Culture

«Operacion E»: le conflit colombien en contrechamp

Anne Denis, mis à jour le 30.11.2012 à 14 h 53

Au-delà de l’histoire incroyable du sauvetage de l’enfant de Clara Rojas, né chez les Farc, le réalisateur Miguel Courtois rend hommage aux millions de victimes anonymes et méprisées de ce conflit, et donne à son film une portée universelle.

José Crisanto est un paysan pauvre à qui l'on confie le fils d'une femme politique colombienne kidnappée par les Farc en même temps qu'Ingrid Betancourt. ©EUROPACORP

José Crisanto est un paysan pauvre à qui l'on confie le fils d'une femme politique colombienne kidnappée par les Farc en même temps qu'Ingrid Betancourt. ©EUROPACORP

Une scène coup de poing ouvre le film « Operacion E », sorti mercredi sur les écrans français: des hélicoptères militaires survolent et mitraillent une clairière dans la jungle, des hommes en armes ripostent tandis qu’au milieu du vacarme, une femme invisible hurle de douleur, et qu’on devine, via des mouvements de caméra de plus en plus saccadés, qu’on la transporte en courant à l’abri des arbres.

On comprend vite que la scène retrace l’accouchement de Clara Rojas, enlevée par la guerilla colombienne en 2002 en même temps qu’Ingrid Betancourt. Durant ses 6 ans de captivité, elle a eu un enfant, Emmanuel, né dans la forêt amazonienne et qui, malade et le bras cassé à la naissance, lui a été retiré quand il avait 8 mois, pour être confié à un paysan pauvre, José Crisanto, dont le beau-père était guérisseur.

Chassé de sa terre par les paramilitaires, ce cultivateur de coca survivait tant bien que mal avec sa femme et ses 5 enfants dans une zone contrôlée par les Farc, en vendant de la pâte de cocaïne au chef local des guerilleros. Sommé, sous peine de mort, de sauver cet enfant, José Crisanto s’est débattu dans des difficultés grandissantes, se décidant, malgré l’interdiction des Farc, à fuir avec sa famille pour conduire l’enfant dans un dispensaire, où les Affaires Familiales, ignorant de qui il s’agissait, le lui ont retiré pour mauvais traitements. Jusqu’à ce que, près de trois ans plus tard, les chefs de la guerilla, qui s’étaient engagés auprès du gouvernement Uribe, à relâcher trois otages — dont Clara Rojas et son fils — viennent lui réclamer cet enfant dont tous avaient perdu la trace.

José Crisanto, symbole des victimes anonymes du conflit

Le sort d’Emmanuel, dont l’existence n’a été révélée que tardivement par un otage évadé, a été largement médiatisée dans le monde et surtout en Colombie, où l’«Operacion E» —nom donné aux opérations de recherche— a fait pendant des mois la une des journaux. Il a finalement été retrouvé et libéré avec sa mère en janvier 2008. Mais le rôle clé de Jose Crisanto —accusé ensuite d’enlèvement par le gouvernement colombien et jeté en prison pendant 6 ans — est resté obscur.

C’est sur le destin incroyable et tragique de ce paysan totalement égaré, dépassé —remarquablement joué par l’acteur espagnol Luis Tosar —  que Miguel Courtois, réalisateur franco-espagnol du film, s’est concentré. En cherchant à coller au plus près de la réalité, mais avec une intensité dramatique bouleversante:

«Ce qui m’intéressait, c’était de raconter pour la première fois le conflit colombien du point de vue d’une de ses victimes. Je me suis rapidement rendu compte que je racontais en fait l’histoire emblématique de toutes les victimes de tous les conflits, les héros anonymes dont on n’entend jamais parler mais qui font l’histoire et auxquels on ne remet jamais de médailles».

«On ne peut pas réduire le drame des 4 millions de déplacés du conflit colombien au sort de quelques otages médiatiques, même si cela n’enlève rien, bien sûr, à la souffrance de ces derniers. Le film parle de ces gens qui n’ont jamais le choix dans une guerre et qu’on accuse a posteriori d’être du mauvais côté de la barrière, alors qu’ils ont juste tenté de survivre. La situation est la même en Afghanistan, au Tchad, aujourd’hui au Mali».

Le tournage en Colombie, très médiatisé, a en partie interféré avec la réalité. «Pendant le tournage, José Crisanto était en prison, accusé d’être un kidnappeur des Farc et un trafiquant de drogue ». Miguel Courtois et d’autres membres de l’équipe l’ont rencontré longuement, s’inspirant de sa version et la recoupant:

«Tous les faits racontés dans le film sont vrais et vérifiables. A partir de là, l’interprétation des faits peut varier pour faire de ce paysan un salaud ou une victime. Moi j’ai choisi clairement de le décrire comme une victime et, finalement, la justice colombienne nous a donné raison alors qu’elle n‘était pas, a priori, favorable à cette thèse».

José Crisanto a, de fait, été innocenté et libéré à la fin du montage du film (selon Miguel Courtois, la médiatisation a accéléré l’enquête) et a été soutenu à sa sortie par l’équipe de production. Il y a un mois, il a retrouvé ses enfants —sa femme a coupé les ponts— mais sa situation reste précaire. «Les Farc ont mis sa tête à prix, il est en danger et doit se faire oublier».

Quant à Clara Rojas, le réalisateur ne l’a jamais rencontrée. «Elle est restée cramponnée à l’idée que cette histoire lui appartenait et je peux la comprendre. Elle a clairement cherché à empêcher que le film se fasse, à faire interdire le tournage», regrette-t-il, invoquant un malentendu: «elle pensait que le film retraçait sa vie, alors qu’il traite d’un pan de cette histoire qu’elle n’a pas connue». Selon lui, Clara Rojas (qui n’est jamais montrée dans le film)  pense toujours aujourd’hui que José Crisanto a kidnappé son enfant.

Fragiles négociations de paix

«Operacion E» se garde en revanche de prendre parti politiquement, renvoyant dos à dos guérilla et gouvernement. «C’est un pays en guerre. Il est difficile pour nous, Européens, d’imaginer qu’on ne puisse pas avoir accès à certaines zones». Initiées en septembre par le président Juan Manuel Santos, des négociations de paix ont débuté le 20 novembre dernier à La Havane entre les Farc et les autorités colombiennes. Cette initiative soulève dans le pays autant d’espoir que de fatalisme, compte tenu des échecs de trois précédents processus de paix, dont le dernier en 2002. 

Observateur du conflit pendant plusieurs mois, Miguel Courtois fait plutôt partie des sceptiques:

«Je crois que le peuple colombien est fatigué de cette guerre mais je suis malgré tout un peu réservé sur l’issue de ces négociations et ce, pour deux raisons principales. D’une part, les membres des Farc sont devenus d’énormes narcotrafiquants, les sommes en jeu sont monumentales. Dans ces conditions, je ne vois pas comment ils pourraient du jour au lendemain trouver une sortie honorable, aller travailler, payer des impôts. D’autre part, l’armée colombienne est, comme toutes les armées en guerre, très bien traitée, elle fait partie des priorités de l’Etat. Tous ces militaires sont-ils prêts, aux aussi, à redevenir des citoyens comme les autres?»

Au-delà même de ses doutes partagés par beaucoup sur la viabilité d’un éventuel accord de paix, les conditions mêmes pour la signature d’un tel accord sont d’ailleurs loin d’être réunies. Le président Santos veut aller vite —les discussions ne se prolongeront pas au-delà de juillet 2013, a-t-il déclaré — et les sujets autour desquels les deux parties doivent trouver un consensus  sont plus complexes les uns que les autres: fin des hostilités, redistribution des terres agricoles, droit des victimes, lutte contre le trafic de cocaïne, et participation des Farc à la vie politique, Bogota n’étant pas hostile au principe de leur transformation en parti légal.

Bien que Santos n’ait prévu, pour garder la main, aucune démilitarisation durant les discussions, le chef de la délégation des Farc, Ivan Marquez, a annoncé la semaine dernière un cessez- le-feu unilatéral, en gage de bonne volonté. Lundi cependant, au vu de plusieurs escarmouches, le ministre de la Défense a remis en cause la réalité et la sincérité de cette trêve, attestant de l’extrême fragilité du processus.

C’est dans ce contexte tendu qu’«Operacion E», sortira bientôt en Colombie —en février ou mars prochain, espère Miguel Courtois. Accompagné sans doute d’une vaste couverture médiatique… et polémique.

Anne Denis

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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