Pourquoi le Yéti, Bigfoot et le monstre du Loch Ness n'existent pas

Bigfoot?/Ben Cumming via Flickr CC License by

Bigfoot?/Ben Cumming via Flickr CC License by

A la recherche du Sasquatch, l'hypothétique primate humanoïde d'Amérique du Nord.

Pour partir à la recherche du Bigfoot, Jeff Meldrum entend se servir d'un dirigeable télécommandé. Quand vous traquez une créature mythique, connue pour avoir éludé tous ses poursuivants, tabler sur un ballon énorme et bruyant est clairement la chose à faire... Meldrum, un anthropologue de l'Université de l’État d'Idaho ayant débuté sa carrière par l'étude de l'anatomie podale des primates avant de bifurquer vers les monstres, espère lever 300.000 dollars pour son projet aéroporté.

A l'heure actuelle, il tente – sans grand succès – de convaincre des investisseurs privés (rien de surprenant à ce que son institution d'origine ait refusé toute collaboration). C'est beaucoup d'argent et d'énergie pour une expédition qui, manifestement, ne se soldera que sur une série de photos floues, sortes de vignettes Instagram d'une promenade dans les bois du Pacific Northwest.

Quand j'étais petit, les récits de rencontres avec le Yéti, le monstre du Loch Ness, le Diable de Jersey, Bigfoot et autres cryptides me passionnaient, mais leur degré de véracité n'a jamais dépassé celui de clichés mal cadrés et d'histoires qu'on se raconte à la veillée. Et en ce qui concerne le légendaire primate humanoïde d'Amérique du Nord et ses collègues poilus, l'image laissée par les historiens et les sociologues est celle d'une invention culturelle, dont l'évocation répétée permet de peupler nos forêts de mystères et de sauvageries.

Les histoires sur le Bigfoot ont commencé à pulluler après les expéditions dans l'Himalaya des années 1950 et la découverte d'empreintes de Yéti équivoques – aucune d'entre elles n'a été attribuée avec certitude à un descendant du Gigantopithèque, ou d'un quelconque hominidé préhistorique. Depuis, les fans du Sasquatch ont fait dans la continuité rétroactive en intégrant à leur mythologie légendes indiennes et moult face-à-face avec la bête historiquement douteux, mais la piste est on ne peut plus claire: le Bigfoot n'est pas un monstre, c'est un mème.

L'organisation officielle des traqueurs du Bigfoot

Ce qui n'entame en rien la ferveur des cryptozoologues. Ils sont persuadés que ces êtres monstrueux sont là, quelque-part, mais qu'ils sont simplement hors de portée. En allant faire un tour sur le site de la BFRO, l'organisation officielle des traqueurs du Bigfoot, vous trouverez beaucoup plus  d'excuses que de preuves incontestables. Malgré l'omniprésence des téléphones portables et la simplicité des pièges photo, personne n'a encore réussi à produire d'image claire et nette du légendaire primate. Si on en croit le site, les observations du Sasquatch se font toujours de manière furtive parce que l'animal est assez intelligent pour ne pas se faire prendre, et parce que les photographes ont souvent du mal à dépasser leur «peur et/ou leur confusion initiale».

Et quant à l'absence de cadavres ou d'ossements, «aucun travail sérieux n'a encore été entrepris pour rechercher les restes de grands singes fossiles dans les forêts où ils sont censés vivre», affirme le site de la BFRO, avant de conclure sans sourciller que «personne ne devrait s'attendre à pouvoir trouver, collecter et identifier les restes d'une espèce aussi insaisissable sans déployer d'efforts considérables». Même de l'avis des fanas du Sasquatch, débusquer le squelette de leur mythe chéri demande trop de boulot. 

Mais si le Sasquatch était réel, il y aurait des moyens de détecter l'existence de la créature. Déjà, il y aurait des traces fossiles de l'arrivée de grands singes en Amérique du Nord, sans doute en provenance de l'Asie du Pléistocène. Or aucun fossile de primate non-humain n'a jamais été découvert en Amérique du Nord (l'unique candidat n'était en réalité qu'une dent de pécari mal identifiée). Sur le terrain, les biologistes étudiant des espèces insaisissables se servent de pièges photos, analysent des données génétiques prélevées sur des excréments et suivent les traces laissées par ces animaux.

Avec de telles sources, nous devrions avoir une bonne dose de preuves en notre possession – mais tout ce que nous avons sous la main, ce sont des observations fugaces et indirectes qui, compte-tenu de leur nombre, devraient me permettre de me lever chaque matin et de tomber sur une famille de Sasquatch en train de dévaliser mes poubelles. Les aficionados du Bigfoot ne sont pas d'accord et affirment avoir réellement découvert traces, poils et autres éléments à charge, mais tout ce que montrent des images floues d'un ours galeux ou des clips tellement tremblotant qu'ils seraient capables de donner la nausée au réalisateur de Cloverfield, c'est un esprit critique en berne.

Rien de scientifique

Car face au temps passé dans les bois, à échanger diverses histoires et à se plaindre que personne ne les prend au sérieux, aucun chasseur de Bigfoot n'a encore envisagé son sujet de manière scientifique. Mais peut-être que les traqueurs de Sasquatch et autres pisteurs de cryptides n'ont tout simplement pas envie d'user de techniques ayant fait leurs preuves pour débusquer l'objet de leur fascination. Mieux vaut parier sur des méthodes non conventionnelles et extravagantes, à l'instar de zeppelins télécommandés – et pouvoir garder le mystère entier.

Le Bigfoot est loin d'être le seul monstre nourri par la foi. Des créationnistes, partisans d'une existence récente de la Terre, organisent des virées au Congo pour rechercher les traces de sauropodes vivants, et collectionnent les récits d’hurluberlus persuadés d'avoir croisé des ptérosaures aux quatre coins du monde. Quand vous préférez rejeter l'ensemble des connaissances scientifiques pour croire en une Terre créée il y a 6.000 ans avec des tyrannosaures nés le même jour qu'Adam et Ève, je suppose qu'imaginer un apatosaure coulant des jours heureux dans le bassin du Congo n'a rien d'extravagant.

Et qui pourrait faire l'impasse sur les serpents des mers?  Même si de nombreux témoignages sur des monstres marins correspondent manifestement à des calamars géants, des phoques et d'autres créatures parfaitement connues, pour bon nombre de naturalistes amateurs et de fervents cryptozoologues, d'énormes serpents couverts d'écailles peuplent toujours les fonds des océans.

Mais toutes les observations de monstres ne relèvent pas forcément du canular ou du charlatanisme. Dans certains cas, les gens distinguent réellement quelque chose dans l'eau, dans la nuit ou dans les bois. Pour un chasseur de monstres convaincu, le moindre craquement de branche, le moindre mouvement à la surface de l'eau sera une preuve. C'est de la paréidolie, un test de Rorschach grandeur nature.

Cabdorosaure

Dans tout ce panthéon chimérique, ma créature préférée est le cadborosaure. Les livres qui me passionnaient enfant faisaient la part belle à ce monstre parce qu'on dispose d'une photo assez nette de sa personne, même s'il ne s'agit que d'un amas de chairs à moitié digérées, extrait de l'estomac d'un cachalot et exposé sur un quai du port de Naden, en Colombie britannique, un jour de 1937. Ce gros filament gluant faisait l'effet d'une créature à la tête de cheval, avec un corps tortueux et une nageoire caudale en lambeaux.

En réalité, cette carcasse était probablement celle d'un requin. A l'instar du «Monstre de Montauk» ou du «Diable de San Diego», des restes de raton laveur ou d’opossum peuvent facilement ressembler à des créatures extraordinaires. Le processus de décomposition en a leurré plus d'un.

Quoi qu'il en soit, pour certains partisans des cryptides, ces restes étaient réellement ceux d'un serpent des mers peuplant les côtes de Colombie britannique – des affirmations qui se fondent, entre autres, sur le témoignage d'un pêcheur, William Hagelund, et de ses mémoires publiées en 1987. Dans ce texte, il prétendait avoir brièvement capturé en 1968 un petit serpent marin, près de l'île de Courcy.

Plus tard, les cryptozoologues Edward Bousfield et Paul LeBlond se sont servis de cette histoire pour affirmer qu'Hagelund avait attrapé un bébé cadborosaure. Mais comme le prouvent les récents travaux des zoologues Michael Woodley, Darren Naish et Cameron McCormick, qui ont comparé les caractéristiques décrites par Hagelund à celles d'animaux connus, la bestiole s'approcherait davantage d'un banal syngnathe que d'un reptile ou d'un monstre mystérieux.

Les monstres marins existent sûrement

Il existe très probablement d'énormes animaux marins encore inconnus, mais ce ne sont pas des serpents marins. Dans un autre article, Woodley, Naish et Hugh Shanahan soulignent que la description formelle de nombreux et charismatiques animaux aquatiques ne s'est faite que relativement récemment, à l'instar du requin grande gueule (Megachasma pelagios), en 1983, et de la baleine à bec pygmée (Mesoplodon peruvianus), en 1991.

Au début du mois, la zoologue Kirsten Thompson et ses collègues ont officiellement découvert deux spécimens de baleine à bec de Travers, une espèce décrite en 1872 mais qui n'était jusqu'ici connue que sur la base de fragments osseux. Selon Woodley, Naish et Shanahan, en se fondant sur ce genre d'études et sur l'analyse statistiques des découvertes zoologiques, on peut très raisonnablement parier sur l'existence d'espèces inconnues de phoques ou de lions de mer.

Si elle était faite correctement, la cryptozoologie serait impossible à distinguer de la zoologie. Ses observations et ses rares données disponibles seraient interrogées, comparées et testées pour y chercher l'inconnu – sans besoin d'impliquer des mondes disparus et des créatures mythiques.

Dans les océans, à la limite, les animaux ont suffisamment d'espace pour se cacher. Mais les habitats terrestres se font de plus en plus restreints à mesure que le temps passe. Aucun pays ne peut prétendre accueillir Bigfoot. Et les excursions des chasseurs de cryptides ont beau être davantage «scienteuses» que scientifiques, leur persistance permet d'invalider l'existence du Bigfoot.

Extinction des espèces

En 2010, des chercheurs de l'Université du Queensland, Diana Fisher et Simon Blomberg, laissaient entendre que l'extinction d'une espèce n'était pas aussi facilement décelable que ce qu'en pensaient les zoologues. Sur un ensemble de 187 mammifères soit-disant disparus, un tiers avait été redécouvert ultérieurement. Le temps passé à rechercher ces espèces disparues faisait une grosse différence. Si une ou deux expéditions ne permettent pas de prouver l'existence d'une espèce rare, il suffit en général d'en organiser entre trois et six.

Au-delà de 11 battues, la probabilité de découvrir une espèce de mammifère chute dramatiquement. Des zoologues n'ont eu de cesse de traquer le dauphin du Yang Tsé ou le tigre de Tasmanie et de revenir bredouille et, compte-tenu des lois statistiques décrites par Fisher et Blomberg, nous pouvons tristement conclure à leur disparition. Maintenant, faites le compte de tous ceux – amateurs comme professionnels – qui se sont lancés sur les traces du Bigfoot. Avec tant de personnes et tant d'expéditions à travers tout le pays, à l'heure qu'il est, quelqu'un aurait forcément dû trouver la preuve incontestable de son existence.

Dans une étude de 2009, l'entomologiste Jeff Lozier et ses collègues ont fait encore mieux en utilisant le Sasquatch pour critiquer un type spécifique d'analyse écologique, la «modélisation de niche». Selon cette théorie, observer des organismes dans des environnements spécifiques permet de prédire dans quels autres habitats ces mêmes organismes seront trouvés, ou auront de grandes chances de se déplacer pour faire face au changement climatique anthropique.

Des millions d'espèces pas encore découvertes

Avec ses co-auteurs, Lozier a analysé 551 observations supposées du Bigfoot archivées par la BFRO et, compte-tenu des lieux où elles se sont produites, en a déduit que la présence du Sasquatch devrait être commune du sud de la Californie jusqu'aux portes de l’État de Washington. Mais le moins surprenant, c'est peut-être que toutes ces «observations» et ces traques du Sasquatch ont eu lieu dans des contrées où vit l'ours noir, le plantigrade comptant sans doute pour bon nombre des récits où une forme sombre et hirsute s'avance d'un pas lourd dans la forêt.

L'époque n'a jamais été aussi propice aux explorateurs biologiques. L'an dernier, le biologiste Camilo Mora et ses co-auteurs estimaient à 8,7 millions le nombre probables d'espèces eucaryotes sur notre planète, dont la très grande majorité – 86% des espèces terrestres et 91% des marines – attend d'être décrite. Cette estimation se fonde sur des connaissances imparfaites, évidemment, et frôle le débat philosophique sur la définition d'une espèce, mais elle souligne tout de même un point important: nous en savons réellement très peu sur nos voisins qui peuplent cette planète. Mais cela ne rend pas pour autant plausible l'existence de Bigfoot, du cadborosaure ou de leurs semblables.

Près de nous, en nous, au-dessus et en-dessous de nous, il existe une extraordinaire biodiversité et, pour la plupart, ces organismes nous sont encore inconnus. Pour autant, certains préfèrent tâtonner dans le noir à la recherche de fantasmes, de peurs et de chimères. Des découvertes restent à faire et des mystères restent à élucider, mais ils n'ont pas la forme de serpents des mers et d'humanoïdes surnaturels impossibles à photographier. A chaque fois qu'un fanatique du Sasquatch ou qu'un cryptozoologue créationniste s'aventure dans la forêt, tout ce qu'il réussit à prouver, c'est  l'inexistence de sa proie.

Brian Switek

Traduit par Peggy Sastre