Monde

Pour Israël, l'intérêt du statu quo iranien

Jacques Benillouche, mis à jour le 15.06.2009 à 6 h 59

La victoire d'un candidat modéré en Iran aurait compliqué les relations diplomatiques et la politique intérieure de l'Etat hébreu.

La trêve du shabbat qui est toujours respectée en Israël, sauf en tant de guerre, a évité aux dirigeants de faire à chaud une déclaration politique après les résultats des élections iraniennes. Le temps les a incités à la réflexion pour donner à leurs mots et à leurs phrases une consistance pesée et réfléchie. Seul le vice-ministre des affaires étrangères s'est contenté d'une déclaration à demi-teinte empreinte de langue de bois: «la communauté internationale devrait redoubler d'efforts pour vaincre la menace terroriste iranienne et les aspirations nucléaires de la république islamique immédiatement, étant donné les résultats des élections iraniennes».

Les Israéliens n'ont pas suivi ces élections avec beaucoup de passion car ils étaient persuadés que le résultat ne changerait rien à leurs préoccupations. Le candidat qualifié de modéré ne faisait pas illusion puisque l'Iran avait déjà fait l'expérience d'un président réformateur, en la personne du président Khatami, qui avait  apporté peu de changement sur le plan intérieur et rien sur le plan international. D'ailleurs son mandat avait été perçu par la majorité des iraniens comme une trahison puisque, élu sur un programme de changement, il n'avait pas réussi à faire bouger les lignes.

Seule la dialectique pouvait à la rigueur évoluer: le fond resterait identique avec un parlement iranien sans pouvoir effectif et un exécutif disposant de marges de manœuvres très réduites. En effet le Guide Suprême, Ali Khamenei,  détient des compétences temporelles et cultuelles puisqu'il a le pouvoir sur l'armée, les milices, les médias et les mosquées. Le rôle du Président de la république est une fonction d'apparat sans réel pouvoir. Les analystes israéliens restaient donc persuadés que les conservateurs détenaient déjà tous les rouages de l'Etat pour empêcher l'émergence d'un candidat qui ne s'affirmerait pas de leur bord.

Le danger du président modéré: l'ambigüité

Le gouvernement israélien préfère en fait combattre un président iranien qui affiche clairement ses intentions plutôt qu'un modéré qui pourrait mystifier l'administration américaine par une attitude ambiguë et un verbiage taillé sur mesures. Ahmadinejad, qui a déjà fait ses preuves, aura du mal à berner Barack Obama même s'il décidait de changer de stratégie. Benjamin Netanyahou sait lui aussi à quoi s'en tenir. Il pourra continuer à stigmatiser le danger que fait peser l'Iran tout en comptant sur l'atonie d'une opposition qui, par principe, soutient le gouvernement en place lorsque l'ennemi se fait menaçant. Elle appuie toute décision de guerre, celle du Liban ou de Gaza en particulier, puis règle ses comptes après le consensus lorsque l'existence du pays n'est plus en cause.

Hussein Moussavi, selon Israël, n'aurait pas mieux fait que son rival et il aurait eu les mains liées s'il avait eu une éventuelle intention de renouer des liens avec les Etats-Unis. D'ailleurs ces derniers se sont dispensés d'apporter un quelconque soutien à l'un ou l'autre des candidats qui se présentait contre le président sortant. En fait, seul le guide Khamenei détient le pouvoir de décider de l'orientation à donner aux relations avec l'Occident et dans ce domaine, Ahmadinejad joue le rôle d'épouvantail et de fusible à un pouvoir iranien qui se réjouit d'une politique de démagogie populiste qui détourne l'attention sur les problèmes réels du pays (l'inflation supérieure à 25%, revenus pétroliers en chute libre, forte pauvreté avec un Iranien sur cinq en dessous du seuil de pauvreté, investissements étrangers complètement gelés...)

La crise va s'amplifier, Lieberman peut s'en réjouir

Les résultats des élections donnent des arguments aux Israéliens qui cherchent à faire comprendre que l'entente avec les mollahs - notamment pour ouvrir les portes de l'Asie centrale et de ses hydrocarbures - ne pourra jamais se faire sur le dos d'Israël qui risque d'être le premier pays à souffrir d'une éventuelle bombe nucléaire iranienne. Lieberman le nationaliste a accepté de tempérer ses propos et de jouer le rôle de colombe jusqu'aux élections pour permettre aux alliés des Etats-Unis de s'engager dans la voie d'un effort collectif de sanctions contre l'Iran. Ehud Barak, le travailliste, avait lui même appuyé la posture de son collègue: «J'ai dit aux dirigeants américains que les négociations devaient être courtes, limitées dans le temps et assorties de sanctions souples comme par exemple des restrictions sur les transferts d'argent». Mais les intérêts commerciaux des occidentaux ont primé sur la réalité politique et leur silence n'a pas permis de faire peur aux Iraniens.

Le maintien d'Ahmadinejad au sommet de l'Etat ne fera qu'amplifier la crise et cela ne sera pas pour déplaire à Lieberman. Il s'est montré jusqu'à présent étonnamment muet quand tous les observateurs voyaient dans son arrivée au gouvernement un signe de droitisation extrême. Il reprendra sa liberté de parole pour agiter à nouveau la menace d'une frappe israélienne contre l'Iran. Le problème de la bombe iranienne n'est pas l'argument unique qui motive les inquiétudes de l'Etat hébreu.

La bombe... et le reste

L'Iran s'est invité dans le conflit israélo-arabe en armant les milices du Hezbollah et du Hamas et en soutenant la Syrie, son sous-traitant. Il empêche toute défaite des Palestiniens mais s'oppose en revanche à la conclusion d'accords de paix avec les pays de la région. La neutralisation de l'Iran est donc l'objectif prioritaire d'Israël qui essaie de convaincre Barack Obama qu'Ahmadinejad est un danger pour leur approvisionnement pétrolier tant qu'il restera au pouvoir et tant que le risque nucléaire se précisera.

La réélection du président iranien aura par ailleurs pour effet de sensibiliser l'opinion juive mondiale sur le risque d'une nouvelle Shoah, comme l'avait signalé le président Shimon Pérès. Israël continuera donc à bénéficier d'un soutien inconditionnel, politique et financier, de toutes les communautés de la Diaspora qui n'ont jamais ménagé leurs aides quand un danger menaçait l'existence de l'Etat juif.

Le statut quo convient donc parfaitement aux dirigeants israéliens. Ils neutraliseront leur opposition politique, obtiendront des Etats-Unis un vote positif à l'ONU, mobiliseront leurs réseaux de soutiens mondiaux, recevront des Américains les armes et les matériels sophistiqués pour leur armée, maintiendront active la vigilance de leur opinion publique, consolideront l'extension des colonies comme fondement de leur stratégie de défense, justifieront leur combat contre le Hamas et le Hezbollah, alliés de l'Iran, et enfin érigeront en dissuasion toute action militaire préventive. Netanyahou pourra trouver dans cette réélection iranienne la justification de son refus de toute solution de deux Etats pour deux peuples et de la poursuite de la construction de logements en Cisjordanie.

Jacques Benillouche

Image de une: CC Flickr .Faramarz . A Téhéran vendredi ou samedi.

Jacques Benillouche
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