La Turquie à nouveau malade

Ankara est loin d’être un acteur régional, comme certains veulent bien le dire.

Recep Tayyip Erdogan, en 2008.  REUTERS/Umit Bektas

- Recep Tayyip Erdogan, en 2008. REUTERS/Umit Bektas -

La veille de l’annonce du cessez-le-feu du mercredi 21 novembre entre Israël et le Hamas, au cours d’une brève conférence de presse se déroulant avant des pourparlers entre la secrétaire d’Etat Hillary Clinton et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, la ministre des Affaires étrangères américaine annonça qu’elle se rendrait à Ramallah et au Caire en plus de Jérusalem.

La visite au président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, pouvait sembler étonnante –au vu de l’importance marginale qui était la sienne dans le conflit qui faisait alors rage ans la bande de Gaza– et les discussions avec le président égyptien Morsi tombaient sous le sens. Mais la navette d’Hillary Clinton faisait également une impasse de taille: Ankara.

Une telle omission ne peut surprendre qu’à la condition de tenir pour valide cette idée que la Turquie serait une puissance régionale et en capacité de servir de juge de paix. Car malgré tous les atouts dont semble disposer la Turquie, comme ses bonnes relations avec le Hamas et la popularité dont bénéficie dans la région son Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, c’est bel et bien l’Egypte qui s’est retrouvée la plaque tournante des efforts diplomatiques ayant permis de trouver les termes d’un cessez-le-feu.

Ahmet Davutoglu, le malheureux ministre turc des Affaires étrangères, dont l’avion est généralement le premier à se poser dans une zone de tension, n’a joué qu’un rôle de simple figurant lors des derniers évènements. Sa visite à Gaza, le 20 novembre, est apparue trop tardive, et pour cause:  elle avait lieu cinq jours après que Morsi avait envoyé le Premier ministre égyptien sur les lieux afin d’affirmer la solidarité de son pays avec le peuple palestinien.

La Turquie hors du jeu diplomatique

Les observateurs avaient bien relevé que depuis la chute de Moubarak, le Caire entendait retrouver son prestige dans la région, mais personne ne s’attendait à ce que cela se produise si vite, avec une telle dextérité et –surtout– aux dépens de la Turquie, qui, l’an dernier, était encore «l’homme fort» du Proche-Orient.

Les éloges qui pleuvent de par le monde sur la diplomatie égyptienne sont assurément mérités, mais il convient également de signaler que les Turcs ne jouent plus, depuis longtemps, aucun rôle dans la résolution du conflit israélo-palestinien.

Il n’y a pas si longtemps que cela, pourtant, la Turquie du Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdogan, entretenait d’excellentes relations avec Israël. Le Premier ministre turc avait même visité l’Etat hébreux en 2005, comme son ministre des Affaires étrangères d’alors et actuel président, Abdullah Gül, afin d’offrir leurs services dans le processus de paix entre Israël et ses voisins. Mais Ankara n’est plus en position d’offrir ses bons offices à toutes les parties en présence.

Les adversaires de l’AKP attribueraient sans doute l’absence d’Ankara dans la récente ronde diplomatique autour de Gaza à son incompétence crasse. Ce serait injuste. Les Turcs ont des désaccords tout à fait fondés avec les Israéliens, à commencer par l’opération «Plomb durci» en 2008 et 2009.

Des désaccords avec Israël

La Turquie ne fut pas seulement indigné par la manière dont les Israéliens menaient cette opération sur le plan militaire, mais également par le fait que le Premier ministre israélien d’alors, Ehud Olmert, avait visité Ankara deux jours avant l’incursion israélienne à Gaza et n’avait pas même jugé bon de prévenir les Turcs de ce qui se tramait –alors même que la Turquie servait d’intermédiaire entre la Syrie et Israël sur le devenir du plateau du Golan.

Le silence d’Israël était naturellement avisé en termes de sécurité opérationnelle, mais il eut de graves conséquences sur les relations avec la Turquie. Une fois les chars israéliens lancés, Erdogan risquait de passer soit pour le complice d’Olmert, soit pour un homme trop faible pour tenir tête à son homologue israélien.

Il y eut ensuite, dix-sept mois plus tard, l’incident du Mavi Marmara: les Israéliens interceptèrent une flottille de navires qui tentait de forcer le blocus naval israélien de la bande de Gaza. Lors du combat qui suivit l’abordage du navire turc par les commandos israéliens, huit Turcs et un Américano-Turc furent tués. Il existe deux versions de cet incident, mais personne ne parviendra à convaincre les Turcs que les Israéliens ne sont pas les uniques responsables. Voilà comment deux anciens alliés proches deviennent des adversaires. Et rien ne semble laisser présager une amélioration de cet état de fait dans un futur proche.

Mais l’incident du Mavi Marmara n’a pas été le déclencheur de ce refroidissement, loin s’en faut.

La dégradation des relations entre la Turquie et Israël débute en février 2006, quand les Turcs invitent, sans explication, le chef du Hamas, Khaled Mechaal, à Ankara, où il rencontre des responsables du gouvernement au siège de l’AKP. Depuis, six années se sont écoulées qui ont vu les Turcs tisser des liens étroits avec ce mouvement islamiste radical, fermant les yeux sur l’histoire sanglante du Hamas et mettant plutôt l’accent sur le fait que cette organisation avait remporté des élections libres en janvier 2006.

Le succès électoral du Hamas est incontestable, mais l’ironie de la situation semble n’avoir échappé qu’aux Turcs eux-mêmes, qui répriment violemment les partis politiques kurdes légaux suspectés d’entretenir des liens avec les terroristes du Parti des Travailleurs du Kurdistan, le PKK.

A cette époque, les ministres et divers représentants de l’AKP tentaient de présenter leurs relations avec le Hamas comme s’inscrivant dans une stratégie visant à faire évoluer cette organisation et à la convaincre d’accepter l’existence de l’Etat d’Israël. Mais au même moment, il semblait bien que tout autre chose se tramait, un sentiment renforcé par une bizarre déclaration d’Erdogan, qui affirmait que le Hamas et l’AKP se ressemblaient. Ce sont donc de solides doses d’idéologie et de géostratégie qui ont refroidi les relations entre Israël et la Turquie.

Il convient cependant de ne pas oublier que si l’AKP, une fois arrivé au pouvoir, avait commencé par maintenir de bonnes relations avec l’Etat d’Israël, ce parti était issu d’une tradition fermement antisioniste et dont un noyau de partisans ne dissimulait d’ailleurs pas son hostilité aux juifs.

En créant le parti en 2001, Erdogan et Gül avaient rompu avec les antiennes anti-occidentales de l’ancienne génération des islamistes turcs, mais demeuraient assez froids à l’égard d’Israël. Cela ne faisait pas d’eux des antisémites –qui sait seulement ce qu’ils pensent?– mais semblait au moins indiquer que les liens tissés par l’armée turque avec Israël au cours des années 1990 étaient vulnérables.

Sur le plan géostratégique, les relations de la Turquie avec le Hamas, avec la Syrie de Bachar el-Assad, avec l’Iran et la Libye, ainsi que ses liens étroits avec l’Arabie saoudite et les Etats du Golfe, aux dépens de sa relation avec Israël, étaient sur le point d’établir la suprématie d’Ankara tant dans la région que dans le monde musulman.

Or, la réalité est la suivante: il est impossible d’être à la fois un partenaire stratégique de Jérusalem ET un leader régional. L’ancienne puissance régionale, l’Egypte, était alors sur le déclin. Le seul qui pensait que l’Egypte de Moubarak était encore un acteur régional majeur était Moubarak lui-même et une bonne partie de la perte d’influence du Caire à l’intérieur du monde arabe était précisément due au fait que, pour une majorité d’arabes, l’Egypte était considérée comme trop proche d’Israël.

Au vu des objectifs de l’AKP, un refroidissement des relations avec Israël semblait donc une position raisonnable, mais en l’espèce, les Turcs firent preuve de l’esprit des convertis. Ils adoptèrent instantanément les principes, les thèmes et le langage des opposants à Israël, si nombreux dans le monde arabe, sans faire preuve de la moindre nuance qui aurait pu leur permettre de continuer à peser dans les relations entre Israël et le monde arabe.

Les gouvernements d’Egypte, de Jordanie, du Qatar et même d’Arabie saoudite, tout en n’ayant pas ménagé, depuis de nombreuses décennies, leurs critiques publiques à l’égard d’Israël, ont toujours maintenu des liens avec l’Etat hébreux afin de gérer efficacement les crises régionales et de veiller à la conservation de leurs intérêts. Les Turcs, au contraire, ont comme coupé les ponts avec les Israéliens.

La protestation cinglante des Turcs face à ce que beaucoup y considèrent comme une perfidie israélienne, a eu un effet positif au Proche-Orient, faisant du chef d’Etat turc le «Roi de la rue arabe» mais n’a aucunement provoqué une cessation des attaques aériennes.

Double ironie de l’histoire, Morsi, dont l’antisionisme ne fait aucunement débat, apparaît désormais comme un potentiel juge de paix, capable de remettre l’Egypte en selle sur le plan international tandis que la Turquie d’Erdogan est à nouveau condamnée à une position de simple observateur des événements de la région.

Steven A. Cook
Chercheur sur le Moyen-Orient au Council on Foreign Relations. Auteur de
The Struggle for Egypt: From Nasser to Tahrir Square.

Traduit par Antoine Bourguilleau

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L'AUTEUR
Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie. Ses articles
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Publié le 29/11/2012
Mis à jour le 29/11/2012 à 2h58
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