis Duvignau / Reuters

Un facteur charge un colis dans un fourgonnette de La Poste -- Regis Duvignau / Reuters

Je ne sais pas si c’est aussi votre cas, mais des «lettres blanches», des courriers de ma grand-mère ou de ma tante Alphonsine, je n’en reçois plus beaucoup... C’est sans doute parce que ma grand-mère n’est malheureusement plus de ce monde et que je n’ai pas de tante Alphonsine, mais c’est surtout parce que des lettres blanches, il ne s’en expédie plus beaucoup.

La Poste a beau être une espèce de vache sacrée du service public, le rempart contre le libéralisme et la mondialisation qu’il convient de défendre contre toutes les menaces capitalistes, l’église laïque dont il faut à tout prix conserver au moins une chapelle ouverte dans chacune des 36.000 communes françaises au nom du «lien social», elle achemine surtout des factures et des colis, ces dernières années... Et comme EDF, GDF, Free et toutes les autres sangsues à prélèvement automatique me tannent pour que je choisisse la facture dématérialisée via le Web depuis un moment, et que je finirai bien par accepter, il ne lui restera bientôt plus que les colis.

Et là, des colis, j’en reçois. Plein même! Et pas parce que je vais souvent en colonie de vacances et que mes parents me font passer des paquets de biscuits et des bonbons Haribo pour améliorer l’ordinaire de la cantine mais parce que, désormais, mes bouquins, mes fringues, mes chaussures et même ma tondeuse à cheveux, je les commande sur Internet et, pour le coup, je suis certain que vous faites comme moi parce que c’est une tendance lourde et que plus personne (ou presque) ne va dans les magasins.

Le courrier des particuliers? 3% de l’activité

Mais si l’on reçoit de plus en plus de colis, et que La Poste est sans doute la mieux structurée, avec plus de 17.000 bureaux (en fait plutôt 10.000 vraies agences plus 7.000 «points de contact»), ses TGV, ses avions, ses camions et ses facteurs à vélo, pour profiter à plein du boom de la vente en ligne, s’est-elle pour autant débrouillée pour négocier ce tournant avec les honneurs? David Drujon, responsable de la communication de l’auguste institution, assure que oui:

— C’est vrai, le courrier classique des particuliers est en régression historique et ne représente plus qu’une fraction de notre activité, sans doute autour de 3%, mais nous avons totalement intégré les nouveaux besoins des entreprises et des consommateurs sur le colis, puisque nous en acheminons 265 millions par an [sur un peu moins de 400 millions au total en 2011 et hors «express», NDLR] et que nous avons développé toute une série de services totalement dédiés à l’e-commerce. Il y a des solutions pour les toutes petites entreprises, dont nous pouvons assurer la création d’un site Web de vente à distance, la gestion des commandes, les livraisons, etc., mais aussi pour les plus gros acteurs avec Colissimo et Chronopost pour les envois rapides…

― Mais vous n’êtes pas un peu dépassé avec les horaires et la géographie de vos bureaux, alors que la plupart des consommateurs se font livrer leurs culottes et leurs téléphones portables à l’épicerie du coin de la rue, celle qui ferme à 23h00 même le dimanche?

― Ben non, puisque nous faisons exactement la même chose avec notre réseau de commerçants affiliés PickUp, chez lesquels on peut se faire livrer si c’est plus pratique…

― Ah bon, vous faites ça aussi? Mais je croyais que les syndicats s’étaient mis en pétard lorsque vous avez tenté de livrer du courrier dans les stations de métro, à Paris, pour que les gens puissent justement le récupérer en dehors des heures d’ouverture des bureaux de poste…

― Non, ça c’était juste pour les lettres recommandées. Pour les colis, c’est tout à fait autre chose: les points relais PickUp, il y en a déjà 5.000…

Bon, accordons-lui le bénéfice du doute, à La Poste, parce que pour pas mal de gens, la boîte qui livre des colis de vente à distance chez les commerçants du quartier, c’est plutôt Kiala, une start-up d’une dizaine d’années fondée par Denis Payre, un ancien génie du logiciel, sans doute le seul Français ou presque à mériter d’être désigné comme ça. Kiala n’est d’ailleurs plus vraiment une start-up maintenant qu’elle réalise quelque 50 millions de chiffre d’affaires et qu’elle a été rachetée par UPS, l’une des premières «postes privées» au monde, mais c’est lorsqu’elle était encore un bébé qu’elle a commencé à manger la laine sur le dos de la maison d’Olivier Besancenot.

Kiala: 150.000 colis/jour

Emmanuel Maillet, son responsable de la communication, évoque d’ailleurs ses 4.500 points relais en France avec fierté (pour 6.500 en Europe, l’entreprise s’étant internationalisée) et sa liste impressionnante de clients (Amazon, Celio, Darty, CDDiscount, etc.), mais on se demande tout de même si les choses vont toujours aussi bien maintenant que La Poste s’est réveillée et lui emboîte le pas avec ses immenses moyens:

— Vous savez, la logistique est un environnement concurrentiel sur lequel nous avons une grande expertise logistique et la capacité de traiter 150.000 colis par jour. Nous n’avons pas de problème avec la présence d’un grand opérateur sur le marché.

―150.000 colis par jour [je fais semblant de calculer de tête mais je pianote vite fait sur l’iPhone], ça fait dans les 55 millions de colis par an, c’est encore peu par rapport à La Poste. Mais vous croissez à quelle allure?

―Je ne peux pas le dire, nous ne communiquons pas là-dessus.

―Zut alors! Et votre chiffre d’affaires, il progresse comment?

―Je ne peux pas le dire, nous ne communiquons pas là-dessus…

―Re-zut! Dites-moi plutôt sur quoi vous pouvez communiquer, on ira plus vite…

― Eh bien nous sommes capables de livrer toute la France en J+2, de récupérer les colis et de les réexpédier si c’est nécessaire…

―Comme La Poste alors?

―Oui.

―Mais en moins cher peut-être?

―Non, les prix sont à peu près les mêmes chez tous les opérateurs…

―Ah bon, mais c’est quoi votre avantage comparatif alors?

―Disons que les clients préfèrent peut-être travailler avec une entreprise indépendante et mono-activité, qui n’est pas aussi une banque, un opérateur téléphonique, un prestataire de courrier, etc.

Bon, là, je ne sais pas si c’est un argument qui porte parce que je vois toutes ces pubs de la banque Machin à la télé qui propose elle aussi de l’abonnement au téléphone portable et autres prestations non-bancaires et à qui ça fait plutôt gagner des clients. Et l'argument ne fait d’ailleurs ni chaud ni froid à Amandine Perot, directrice marketing de showroomprive.com, un site de déstockage d’invendus et de fins de séries de produits de marques.

«Nous expédions quelque chose comme 450.000 colis par mois, avec des pointes au moment des fêtes, ce qui nous place sans doute aux alentours de 5 millions d’envois en année pleine. Nous en gérons nous-mêmes la logistique sur deux entrepôts détenus en propre, sur lesquels nous reconditionnons les produits que nous recevons de nos fournisseurs et nous travaillons autant avec La Poste qu’avec Relais Colis, qui est un autre acteur de la livraison hors-domicile. Mais nous ne nous posons pas de questions particulières sur le statut de l’opérateur. D’une façon générale, Chronopost est notre prestataire pour les envois rapides, Colissimo pour les expéditions à domicile ou pour les retraits dans les bureaux de poste et Relais Colis pour le hors-domicile, qui représente à peu 60% de nos envois, puisque son maillage de commerces relais correspond à la distribution géographique de nos clients. C’est d’ailleurs ce souci d’efficacité, avec le prix, qui dicte nos choix. D’ailleurs, en Belgique et aux Pays-Bas, nos principaux marchés hors-France, c’est avec Kiala que nous travaillons, mais aussi avec DPD qui est d'ailleurs une filiale de La Poste!»

Pas de doute, La Poste, maintenant qu'elle n'a plus (ou presque) de courrier à transporter, est donc bel et bien un transporteur de colis comme un autre. Ni plus ni moins. C'est plutôt bien pour Besancenot et ses collègues, c'est certain. Mais pour la défense de l'église laïque, ça va devenir de plus en plus en difficile...

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