Sports

Les vérités de Fignon et Kohl

Yannick Cochennec, mis à jour le 15.06.2009 à 12 h 59

Les deux cyclistes racontent eux aussi les pratiques en vogue dans le peloton.

Deux nouvelles se sont télescopées cette semaine dans le monde du sport et du cyclisme en particulier. Mardi, lors d'une interview donnée à «L'Equipe», l'Autrichien Bernhard Kohl, troisième du dernier Tour de France, a livré un témoignage d'une puissance rare sur le dopage. Jeudi, on a appris que Laurent Fignon, double vainqueur de la Grande Boucle en 1983 et 1984, était atteint d'un cancer des voies digestives.

«Mon cancer est un cancer avancé puisqu'il a envoyé des métastases, a précisé Laurent Fignon dans un entretien qui sera diffusé par TF1, dimanche soir, dans l'émission «7 à 8» et dont certains morceaux choisis sont déjà publiés. C'est certainement le pancréas. Donc on ne sait ce qui me reste à vivre. On ne sait pas ce qui va se passer. Mais je suis optimiste. On va se battre et réussir à gagner ce combat.» Cette interview précède la sortie du livre de souvenirs du champion français «Nous étions jeunes et insouciants».

Dans cet ouvrage, Fignon revient notamment sur des pratiques hélas trop connues du peloton et auxquelles il concède avoir eu recours lui-même, à savoir la prise d'amphétamines et de cortisone, substances en vogue alors dans la compétition de haut niveau. Et Fignon de répondre à la question suivante: y a-t-il un lien entre ces produits dopants et la maladie qui le touche aujourd'hui? A TF1, il confie ceci: «C'est impossible de dire oui ou non. D'après les médecins apparemment non. Je leur ai expliqué franchement ce que j'avais pris dans ma carrière. Ils m'ont dit: "Ça ne peut pas être ça. Ce serait trop simple." Et puis, à mon époque, tout le monde faisait la même chose, comme aujourd'hui tout le monde fait la même chose. (...) Si tous les cyclistes qui se sont dopés devaient avoir un cancer, on en aurait tous.»

Bernhard Kohl, meilleur grimpeur du Tour de France 2008 mais qui a perdu depuis son maillot à pois pour avoir été convaincu de dopage a posteriori (à l'EPO de troisième génération), reprend à son compte cette antienne du «tout le monde fait la même chose». Ce que l'on refuse de croire à la lecture de son entretien coup de poing à «L'Equipe» tant ses révélations défient l'imagination et glacent le sang, c'est le cas de le dire. Malgré la menace des contrôles anti-dopages diligentés pendant l'épreuve, Kohl avoue, en effet, avoir bénéficié de trois transfusions sanguines lors du dernier Tour de France. «Au mois d'août 2007, j'ai subi un premier prélèvement de sang destiné à être utilisé pour le Tour 2008. Puis un deuxième en novembre. Un litre à chaque fois. J'avais donc deux litres à disposition pour juillet 2008. Mon sang a été préparé, les globules séparés du plasma, et puis codés et congelés.»

Et l'on apprend que son manager, lors de ce dernier Tour de France, a effectué trois fois le voyage en Autriche. «Il décongelait le sang là-bas, le transportait conditionné dans la soute et l'amenait à l'hôtel», précise Kohl. «Il y a comme une sorte d'organisation sociale dans le peloton qui fait que ces choses sont acceptées», ajoute-t-il en parlant du dopage.

Puisque tout le monde fait la même chose, on devrait donc conclure que tous les coureurs se promènent à travers l'Europe avec leurs poches de sang congelées puis décongelées. «Je ne trompais personne dans le peloton, soyez-en sûr, insiste Bernhard Kohl face à Damien Ressiot, le journaliste de L'Equipe. Si ça vous rassure de penser qu'il y a des gentils et des méchants au départ des courses, ça ne me dérange pas.»

«Nous étions jeunes et insouciants», titre Laurent Fignon qui évoque le manque d'informations dont il disposait alors au sujet d'un dopage que l'on pourrait qualifier de très amateur à l'époque. Jeune, Kohl l'était — 26 ans — au moment du Tour de France 2008. Insouciant, il ne l'était pas, à l'heure où le dopage, professionnalisé, est démasqué et traqué sans relâche depuis une dizaine d'années dans un sport sans cesse montré du doigt, mais qui peut s'honorer d'être le plus contrôlé au monde. Pourquoi se risquer à ce genre de pratiques dans des chambres d'hôtel alors que les télévisions du monde ont les yeux braqués sur eux pendant trois semaines entières? «Tant que la consommation de produits dopants ne sera pas pénalisée judiciairement, que les gars n'iront pas en prison pour ça, les choses ne changeront pas», conclut Kohl qui a pris sa retraite à cause du scandale.

Malgré ces choses qui ne changeront pas, mon intérêt pour le Tour de France, lui non plus, ne changera pas. Et je ne serai pas la seule puisque les routes de France seront encore noires de monde. Pour la simple raison que quelle que soit l'intensité de notre goût ou de notre passion pour le sport, le Tour de France a suscité, un jour ou l'autre au cœur de notre enfance, notre émerveillement devant notre télévision. Et ce sera encore le cas dans quelques jours quand le Tour de France 2009 s'élancera de Monaco. Je ne pourrai pas me comporter en pisse-froid ou en pisse-vinaigre. Je voudrai encore y croire en écoutant les histoires de France de Jean-Paul Ollivier sans penser à ces éventuelles poches de sang que tout le monde utiliserait, à ce tous pourris! si facile quand il émane de la bouche des tricheurs.

Je penserai à l'émotion qui fut la mienne, voilà 26 ans, quand je vis Laurent Fignon mettre un terme à la domination de Bernard Hinault. Parce qu'au fond de nous, quand vient le Tour de France, je suis, ou plutôt nous sommes, toujours jeunes et insouciants...

Yannick Cochennec

Image de une: Laurent Fignon mène une échappée entre Avranches et Evreux, 5e étape du Tour 1993. Eric Gaillard/REUTERS

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