Dans les vapeurs de New York

Dans les rues de New York, en avril 2007. REUTERS/Eric Thayer

Dans les rues de New York, en avril 2007. REUTERS/Eric Thayer

La ville est célèbre pour ses volutes. D'où viennent-elles?

Les rues de la ville la plus sale des Etats-Unis sont célèbres pour un trait bien distinct. Il ne s'agit pas de ses habitants qui, bien que détenteurs de la palme américaine du style et de la diversité, ne sont que quinzièmes en terme d'attrait (ou onzièmes selon leur propre jugement).

Il s'agit de ces nuages de vapeur qui, avec le charme de Brigitte Bardot tirant sur sa Gauloise, se dégagent nonchalamment des trottoirs de la deuxième (ou sixième?) plus grande métropole du monde.

A moins d'avoir grandi en dessous de la 96e Rue à Manhattan, on découvre en général ces fumerolles photogéniques, en même temps banales et mystérieuses, à la télévision ou au cinéma (elles sont presque un personnage à part entière de Taxi Driver, de Scorsese). Mais que l'on soit touriste, New-Yorkais ou admirateur lointain, ces vapeurs emblématiques font partie de la multitude d'expériences sensorielles qui rendent les rues de Manhattan si typiques. Ces panaches sont le concentré visuel du monde enfoui de la Grosse Pomme –travailleurs souterrains et métro, schiste et égouts.

Manhattan, avril 2011. REUTERS/Gary Hershorn

Et vapeur: il se passe forcément quelque chose là-dessous pour que de la vapeur se dégage à l'air libre. En quantité telle, d'ailleurs, que d'étranges cheminées rayées doivent parfois lui indiquer le chemin du ciel. Alors, d'où vient donc cette vapeur? Quatre possibilités:

  • a) New York possède un réseau de conduites qui desservent la vapeur dans les immeubles, un peu comme l'électricité. Cette vapeur chaude a plusieurs usages, dont la climatisation des bâtiments.
  • b) Le réseau d'appareillage électrique situé sous Manhattan –câbles, sous-stations, postes d'alimentation du métro– est si dense, et si densément recouvert de béton, qu'il nécessite des installations de refroidissement spécifiques qui utilisent l'eau de l'Hudson et de l'East River, laquelle est ensuite évacuée sous forme de vapeur via les canalisations d'égouts, des drains et diverses bouches d'aération.
  • c) Les anciennes canalisations d'eau et d'égouts de New York sont si sujettes aux fuites qu'elles présentent un danger pour les réseaux très denses d'électricité et de transports qui se trouvent en dessous. Le vieux réseau électrique dispose de nombreux «bacs de récupération» qui recueillent les eaux de fuite et les transforment en vapeur avant qu'elles ne causent des dommages (ce qui explique pourquoi il y a souvent davantage de vapeur après un épisode pluvieux ou neigeux).
  • d) Si presque tous les pays développés ont adopté le train électrique, certains spécimens américains –notamment les motrices Amtrak de l'Hudson Line– fonctionnent encore au diesel, ce qui pose problème quand les trains entrent sous terre à l'approche de Manhattan. Les émissions sont capturées par des filtres dans les trois tunnels «spécial diesel» qui courent de la 125e Rue à [la gare] Penn Station. De la vapeur est ajoutée à ces émissions pour s'assurer qu'elles sont bien évacuées.

New York, avril 2007. REUTERS/Eric Thayer

Et la réponse est...

  • a) Le vénérable fournisseur d'énergie de New York, Con Edison, distribue la vapeur dans Manhattan comme tout autre produit de ce type (gaz, eau, électricité). La vapeur –en partie fabriquée à cet usage, en partie «déchet» de la production d'électricité– provient des centrales électriques.

Les circuits de vapeur urbains d'une telle taille sont rares, et celui de New York est le plus grand du monde (Lockport, dans l'Etat de New York, fut la première ville de la planète à s'équiper d'un tel système, en 1877, et celui de Denver est le plus vieux du monde toujours en service). Le circuit new-yorkais est constitué de 170 km de canalisations principales et de 3.000 bouches d'accès, pour desservir quelque 1.800 bâtiments, de l'Empire State Building au siège des Nations unies. Le réseau s'étend de la pointe sud de Manhattan jusqu'à la 96e Rue dans le West Side, et jusqu'à la 89e Rue dans l'East Side.

La vapeur sert à tout, même à refroidir

A quoi sert cette vapeur? Une petite partie est utilisée comme... vapeur dans les blanchisseries et même dans les hôpitaux pour stériliser le matériel. Et la plus grande partie sert à chauffer les bâtiments et leurs circuits de distribution d'eau.

Plus surprenant, étant donné que la température de la vapeur est d'environ 176 degrés Celsius, elle sert également à refroidir les immeubles, grâce à la magie noire des réfrigérateurs à absorption. Selon Michael Clendenin, directeur de la communication de Con Edison, l'usage de la vapeur pour climatiser les bâtiments permet de grandement soulager le réseau électrique en été.

Les circuits de vapeur urbains offrent de réels avantages, car une grande centrale est beaucoup plus efficace qu'une multiplicité de chaudières individuelles. De même, les mesures visant à réduire la pollution atmosphérique sont ainsi mieux ciblées. Cependant, vu les coûts d'infrastructure d'un réseau souterrain de canalisations, la vapeur urbaine s'avère surtout intéressante dans les zones densément peuplées. Comme Manhattan, par exemple.

Une cheminée à vapeur, après Sandy, octobre 2012. REUTERS/Carlo Allegri

Mais alors, si la vapeur est si utile, pourquoi en voit-on autant s'échapper dans les rues de New York? En réalité, la majorité de la vapeur qui s'envole vers les cieux ne provient pas du circuit de vapeur proprement dit; c'est de l'eau (du moins, espérons que c'en est) issue d'autres sources qui est entrée en contact avec le circuit de vapeur et qui a elle-même été transformée en vapeur. Les soupapes de sûreté peuvent également dégager de la vapeur, comme une fuite.

La peur de l'amiante

En cas de travaux, l'une de ces «cheminées à vapeur» si attachées au paysage new-yorkais est installée, afin d'éviter que les passants ne se brûlent et que les voitures ne soient perturbées par la fumée.

Mais il arrive que le circuit de vapeur cause de sérieux dégâts.

L'explosion à l'angle de la 41e Rue Est et Lexington Avenue, juillet 2007. REUTERS/Chip East

Ainsi, en 1989, trois personnes ont été tuées par une explosion du circuit près de Gramercy Park. En 2007, une autre explosion spectaculaire, qui a causé une victime, «a fait jaillir un immense jet de vapeur brune et brûlante» d'une hauteur de 40 étages à l'angle de la 41e Rue Est et de Lexington Avenue (l'on trouve des photos saisissantes de l'accident sur Internet). L'amiante utilisé autrefois pour isoler les canalisations ajoute à l'inquiétude quand de telles explosions surviennent.

Au fait, que s'est-il passé pour le circuit de vapeur au passage de l'ouragan Sandy? Michael Clendenin explique:

«A l'approche de Sandy, nous avons préventivement fermé certaines sections du circuit pour prévenir les dégâts en cas d'inondation. Quand les conduites de vapeur sont submergées par l'eau froide, cela peut créer un “coup de bélier”, phénomène qui risque de produire des fissures ou, pire, des explosions.»

Voici une illustration simple du circuit de distribution de vapeur. Et pour les vrais accros de New York, National Geographic propose un excellent exposé sur la façon dont «l'énergie se propage, l'information se diffuse et la vapeur s'écoule» dans la plus entière discrétion sous les rues de la ville, si ce n'est quelques panaches brumeux.

Mark Vanhoenacker
Auteur

Traduit par Chloé Leleu

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