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Vaccins et myofasciite à macrophages: l’alu n’est-il qu’une hallu?

Hugues Serraf, mis à jour le 30.11.2012 à 15 h 49

Des malades de la myofasciite à macrophages sont en grève de la faim à Paris et accusent l’aluminium contenu dans les vaccins d’être la cause de leurs maux. Faculté et pouvoirs publics semblent divisés sur ce point.

Un bébé reçoit une injection de vaccin dans le cabinet d'un pédiatre. REUTERS/Ina Fassbender.

Un bébé reçoit une injection de vaccin dans le cabinet d'un pédiatre. REUTERS/Ina Fassbender.

La France, qui est le pays de Pasteur, est aussi le pays où l’on se pose le plus de questions étranges sur les vaccins. Entre celui contre l’hépatite B qui déclencherait la sclérose en plaques, celui contre le H1N1 dont la commercialisation aurait été dictée par des intérêts financiers plutôt que par un souci sanitaire, voire celui contre le papillomavirus qui générerait une liste d’effets secondaires longue comme le bras d’un basketteur américain, l’inquiétude est à son comble…

Depuis le mercredi 28 novembre, les membres d'E3M, une association de personnes affectées par la «myofasciite à macrophages», campent en refusant de s’alimenter sur la place de la Bourse (Paris IIe) et tentent d’alerter le public sur le lien supposé entre leur maladie et des adjuvants à l’aluminium utilisés dans la plupart des vaccins. La myofasciite à macrophages, que l’on présente d’ailleurs parfois davantage comme un «syndrome» que comme une «maladie» proprement dite, consiste en une série de troubles musculaires et cognitifs disparates répertoriés depuis 1993 mais largement ignorés par la littérature médicale hors de nos frontières (il y aurait plus de 200 cas en France, mais une poignée dans le reste du monde).

Pour E3M, cette relative invisibilité est davantage le fruit d’un refus des autorités sanitaires, en collusion avec les labos, de dénoncer les méfaits de l’aluminium, que le reflet du faible nombre de cas. D’où le lancement de cette opération médiatique —l'AFP siège place de la Bourse et de nombreux autres médias (dont Slate) ont leurs bureaux dans le quartier.

«Deux chercheurs de l’Inserm de Créteil, les professeurs Gherardi et Authier, ont déjà établi une corrélation entre la maladie et l’adjuvant aluminium, s’indigne ainsi Didier Lambert, son président, mais l’étude qui devait servir à poursuivre ces travaux et devait être financée par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) ne se fera pas parce que ni les labos, ni le gouvernement ne veulent s’en occuper».

«On a déjà arrêté l’alu dans les vaccins pour les chats!»

Pour lui comme pour les gens qu’il représente, la cause est entendue: il faut sauver le soldat alu. «Mais pourquoi donc? lui demande-t-on un peu surpris. Au pays du principe de précaution et de l’interdiction des OGM, de la recherche sur les cellules souche et de la prospection des gisements de gaz de schiste, est-ce qu’on n’est pas plutôt enclin à dégainer un moratoire dès que le vent se lève?»

«―Pas dans ce cas. Il y a de gros enjeux et peut-être coûterait-il trop cher de changer d’adjuvant. C'est complexe. En tout cas, la filiale de Sanofi, Mérial, qui fabrique des vaccins pour les animaux, a arrêté d’y mettre de l’aluminium. C’est bien qu’un problème existe!

―Quoi, on ferait plus attention à la santé des chats et des chiens qu’à celle des humains?

―On pourrait le croire…»

Mais à l’ANSM, on a tendance à relativiser. Axelle de Franssu, responsable des relations avec la presse, réfute ainsi l’idée d’un refus politique de financer les travaux des chercheurs de l’Inserm:

«Nous avions une enveloppe budgétaire de 10,6 millions d’euros à allouer dans le cadre des appels à projets 2012. Nous avons reçu 110 dossiers et nous en avons sélectionné 23, celui-ci n’était pas dedans parce qu’il ne correspondait pas aux critères, voilà tout.

―Ah, c’est donc l’omerta!

―Mais non! La sélection est faite par des chercheurs et il faut bien arbitrer entre les projets. En l’occurrence, il a été considéré que cet axe de recherche était intéressant même si rien ne permet de dire que les adjuvants sont un problème et qu’il est évident qu’ils sont nécessaires à rendre les vaccins plus efficaces… Mais la méthode utilisée n’était pas valide puisqu’il s’agissait de travailler sur un type d’aluminium différent de celui qui est effectivement utilisé pour les vaccins.

Nous recommandons donc au ministère de la Santé de continuer chercher dans ce sens, mais nous pensons aussi que le syndrome décrit n’est pas réellement probant et que le rapport entre adjuvant et myofasciite reste à démontrer

«Je ne suis pas anti-vaccins, même pas anti-aluminium!»

Le professeur Gherardi, lui, ne décolère pas:

«Nous avions besoin d’être financés à hauteur de 900.000 euros pour continuer, et je peux vous dire qu’au ministère de la Santé, on est parfaitement conscient de l’enjeu, à l’inverse de l’ANSM, qui est une agence autonome.

―Pourquoi, ce n’est pas bien, une agence sanitaire indépendante du pouvoir politique?

―C’est bien en théorie, mais pas dans la pratique puisqu’elle devient alors plus dépendante des labos eux-mêmes. Elle nous reproche par exemple de ne pas utiliser le même aluminium que celui des vaccins dans nos travaux, mais c’est parce que nous le pouvons pas puisqu’il dépend du brevet d’une société hollandaise! Sur ce point, nous avons d'ailleurs trouvé une parade et nous serions en mesure d’en reproduire les effets.

―On dit aussi qu’on ne trouve des patients souffrant de myofasciite à macrophages qu’en France…

―On les y trouve parce qu’on les y cherche! Nous répondons que c’est essentiellement une affaire de méthode et qu’en France, lorsqu’un patient présente certains symptômes et que l’on cherche de l’aluminium, on procède à une biopsie du muscle deltoïde, alors que c’est généralement dans le quadriceps dans les autres pays et que ça n'est pas aussi efficace. D’ailleurs, des patients viennent désormais de l’étranger pour se faire traiter parce qu'ailleurs on ne sait pas identifier ce qu'ils ont…

―Mais faites-vous partie du gang des anti-vaccins?

―Pas du tout et même au contraire! Je conseille à tout le monde de se faire vacciner mais je trouve absurde de continuer à utiliser des adjuvants aluminium quand des alternatives existent, voire de continuer à faire des rappels avec des vaccins à adjuvant quand on pourrait les restreindre aux vaccinations initiales pour limiter les risques…»

«Des conséquences en termes de santé publique»

Chez Sanofi, on fait évidemment entendre un son de cloche assez différent. «La fonction des adjuvants est de renforcer la réponse immunitaire contre l'antigène vaccinal, puisqu’ils permettent d’augmenter la durée de protection du vaccin, d’élargir sa protection contre des virus qui auraient pu muter, de garantir l’efficacité de la réponse immunitaire qu’apporte le vaccin contre la maladie infectieuse et de réduire la quantité d’antigène par dose de vaccin tout en conservant une réponse vaccinale optimale», énumère doctement Alain Dutilleul, directeur «accès au marché» chez Sanofi, mais s'exprimant au nom de l'ensemble des entreprises du médicament représentées par le LEEM.

«―Sans doute, mais des députés demandent pourtant désormais un moratoire sur l’utilisation spécifique de l’aluminium, pas de tous les adjuvants…

―Oui, un groupe d'étude parlementaire sur la vaccination recommande un moratoire sur l'utilisation de l'aluminium comme adjuvant dans certains vaccins, en raison d'un risque supposé (et non avéré) de sa migration dans l'organisme et d'une inquiétude sur les conséquences possibles que pourrait avoir une exposition compte tenu des multiples vaccinations des jeunes enfants.

Mais les effets indésirables sont principalement locaux et bénins (douleurs et gonflement au point d’injection, fièvre ou céphalées…): la suspension de l’utilisation des vaccins contenant des sels d’aluminium, en revanche, aurait des conséquences très préoccupantes en termes de santé publique puisque de très nombreux vaccins recommandés dès les premiers mois de vie sont concernés.

―Ok, mais les autres adjuvants?

―La substitution d’un adjuvant aluminique ne pourrait être envisagée que s’il est démontré que le produit de substitution a une meilleure innocuité que les adjuvants aluminiques et qu’il a une efficacité protectrice comparable pour chaque vaccin.»

Difficile, on s’en rend compte, de se faire une religion définitive sur la question, la ministre de la Santé Marisol Touraine elle-même paraissant surtout ménager la chèvre et le chou en faisant simultanément, mardi, à l’Assemblée, et en réponse à l’interpellation d’une élue EELV, l'éloge des médecins de l’Inserm et du travail de l’ANSM:

«Il est absolument indispensable de mieux garantir la sécurité de la population face aux risques sanitaires qui sont aujourd’hui de plus en plus nombreux [...]. Pour atteindre cet objectif ont été mises en place des agences d’experts indépendantes qui doivent pouvoir donner une information transparente, objective et fiable. Je pense en particulier à la Haute autorité de santé ou à l’Agence nationale de sécurité du médicament […].

Plus spécifiquement, sur la question des vaccins, je voudrais vous indiquer que l’association E3M ainsi que les professeurs Gherardi et Authier de l’Inserm ont été reçus à mon cabinet, puisqu’ils souhaitaient évoquer la question des adjuvants aluminiques qui fait encore l’objet de débats scientifiques. Je souhaite que la recherche puisse se poursuivre. J’ai d’ailleurs demandé à mes services de dresser un état des lieux sur l’ensemble des vaccins disponibles, qu’ils contiennent ou non de l’aluminium. Parce que nous devons garantir à l’opinion publique, aux Français, une information fiable, indépendante et transparente, pour que les choix de la vaccination se fassent en toute sécurité et en toute transparence».

Alors là, pas de doute, on a beau être majeur et, hum, vacciné, on est vraiment éclairé... Alu-ciné, même.

Hugues Serraf

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