Culture

Jay McInerney, le punch pour l'air du temps

Stephen Metcalf, mis à jour le 15.06.2009 à 12 h 54

Certain vins sentent le chêne, certains sirops contre la toux évoquent la médecine; l'écriture de Jay McInerney parle de l'air du temps (zeitgeist).  «Il a fait quatre lignes de cocaïne identiques avec sa carte de membre du Soho House... »: c'est le début d'une phrase que j'ai trouvée particulièrement facile, extraite de How It Ended: New and Collected Stories. Elle a été écrite par un homme que le rédacteur en chef du New York Times Book Review -un critique pour qui j'ai normalement une grande admiration - a comparé récemment à F. Scott Fitzgerald. Fitzgerald est un des grands de la littérature américaine; McInerney est le John Marquand de l'Amérique bourgeoise d'aujourd'hui.

Ses histoires sont peuplées de traders, de stars du barreau, et de personnages issus du monde interlope du showbiz et de la jet set internationale - des gens qui savent réussir dans l'économie mondialisée du chacun pour soi. Ils savent qu'ils en sont les gagnants, et ils en sont très fiers.  Mais le périmètre du cercle des gagnants n'est jamais très sûr. Ils leur manquent ce que John Marquand, le WASP de la Nouvelle-Angleterre, a trouvé tellement étouffant: un petit cercle intime pour se protéger de l'anonymat et de l'antipathie que cette nouvelle élite suscite. Et ils ne le trouvent jamais.

Il y a de superbes exemples de sa technique dans le recueil. «Smoke» ("La Fumée"), l'histoire de la désintégration d'un jeune couple, est un chef-d'œuvre de nuances et de concision. McInerney est au sommet de son art quand il reste dans le monde des privilégiés; en dehors il divague: («Pendant cinq ans, elle et ton arrière arrière grand-papa Isaac ont dû habiter au-dessous d'une épicerie sur Broadway pendant que les officiers Yankee dormaient dans son lit et crachaient du tabac sur ses tapis. Elle est morte de chagrin dans ces chambres au-dessous de l'épicerie»).

Dans ses meilleures histoires, les personnages de McInerney essaient de se comprendre mais n'y arrivent pas. Des gens qui ne se connaissent pas deviennent intimes. Des amis intimes deviennent des étrangers. Dans "The Queen and I", une prostituée travestie manque de coucher avec son propre père. Dans "The March", une manifestante est proche de se faire matraquer par un flic qu'elle a nourri dans une soupe populaire après le 11-Septembre. Un acteur célèbre rend visite à son ex-femme dans une clinique de désintoxication chic et essaie de téléphoner à son dealer. Il découvre que son dealer est interné dans la même clinique. «Le problème avec l'Amérique», dit Cara, un personnage issu des lycées huppés, des country clubs et des vacances en Europe, «c'est qu'il n'y pas de contexte.»

Cette citation soulève la question suivante: où classer Jay McInerney?  De quel contexte est-il issu? McInerney a toujours été son plus inlassable supporteur. Ses beaux yeux vous fixent, la bouche s'ouvre, et en sort F.R. Leavis (fameux critique des années 20, ndlr), déguisé en Eeyore (l'âne triste de Winnie l'Ourson, ndlr). «Je suppose qu'un critique hostile», a-t-il dit une fois dans un entretien, «pourrait dire que ma critique apparente des mœurs de mon époque est décrédibilisée par ma participation à cette culture.»  (Pas besoin de le supposer). «Nous vivons dans une époque méprisable, dépravée et suffisante», a-t-il écrit dans Esquire en 1989, un fameux article dans lequel il se défendait contre ses critiques. Il faut dire que les enjeux ne sont pas minces.

Si McInerney fait simplement parti de l'air du temps, il participe de cette absence de mémoire collective qui s'oppose à la notion de canon littéraire auquel il prétend appartenir. (Au banquet de la postérité, on préfère être assis à côté de Fitzgerald que de Brett Easton Ellis.) Pour mériter de rejoindre la compagnie de ses prédécesseurs héroïques, il se croit obligé d'adopter la posture d'un chroniqueur froid - et pas un simple symptôme - de cette époque méprisable.

Les origines de cette insécurité quant à son statut ne sont pas difficiles à trouver. Le premier roman de McInerney, Bright Lights, Big City a été publié il y a 25 ans. [1] Il est sorti en livre de poche, faisant parti d'une collection nommée «Vintage Contemporaries.» Tout le monde connaît cette collection; elle est aussi omniprésente que les étagères Ikea où on la pose. Sur un arrière fond blanc, le nom de l'auteur est en haut à droite dans un rectangle de couleur. Une grille de pois noirs lie une illustration suggestive du titre sur la couverture au dos du livre où on trouve de petits textes de présentation.  Les Vitamines du bonheur de Raymond Carver, A Fan's Notes, de Frederick Exley et La Fenêtre panoramique, de Richard Yates - la spécialité de la maison d'édition est le presque-classique pour les pas-si-jeunes.  Elle a été créée par Gary Fisketjon, (très jeune) éditeur à Random House, qui voulait présenter à un plus large public des écrivains publiés par des petites maisons d'édition qu'il a admirés quand il était critique pour Village Voice.

Plutôt que de mettre sur le marché de nouvelles œuvres de fiction orphelines, il les a réunies dans une famille de livres brochés, pas chers, avec un design graphique évoquant vaguement des couvertures de disques.

«Vintage Contemporaries» (littéralement «classiques contemporains») est évidemment un oxymore.  Des écrivains déjà connus étaient intégrés à la collection pour lui donner du prestige ;  et des jeunes pour qu'elle soit «tendance» et ait du punch commercial.  Random House avait fusionné avec Knopf en 1960, et les coffres étaient riches de livres cartonnés mûrs pour une réédition. Restait la question: où trouver du punch? Fisketjon a pensé à son co-locataire de l'université, dont la première nouvelle, un récit bref et intriguant à la deuxième personne du singulier, racontant une soirée de débauche dans des boîtes de nuit, venait de paraître dans la Paris Review. Fisketjon a convaincu Jay McInerney de publier son premier roman en livre de poche et en récompense la collection a reçu tout le punch qu'elle pouvait espérer. (En 1988, 500.000 exemplaires de Bright Lights, Big City avaient déjà été vendus ; aujourd'hui le chiffre est bien supérieur au million.)

Pour McInerney, le résultat était plus équivoque.  En dépit de la récompense d'être mis sur le même rang que Raymond Carver (dont Les Vitamines du bonheur est sorti la même année), le livre ne s'est jamais vraiment débarrassé des soupçons émis par ses premiers critiques, qui l'ont traité de «Yuppieback» (jouant sur le mot «Yuppie» argot désignant un jeune cadre dynamique, et «paperback» un livre de poche) et «McWriting» (jouant sur le préfixe « Mc », référence au nom de famille de l'auteur et à la chaîne de fast-food à succès).

Bright Lights, Big City raconte l'histoire d'un vérificateur travaillant pour un magazine qui ressemble en tout point, sauf dans son nom, à The New Yorker.  Sa femme mannequin l'a quitté.  Le jour, il vérifie très vaguement les informations des articles du magazine ; la nuit, il renifle de la cocaïne («poudre tonique pour les bataillons de soldats boliviens») dans les boites de nuit, accompagné par un Peter Pan dépravé appelé Tad Allegash, qu'on dit inspiré par Fisketjon. Le roman est célèbre pour sa narration à la deuxième personne - il emploie tu plutôt que je.  Certains lecteurs trouvent ce style affecté, voire irritant ; mais c'est vraiment l'essence du livre.

Tandis que l'emploi du Je a pour effet l'identification du lecteur au narrateur, le Tu a un effet contraire. «Tu» est clairement le narrateur -il s'agit de son histoire- mais il s'agit aussi d'un narrateur qui reste froidement détachée par rapport à cette vie de débauche.  Tu est riche d'ambiguïté.  On l'emploie pour des réprimandes, des accusations, des ordres.  Son forme anglais, «you» est encore plus ambigu car il peut-être singulier ou pluriel.  Ainsi, en employant «You», McInerney ne s'adresse pas uniquement à une personne, mais à un nouveau stéréotype social, le « yuppie » (pour parler comme l'époque).  Mais il s'agit aussi des souvenirs d'un personnage qui a dépassé cette histoire, d'un narrateur qui se sent totalement dissocié de la personne qu'il était.

Tu vit entre le monde des clubs privés, de la drogue et de la mode, dont il reconnaît la vacuité esthétique, et son magazine qui, tout en portant l'étendard de ces standards esthétique, est devenu le refuge des puristes.  Il sait que l'écriture est sa seule planche de salut, mais il n'est pas question d'écrire:

“Et surtout, te dispenser du monotone labeur de la création proprement dite. Après avoir passé toute la journée à travailler sur les manuscrits des autres, bien convaincu de pouvoir mieux faire, la perspective de rentrer chez toi pour écrire te faisait horreur. Tu n'avais plus qu'une envie : sortir.  Amanda était le grand mannequin en vogue, toi le collaborateur du fameux Magazine. Les gens étaient donc ravis de faire votre connaissance et de vous inviter à des fêtes.”

Ecrire, c'est du travail.  Pourquoi faire des efforts quand il est tellement facile d'épater les inconnus avec de vagues allusions à ton travail ingrat dans un «vénérable magazine»? Pourquoi rester à la maison tout seul et «commettre un chef d'œuvre» quand tu peux sortir et t'accrocher à une comète de poudre blanche? Bright Lights, Big City serait un document assez bête s'il n'y avait pas cette finesse dans le trait. Les scènes dans les locaux du New Yorker sont drôles, et le portrait d'une ville qui commence à vendre son âme au New York Post est astucieux, et, surtout, le livre surprend: c'est une histoire de deuil. On découvre à la fin que la nuit blanche, les stimulants, les lamentations sur les mensonges à sa bien-aimée, ce n'était pas le véritable sujet du roman.

Tu n'était pas un blaireau qui essayait d'avoir le meilleur des deux mondes.  Il n'allait pas à la mer et au ski avec les people pour dire après dans la Book Review qu'il faisait de la recherche pour son livre.  Tu était une personnalité divisée et véritablement confuse. Avancer, vivre dans un monde artificiel, jetable et excitant dans sa capacité à faire table rase du passé? Vers Tad Alleghash, et l'immaturité personnifiée? Ou retourner en arrière, à l'enfance, au réconfort et à la stabilité de la classe moyenne blanche des années 50 (Tu décrit sa mère, l'héroïne inattendue de l'histoire, comme la «dernière des Puritaines.»)  Parce que voici la clé de McInerney: sans le punch, sans cette possibilité euphorique d'effacer toute mémoire collective, tout contexte pour la jouissance du Moment (ce moment où la cocaïne fait son effet, où le mannequin succombe à tes avances, où le marché s'oriente dans ton sens), il est surtout un taxidermiste lettré et le propagandiste de son talent.

On peut condamner un écrivain aussi bien avec des hyperboles qu'avec des éloges modérés.  Ne plombez pas McInerney, ce poète «sans contexte», en le comparant à Hemingway et Fitzgerald.  Ne le chargez même pas avec Raymond Carver et A Fan's Notes. Son chemin vers l'immortalité passe par le punch, par le Moment,et  par les arches en or (allusion à l'enseigne de McDonald, ndlr) de Yuppieback et McWriting.

Stephen Metcalfe

[1] La première édition en langue française a paru aux éditions Mazarine, 1986, sous le titre Journal d'un oiseau de nuit. Il a été réédité dans la collection Points en 2008 sous le titre Bright Lights, Big City. Les citations du livre dans cet article viennent de cette dernière édition, traduite de l'américain par Sylvie Durasanti].

Par Stephen Metcalf

Traduit de l'anglais par Holly Pouquet

Image de une : Jay McInterney au Festival de Deauville 2007. REUTERS/Vincent Kessler

 


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