Economie

Les loueurs de voitures ont-ils encore un avenir?

Hugues Serraf, mis à jour le 08.12.2012 à 9 h 40

Louer des voitures était le business du futur, avec la fin de l’instinct de propriété chez les automobilistes. Puis le Web et son darwinisme économique sont arrivés...

La location d'automobiles, une activité vieillissante? -- Avis Car Rental / Bidgee via Flickr CC License by

La location d'automobiles, une activité vieillissante? -- Avis Car Rental / Bidgee via Flickr CC License by

Joseph Schumpeter, qui ne connaissait pas Internet parce qu’il est mort en 1950 et n’aura même pas eu l’opportunité de se connecter à 3615 Ulla sur un Minitel, est le théoricien de la «destruction créatrice», le concept selon lequel une activité économique finit toujours par être rendue obsolète par une autre –à l’instar du remplacement du transport hippomobile par les moteurs à injection directe.

Ainsi, si vous êtes un fabricant de carrioles ou un propriétaire d’écurie, vous pouvez toujours comploter pour obtenir du gouvernement qu’il restreigne la circulation des voitures sans chevaux ou qu’il les taxe fortement (vous pouvez aussi crever leurs pneus la nuit quand personne ne regarde), mais il y a des chances pour que ce soit un combat perdu d’avance.

Il est vrai que vous êtes assuré du soutien d’Arnaud Montebourg et d’Aurélie Filippetti –qui sont nés après 1950, connaissent le Web et pensent qu’il s’agit d’une mode sans lendemain–, mais c’est reculer pour mieux sauter et vous feriez mieux de passer directement à la fabrication de jet packs parce que tout va si vite, désormais...

Pour autant, elles bougent encore, les bagnoles, ce qui est justement leur point fort, et elles ont plutôt tendance à participer à ce grand mouvement de renouvellement permanent. C’est ce que l’on doit se dire in petto chez les loueurs de voitures depuis quelques mois, avec l’arrivée de tout un tas de concurrents nés avec Internet. C’est d’ailleurs surprenant parce que, jusqu’à présent, ces gens-là étaient plutôt présentés comme les grands gagnants des nouveaux modes de consommation: les générations montantes ont un rapport différent des cohortes déclinantes à la propriété automobile et font en effet de plus en plus appel à la location, engloutir le prix d’une petite maison dans une tonne de métal avec des essuie-glace leur paraissant le comble du mauvais goût.

«Concurrence déloyale»

Las, après l’autopartage, qui n’était déjà pas une bonne nouvelle, Autolib, qui en était carrément une mauvaise, voici que s’avance la location d’autos entre particuliers, véritable goutte de sans-plomb qui fait déborder le réservoir.

«Nous ne sommes pas contre cette activité par principe, tente de moduler André Gallin, le patron de Hertz France et représentant de sa filière au sein du CNPA (Conseil national des professionnels de l’automobile). Et nous comprenons qu’elle se mette en place pour des raisons multiples, qu’il s’agisse de la crise économique, du désintérêt pour l’achat d’une voiture par les post-baby boomers ou de l’irruption d’Internet, mais nous pensons qu’il s’agit d’une concurrence déloyale parce qu’elle n’est pas soumise aux même règles du jeu

Avec un chiffre d’affaires d’environ 2,2 milliards d’euros et une clientèle harmonieusement divisée par le milieu entre particuliers et hommes d’affaires, le secteur peut passer pour sain, mais c’est oublier que sa croissance est atone depuis 2007 et que la concurrence interne était déjà vive: «Il y a encore quelques années, il n’y avait guère qu’une poignée de grandes enseignes internationales sur le secteur. Mais aujourd’hui, nous sommes de plus en plus nombreux avec les loueurs low-cost, les indépendants, la location par les concessionnaires automobiles... De plus, la clientèle business a remplacé certains déplacements par des visio-conférences et ça nous affecte…»

Mais que demande-t-il exactement, monsieur Gallin? L’interdiction de la location entre particulier?

―Mais non voyons! Nous demandons juste d’être replacés sur un pied d’égalité. Nous avons d’ailleurs demandé être reçus à Bercy pour obtenir que les entreprises qui gèrent des plateformes de location entre particuliers payent soient taxées comme nous le sommes, que la TVA soit perçue…

―Ça n’est pas déjà le cas?

― Vous êtes allé vérifier? Nous demandons aussi que les gens qui mettent leur auto en location soient forcés de s’enregistrer comme auto-entrepreneurs, puisqu’il s’agit d’une activité économique…

―Mais c’est juste une activité ponctuelle, pas un métier…

―Nous voulons aussi que l’on puisse comparer la qualité des prestations: nous offrons des véhicules neufs, avec une assurance, une assistance, la possibilité de louer dans une ville et de laisser la voiture dans une autre…

―Mais les voitures de ces sites sont assurées, leur contrôle technique est valide et, si le service est inférieur, c’est au client d’arbitrer, non?

―Sans doute, mais ce n’est pas chez un loueur que l’on trouvera une vieille guimbarde avec 300.000 kilomètres au compteur!

Loueur professionnel le jour, loueur particulier la nuit...

Un qui semble pourtant avoir retenu la leçon schumpetérienne, c’est Marc Boré, le patron pour la France de Rent-a-car, une enseigne de location classique, également représentée par le CNPA d’André Gallin. Loin de craindre le Web et ses Frankenstein, il est en effet plutôt enclin à les accompagner dans leur développement. Au point d’établir des partenariats, d’ailleurs...

«Nous avons passé un accord avec Buzzcar, qui est une plateforme de location entre particuliers d’origine américaine fondée par Robin Chase, qui est la créatrice de Zipcar, la première entreprise au monde d'autopartage, raconte-t-il. Nous pensons que la location entre particuliers est au contraire un excellent complément de notre offre puisqu’elle tend à se concentrer sur la très courte durée et la location à l’heure, prestation que les les loueurs ne savent pas proposer.»

―Mais vous en faites pourtant déjà, vous, de la location horaire…

―Oui, mais nous n’aurons jamais autant d’agences que les gens n’auront de voisins prêts à mettre leur propre voiture en location! Pour le moment, avec Buzzcar, c’est juste un échange de bons procédés. Nous avons un lien sur leur site, ils ont un lien sur le nôtre et si un client ne trouve pas ce qu’il veut dans notre offre il peut peut-être le trouver chez eux et vice-versa…

―C’est très relax et libéral, comme approche. Pourquoi le CNPA est-il moins ouvert?

―Sans doute parce qu’il représente surtout de grandes enseignes proposant du «trajet», c’est-à-dire de la location permettant de rendre la voiture ailleurs que l’agence dans laquelle elle a été prise en charge. Rent-a-car fait davantage dans la location de proximité et nous comprenons mieux cette complémentarité, même s’il s’agit aussi d’une nouvelle forme de concurrence. D’une façon générale, nous essayons de comprendre comment les besoins des gens évoluent et ce que la technologie apporte de changements et de potentiel dans le collaboratif. Il faut rester en phase avec tout ça et évoluer.

―Au risque de disparaître carrément en tant qu'activité?

―Je ne le crois pas. Je crois même que c’est un développement qui fera croître le nombre d’utilisateurs de voitures non-propriétaires, qui formeront bientôt 15% ou 20% des automobilistes français. Et ça, ça sonne plus comme une véritable opportunité que comme une menace pour un loueur de voitures…

Hugues Serraf

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