France

A chaque président de la Ve République son roi

Jean-Laurent Cassely et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 30.11.2012 à 19 h 03

La comparaison effectuée par Mélenchon entre Hollande et Louis XVI n'est pas nouvelle: de De Gaulle/Louis XIV à Sarkozy/Napoléon en passant par Giscard/Louis XV, il a toujours été d'usage de comparer les chefs de l'Etat de la Ve République à des monarques.

Détournement d'une image du film Marie-Antoinette de Sofia Coppola

Détournement d'une image du film Marie-Antoinette de Sofia Coppola

En comparant François Hollande à Louis XVI pour son aveuglement supposé face à la situation du pays, Jean-Luc Mélenchon frappe fort sur la conduite de l'Etat par le président socialiste, mais ne fait guère preuve d'originalité: dans notre monarchie républicaine, comparer le chef de l'Etat à un roi est une figure imposée que tous ses prédécesseurs ont dû affronter, de manière plus ou (souvent) moins flatteuse.

Florilège.

De Gaulle, l'Etat c'était lui

«Il y en a qui disent que je me prends pour Jeanne d'Arc, pour Louis XIV, pour Napoléon», se plaignait le fondateur de la Ve République. A l'époque, le Canard Enchaîné consacrait à la vie politique française une chronique hebdomadaire, baptisée «La Cour» et signée du journaliste Roger Fressoz et du dessinateur Roger Moisan, où il était représenté sous les traits du Roi-Soleil:

«Entiché d'humanités, le Roi était fort peu embarrassé d'humain, et les entraînements de son coeur le laissaient toujours éloigné des lieux dont les mouvements de sa rhétorique, par parade, par politique, l'approchaient quelquefois. Sa gloire, sa vanité, car ce sont deux choses, étaient en lui au plus haut point.»

Après sa mort, son meilleur ennemi François Mitterrand en fera l'éloge, lui, en le comparant à un autre roi resté dans la mémoire collective:

«De Gaulle, pour moi, c'est d'abord la maîtrise de soi qui sert à la maîtrise de l'Histoire. Je ne vois guère d'exemple comparable, du moins pour la France. A sa manière, toutes choses étant égales, on peut penser à Richelieu, on peut penser aussi au rassembleur, bien que de Gaulle n'ait pas toujours été rassembleur, mais enfin, tout de même, au Henri IV de la fin des guerres de religion.»

Pompidou, le prince d'Orléans

Après le départ de De Gaulle de l'Elysée, le Canard Enchaîné rebaptisera sa chronique sur la vie politique français «La Régence», en référence à celle, longue d'un peu plus d'un septennat, de Philippe d'Orléans, le neveu de Louis XIV, pendant la minorité de Louis XV –comme si l'hebdomadaire satirique avait pressenti le destin de celui qui fut le plus bref président élu de la Ve République.

Mais c'est à un autre prince d'Orléans, le roi Louis-Philippe, arrière-arrière petit-fils du Régent, qu'il sera souvent assimilé: «L'histoire, qui rétablit les perspectives, montrera que ce qu'on croit aujourd'hui est faux: Georges Pompidou n'a pas plus succédé à De Gaulle que Louis-Philippe n'a succédé à Louis XIV», écrira dans sa nécrologie, en 1974, le Nouvel Observateur, en estimant que son régime avait fait sien la devise du ministre Guizot, «Enrichissez-vous».

Giscard moqué en Louis XV

«L'homme qui voulait être roi.» Nous sommes le 2 février 1981, et Valéry Giscard d'Estaing n'est plus président de la République que pour quelques semaines, quand le Nouvel Observateur l'attaque sur ses supposés penchants monarchistes. Dénoncées notamment par Jacques Chirac, les manières «monarchiques» du troisième président de la Ve République le firent beaucoup moquer.

D'autant qu'il descendait en ligne directe, mais illégitime, de Louis XV, dont il fit exposer le portrait à l'Elysée et à qui il fit consacrer une exposition. Dans ses Mémoires, le journaliste Jean Mauriac raconte ces propos tenus devant lui par le comte de Paris:

«Il est d'une vanité sans borne. Un jour, il m'a demandé: "J'aimerai savoir comment je descend de Louis XV." Je lui ai répondu: "Par les femmes, vous savez, les descendances sont nombreuses..."»

Au soir de sa défaite face à François Mitterrand, Coluche aura ce mot:

«Le 10 mai, c’est pas une bonne date pour les rois: y'en a deux qui sont morts ce jour là, Louis XV et Giscard d’Estaing...»

Mitterrand, l'autre Roi-Soleil

En 1981, Mitterrand entre au Panthéon, au sens propre, sur une musique de Lully, le compositeur de Louis XIV. Un an plus tard, il réunit les grands de ce monde à Versailles pour le G7.

Bref, il se coule dans les habits du chef d’Etat de la Ve, qu’il a longtemps fustigée pour le pouvoir absolu qu’elle confère au président. «Les institutions ont été dangereuses avant moi et le redeviendront après moi», déclare-t-il alors dans son style inimitable.

Premier socialiste à devenir président de la Ve République, François Mitterrand est paradoxalement celui qui a le plus été associé à la figure du monarque républicain: «Bien qu'il n'envisageât pas un seul instant la remise en cause des institutions républicaines, c'est sans doute le terme de "monarchie sans le nom" qui décrit le mieux la période de ses deux septennats», lit-on ainsi dans la présentation du livre de Guy Gauthier paru en 2005, François Mitterrand, le dernier capétien.

Le philosophe Jean Guitton, dans le portrait que lui consacrait Libération en 1994, décrivait ainsi le président:

«Mitterrand était royaliste quand je l'ai connu. Il est toujours resté, non pas royaliste mais royal. Il suffit de le voir faire trois pas dans l'espace, il est comme Louis XIV...»

Un Louis XIV dont, à la fin de sa vie, il relisait le testament.

Chirac, le roi-serrurier

Dans son agenda du 14 juillet 2005, Jacques Chirac a-t-il écrit «rien»? En ce jour de garden-party et de traditionnelle interview à l'Elysée, Nicolas Sarkozy, revenu au gouvernement depuis un mois après le fiasco du référendum sur la Constitution européenne, reçoit la presse au ministère de l'Intérieur lors d'une cérémonie en l'honneur des pompiers, gendarmes et policiers. Et lâche, un an après avoir essuyé du président un cinglant «Je décide, il exécute»:

«Je suis prêt à donner beaucoup. Les Français demandent de l'action, ils demandent que l'on bouscule les idées vieillies. Je n'ai pas vocation à démonter des serrures à Versailles pendant que la France gronde.»

Une allusion implicite –contrairement à celle de Mélenchon– mais transparente à Louis XVI, connu pour son amour de la serrurerie. On sait comment l'histoire s'est terminée.

Sarkozy l’Empereur

Ministre des relations avec le Parlement, Henri de Raincourt répondait à l’Assemblée à une question de Delphine Batho, en novembre 2010, sur les sondages de l’Elysée en affirmant que «le président de la République est le premier depuis Louis XIV à avoir soumis le budget de l'Elysée à l'appréciation de la Cour des comptes»... Rires assurés parmi les députés de gauche, qui applaudirent alors abondamment le parallèle.



Quelques mois plus tard, c'est le sénateur-maire (PS) de Dijon François Rebsamen qui comparait le président au Roi-Soleil, mais cette fois la comparaison desservait Nicolas Sarkozy. Soutenant les magistrats en colère après les déclarations du président sur «les dysfonctionnements graves» de la police et de la justice dans l'affaire du meurtre de Laetitia à Pornic, Rebsamen affirmait que le chef de l'Etat «pense comme Louis XIV: "L'Etat, c'est moi”».

Mais c’est plutôt l’image de Napoléon 1er qui va être associée au «règne» de Nicolas Sarkozy, par exemple par le journaliste Alain Duhamel ou l'écrivain Patrick Rambaud.

Une comparaison qui a fait florès jusque chez les correspondants des médias étrangers. Lors de la campagne de 2007, une journaliste chinoise de Phoenix TV confirmait ainsi que les Chinois associent les deux hommes d’Etat:

«En Chine quand on parle de lui, on le met souvent avec une autre personnalité française: Napoléon. [...] Il est pas très grand mais il est déterminé, on a l’impression qu’il peut tout faire.»

Hollande et Marie-Antoinette

Alors, Hollande est-il ce roi crépusculaire, «aussi aveugle que Louis XVI», trop occupé à réparer ses serrures pour prendre la mesure du mécontentement de la rue? Un surprenant parallèle entre Marie-Antoinette et Valérie Trierweiler a déjà été fait dans le Guardian par... Trierweiler elle-même.

Alors que la journaliste interroge Laurent Binet, auteur d'un ouvrage sur les coulisses de la campagne présidentielle du candidat socialiste, Rien ne se passe comme prévu, l’écrivain affirme que la première dame se moque d’elle-même et se compare à la femme du souverain:

«Elle avait l’habitude de s’appeler elle-même Marie-Antoinette devant moi, ce qui n’est pas exactement un compliment en France, comme vous le savez. [...] Après le Tweetgate, elle m’a dit qu’elle croyait que les journalistes l’enverraient à la guillotine s’ils le pouvaient.»

Jean-Laurent Cassely et Jean-Marie Pottier

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