Culture

Carmen: liberté, égalité, sexualité

Jean-Marc Proust, mis à jour le 04.12.2012 à 15 h 50

«Carmen» revient à l’Opéra de Paris dans une nouvelle production. «Carmen»? L’opéra le plus célèbre du répertoire. Même ceux qui font une crise d’urticaire à la moindre vocalise le connaissent par cœur ou presque. Un succès qui s’explique par une musique exceptionnelle et un personnage hors normes.

Anna Caterina Antonacci / Opéra national de Paris/ Charles Duprat ©

Anna Caterina Antonacci / Opéra national de Paris/ Charles Duprat ©

Dites à vos proches que vous allez voir Carmen: ils vont aussitôt chanter que «l’amour est enfant de Bohème». C’est ainsi: depuis sa création en 1875, malgré un accueil réservé lors de la première, l’ultime chef d’oeuvre de Bizet est sur toutes les lèvres. Son créateur ignora tout de ce succès: il mourut trois mois après la première. Il n’avait pas 37 ans.

Et pourtant! Depuis, au concert ou grâce à une interprétation très personnelle de Céline Dion, tout le monde a entendu des airs aussi célèbres que Près des remparts de Séville, Toreador ou la Fleur que tu m’avais jetée et les fredonne, parfois même sans savoir d’où ils viennent.

Il faut dire que la publicité n’a pas épargné notre Sévillane tricolore, faisant de l’héroïne rebelle une maman attendrie ou une experte des tâches ménagères... Des pubs totalement à côté de la plaque - de cuisson.


Pub Ajax, version italienne, più pulito.

Et Bizet réinventa l’Espagne

A la richesse mélodique, s’ajoute la créativité musicale de Bizet qui réinvente l’Espagne à chaque instant, en mêlant traditions, emprunts (au compositeur Yradier par exemple, avec El Arreglito), exotisme (ainsi des castagnettes de Carmen lorsque la nouvelle de Mérimée parle d’assiettes cassées) et science de l’écriture.

Ecoutez, savourez les guitares de l’orchestre, si évidemment ibériques. Puis réalisez qu’il n’y en a pas: stimulée par le compositeur, notre imagination les y a mises. La corrida, le sable et les brûlures du soleil hurlent à chaque note, mais Bizet n’a jamais franchi les Pyrénées.

Qu’en est-il de la célèbre séguedille, une danse espagnole?

«Son rythme est celui d’un boléro rapide. Ici, il est encore plus rapide, comme une sérénade humoristique avec les cordes guitarantes. C’est très espagnol, et c’est pourtant inventé entièrement par Bizet, qui n’était jamais allé en Espagne, et qui n’a emprunté à son folklore qu’un très petit nombre de motifs. Il s’agit donc ici de folklore recréé comme chez Albeniz, Debussy ou Ravel.» [1]


Béatrice Uria Monzon chante la "Séguedille" au Liceu (Barcelone), en 2011.

Même lorsqu’il cède aux conventions, Bizet fait preuve de génie. «Tiens, voici ta saleté!» aurait-il dit à son librettiste Halévy en lui remettant l’air d’Escamillo, morceau de bravoure qu’il n’aurait pas souhaité. Le public pourtant réserva d’emblée un accueil enthousiaste à cet air «si réussi dans sa candeur pleine de fatuité», soutenu par «un orchestre étincelant», avec force cuivres et «coups de timbales péremptoires.»


Ludovic Tézier chante les couplets d’Escamillo (2009).

C’est que, derrière une apparente facilité, l’instrumentation est savante. L’érotisme de Carmen doit beaucoup à une flûte omniprésente et chargée de sensualité. Le célèbre choeur des gamins obéit «aux plus rusés préceptes mozartiens: on y savoure un orchestre de fifres et la joie des gosses, en ignorant que la basse nous promène à travers un tissu harmonique infiniment recherché, tant et si bien qu’à la centième écoute, le numéro apparaîtra aussi frais qu’au premier jour.» [2]


Extrait de Carmen, film de Francesco Rosi (1984).

La science et le talent du compositeur forcent l’admiration de tous. Celle de Gustav Mahler par exemple, qui loue «la perfection absolue» de la partition. Celle de Nietzsche aussi, qui célébra, dithyrambique, le soleil de Carmen en vomissant les brumes du wagnérisme (il est alors en cure de désintox).

Un opéra aussi efficace qu’un polar

Par-delà la musique, c’est évidemment Carmen qui fascine, personnage unique du théâtre lyrique. La réussite en revient grandement à Meilhac et Halévy, librettistes célèbres qui servirent Offenbach avec bonheur et écrivirent un livret d’une audace inouïe pour la bien pensante Troisième République.

Et pourtant, le livret est édulcoré par rapport à la nouvelle de Mérimée... S’il en conserve les conventions (airs, couplets, choeurs et ensembles), Bizet s’affranchit de la bienséance de l’Opéra comique, ce qui choqua le public de l’époque. L’oeuvre commence en opérette et s’achève en tragédie. Carmen suscite aussitôt le scandale, la presse fustigeant un épouvantable «dévergondage castillan

Les personnages? Une jouisseuse vulgaire, un benêt, une oie blanche. Du bas peuple. Du sexe aussi. La crudité du propos est telle qu’on frôle toujours la vulgarité, mais, comme dans un faits divers antique, il y a du sublime dans le sordide:

«Les accents pathétiques que Bizet leur prête les dépassent: nous ne voyons plus leur individualité, peu intéressante en somme, mais seulement les resorts qui les font agir, et qui sont éternels: l’amour, la jalousie, l’honneur...» [1]

«Il y a un côté polar extraordinaire», s’enthousiasme Yves Beaunesne, metteur en scène de la nouvelle production de l’Opéra de Paris interrogé par Slate.fr. Exact. Car un bon opéra doit être simple, direct, et afficher des «motivations claires», comme le  note Piotr Kaminski [2]. Or, les quatre actes de Carmen sont d’une redoutable efficacité (attention spoilers):

«I. Carmen séduit José. II. Carmen brise José. III. Carmen abandonne José. IV. José tue Carmen.»

Toutes les scènes annoncent ou accompagnent cette infernal scénario. Ce qui n’est chez Mérimée qu’une «lassitude amoureuse banale» devient ici un manifeste révolutionnaire pour l’époque (et aujourd’hui encore?).

«Chez Bizet, Carmen ne se sent pas aimée comme elle le désire, et c’est l’origine du drame: plutôt que de l’aimer, José veut la posséder («les hommes ne veulent pas qu’on les aime, ils veulent qu’on les préfère», dit Julie de Lespinasse qui a payé pour le savoir), ce qu’elle ne saurait admettre au nom de deux valeurs suprêmes, l'autonomie individuelle qu’elle appelle «liberté», et... l’égalité des sexes.»

Une promesse d’incertitude

Carmen n’est pas un Don Giovanni féminin car elle n’a rien d’un prédateur. Elle accepte de mourir mais n’a pas besoin de défier un Dieu pour cela.

Lui est un aristocrate cynique, elle est cigarière, fraternise avec les exclus: bohémiens, contrebandiers... «Carmen sait depuis le début qu’elle va mourir, analyse Yves Beaunesne. C’est une bohémienne qui lit le destin dans les lignes de la main. Mais elle fait un pied de nez à cette lecture de la vie.» A ceux pour qui amour rime avec toujours, «elle ne fait qu’une promesse d’incertitude.» Don Giovanni consomme en libertin, Carmen aime en liberté.

Rebelle, indépendante, libre. Pour Yves Beaunesne, «aux hommes, elle dit: "je refuse d’être l’objet de vos fantasmes"», au sens où cela serait une soumission, ferait d’elle une femme-objet.


Anna Caterina Antonacci (Carmen) au premier plan / Opéra national de Paris/ Charles Duprat ©

Il précise:

«On peut faire de Carmen une grande séductrice, une promesse sexuelle mais le personnage est loin de cet enfermement. Elle sait que la mort est une maladie sexuellement transmissible. Il y a un côté sacré, presque religieux dans l’oeuvre. Carmen n’est pas une tiède au sens des versets de l’Apocalypse: "Mais parce que tu es tiède, et non froid ou bouillant, je vais te vomir de ma bouche". Carmen est une oeuvre qui nous invite à refuser la tiédeur. C’est précieux.»

Dans sa mise en scène, Yves Beaunesne entend éviter les facilités folkloriques, situant l’action dans l’Espagne de la fin des années 1970. Un spectacle aux couleurs riches que Carmen traversera entièrement habillée de noir.

«Je m’appuie sur les films d’Almodovar, comme Matador. Dans le post-franquisme, l’Espagne n’est pas encore totalement libre mais il y a une rage, une poussée de vie invraisemblables. C’est une Espagne emplie de couleurs, qui tranche avec la grisaille des années précédentes. Dans les films d’Almodovar, l’histoire ne peut avancer que si elle passe par la mort de quelqu’un - et c’est souvent une femme. Il donne à la mort une forme de légèreté, la transforme en force.»

Carmen, nietzschéenne ni féministe

Là encore s’impose le miroir négatif de Don Giovanni. Lui «erre sur les chemins du vice. Carmen cherche ceux de la plus grande vertu», disait la mezzo-soprano Teresa Berganza [1]. D’où le choix, radical, du suicide. Carmen ne transige jamais. Vivre au prix de la mort, telle est son absolue liberté. Et le musicologue Dorian Astor de rappeler combien Nietzsche se retrouva dans la «santé» de Carmen:

«Carmen me rend meilleur, cela veut dire: me rend plus fort, plus vivant (...). La hauteur solaire du regard, l’affirmation tragique d’une vie libre où le corps dansant, dans la fierté de sa puissance, préfère périr que s’enchaîner, tout cela a paru à Nietzsche, chez Carmen, la plus juste analogie de la passion philosophique. "Frappe-moi donc, ou laisse-moi passer" est le strict équivalent du célèbre motif nietzschéen: "Ce qui ne me tue pas me rend plus fort".» [3]

Choisir la mort plutôt que donner la vie? D’autres exégètes mettent l’opéra sur le divan soulignant combien la mère est l’antithèse de Carmen. Créé par Meilhac et Halévy, le personnage de Micaëla marque bien cette opposition, figure féminine douce et ô combien rassurante. Mais, pour Don José, le tiède sein maternel n’a pas les mêmes saveurs que le sexe brûlant de Carmen. A qui il fera chèrement payer de l’avoir déniaisé. Mais on ne peut réduire Carmen à l’opposition entre la maman et la putain. Sa soif d’absolu la rend hors normes. Féministe avant l’heure?

«Ce n’est pas une féministe, elle est plus individualiste que cela, estime Yves Beaunesne. Carmen n’est pas un personnage parfait et est parfois insupportable. Elle ne peut pas servir de drapeau au féminisme. Là est sa liberté.»

Jean-Marc Proust

Carmen, Opéra de Paris du 4 au 29 décembre. Places de 5 à 180 euros. Et aussi dans les cinémas UGC et salles indépendantes, le 13 décembre à 19h15.

[1] Jean de Solliers, musicologue (L’Avant-scène opéra n° 26).
[2] Dictionnaire de l’opéra, Fayard, 2003.
[3] Programme de l’Opéra de Paris.

Jean-Marc Proust
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Journaliste
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