Ambiance électrique dans le nucléaire français

Les patrons d'Areva et EDF, Luc Oursel et Henri Proglio, en novembre 2011. REUTERS/Philippe Wojazer.

Les patrons d'Areva et EDF, Luc Oursel et Henri Proglio, en novembre 2011. REUTERS/Philippe Wojazer.

L’ancienne patronne d’Areva parle de «trahison» et le comité de groupe de l’industriel du nucléaire réclame des explications sur un accord passé avec la Chine. Les négociations menées par EDF sèment le trouble.

«Trahison»: il y a une dizaine de jours dans Les Echos, Anne Lauvergeon, ex-présidente d’Areva, cognait sur les dirigeants de la filière nucléaire, qu’elle connaît bien. En cause, des projets de transfert à la Chine de droits de propriété intellectuelle concernant des technologies nucléaires.

Un sujet complexe, touchant un secteur stratégique dans lequel la France conserve une compétence industrielle mondialement reconnue, mais où elle est aussi de plus en plus défiée, comme l’a montré par exemple la perte d’un contrat à Abu Dhabi au profit de la Corée du Sud. 

Entre désir de revanche et opacité

On peut comprendre que l'ancienne sherpa de François Mitterrand ne retienne pas ses coups pour juger ses successeurs. Elle a été évincée de la présidence d’Areva par Nicolas Sarkozy après avoir perdu son bras de fer contre Henri Proglio, PDG d’EDF, pour le leadership de la filière nucléaire française. Et elle dut faire face à des campagnes de dénigrement qui l’ont poussé à porter plainte pour espionnage. Aussi «Atomic Anne», la première femme à avoir occupé un poste aussi élevé dans un secteur industriel d’excellence en France, rend-elle coup pour coup.

On ne s’en étonnera pas, et on pourrait donc prendre un certain recul par rapport à une accusation de trahison qui pourrait être portée par un désir de revanche. Mais voilà que, interrogé sur France Inter une semaine plus tard à propos de ces transferts avec la Chine, Luc Oursel, actuel patron d’Areva, a esquivé la question: au comité de groupe qui lui réclame la copie d’un accord signé avec l’électricien chinois CGNPC (China Guangdong Nuclear Power Holding) et EDF, il a répondu qu’un expert doit travailler sur l’ensemble des données de cet accord dans le cadre du dialogue social en place dans l’entreprise, tout en reconnaissant que les entreprises veulent développer ensemble un nouveau réacteur à la fois pour la Chine et pour le marché international.

On ne serait donc pas dans le simple registre d’un règlement de comptes: il existerait bien un accord qui impliquerait des transferts. Mais lesquels, dans quelles conditions et pour quelles utilisations? Hypothèqueraient-ils l’avenir de la filière française?

S’agissant de nucléaire, rien n’est anodin, ni technologiquement, ni industriellement, ni politiquement. Ce qui implique une certaine transparence… qui fait défaut. D’autant que, depuis 2010, de protocoles en projets d’accord abandonnés avant de ressortir des tiroirs, plus personne —sauf à la tête d’EDF et d’Areva— ne semble en mesure de préciser clairement jusqu’où vont les partenariats conclus avec la Chine.

Coups de canif et tropisme chinois

On se souvient que l’Etat avait mis fin au projet porté par EDF d’un réacteur nucléaire développé par la Chine, grâce auquel l’électricien français, alors dirigé par Henri Proglio, aurait pu mettre Areva en concurrence. Pas question d’organiser le divorce les deux piliers de la filière électro-nucléaire française. Le gouvernement Fillon coupa court.

Toutefois, un coup de canif avait déjà entaillé les liens entre ces deux pièces maîtresses, lorsqu’Areva —alors présidé par Anne Lauvergeon— avait répondu à l’appel d’offres des Emirats arabes unis… sans EDF. L’affaire se présentant mal, l’Elysée avait in extremis replacé l’électricien français dans la boucle, trop tard toutefois pour emporter le contrat qui tomba dans l’escarcelle de Kepco (Korean Electric Power Corp) fin 2009.

La patronne d’Areva, «tsarine» accusée de ne pas jouer assez collectif, fut jugée responsable de l’échec de l’équipe de France du nucléaire. Finalement, elle dut céder sa place à Luc Oursel, jusque là son bras droit.

Et le leadership du nucléaire français, aux mains d’Areva en tant qu’industriel, passa à EDF, exploitant des centrales. C’est dans ce contexte que l’électricien devint l’interlocuteur de Pékin pour le nucléaire français.

Or, la Chine est la clé du marché international du nucléaire pour les prochaines décennies. Non seulement la moitié des projets de centrales à construire dans le monde la concernent, mais Pékin compte bien exporter son savoir-faire à l’étranger lorsque des marchés se présenteront, ce qui explique que Henri Proglio veuille absolument resserrer les liens avec son partenaire CGNPC.

La longue marche du nucléaire français en Chine

Le tropisme chinois n’est pas vraiment nouveau pour le nucléaire français: il y a 25 ans que la Chine et la France travaillent ensemble dans le nucléaire, avec la construction de la première centrale Daya Bay.

Depuis, la Chine s’est appuyée sur la technologie française pour se doter d’une filière propre, mais a continué de faire appel à la France, comme pour la construction d’EPR à Taishan. Avec, là également, des transferts de technologie sans lesquels aucun contrat ne peut être obtenu en Chine. Mais en négociant les parties industrielles et commerciales de telle sorte qu’Areva ne se retrouve pas exclu des marchés internationaux à venir au profit de la Chine.

Cette fois, malgré le recadrage de François Fillon en 2010, EDF semble bien continuer à mener des négociations avec CGNPC sans avoir forcément obtenu le feu vert de l’Etat —son actionnaire majoritaire— sur le cadre de ces négociations. Par deux fois en 2012, en avril et en septembre, des projets d’accord révélés par le Nouvel Observateur ont ainsi été retoqués. On s’y perd, d’autant qu’un nouveau protocole d’accord aurait cette fois été signé en octobre entre EDF, CGNPC et Areva.

A la recherche du collectif perdu

L’Etat se demande si EDF ne cherche pas à le placer devant le fait accompli. Quant aux représentants des salariés d’Areva, ils craignent que le groupe ne fasse les frais d’un accord entre les deux électriciens, notamment en matière de maintenance pour les centrales hors de France.

Et tout le monde de s’interroger: EDF ne chercherait-il pas à s’entendre pas avec son partenaire pour placer à l’étranger un réacteur nucléaire fabriqué par la Chine, moins puissant et surtout moins cher que l’EPR ou l’Atmea (réacteur en cours d’étude dérivé de l’EPR), et dans lequel la place d’Areva serait réduite à la portion congrue? L’industriel pourrait même être exclu du processus à cause d’un accord d’exclusivité passé avec le japonais Mitsubishi, juge La Tribune . Un comble!

Ceci reviendrait pour EDF à faire maintenant cavalier seul ou presque pour accéder à des marchés étrangers, alors que l’électricien public a pour mission d’entraîner avec lui toute la filière nationale pour «chasser en meute». Un autre coup de canif qui pourrait avoir de lourdes conséquences pour l’avenir de l’industrie nucléaire française.

Voilà ce qui motive l’accusation d’Anne Lauvergeon et l’inquiétude du comité de groupe d’Areva. Certes, Luc Oursel, pris entre le marteau et l’enclume, ne peut tout révéler des secrets d’une négociation. Mais dans l’opacité, les scénarios les plus sombres prennent forme.

Gilles Bridier

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