Culture

Les révélations de Madeleine Malraux

Hervé Bentégeat, mis à jour le 27.11.2012 à 15 h 32

Dans un Journal rédigé par sa petite-fille Céline, Madeleine Lioux, dernière épouse d'André Malraux, raconte l'homme auquel elle a été mariée, et le siècle qu'ils ont traversé.

Madeleine à son premier récital à Toulouse, au théâtre du Capitole, en 1934. © Baker Street / Larousse

Madeleine à son premier récital à Toulouse, au théâtre du Capitole, en 1934. © Baker Street / Larousse

C’est une femme discrète de 98 ans, au regard rêveur, au sourire plein de bienveillance. Elle se taisait depuis cinquante ans. Cynthia Liebow, une éditrice rare, fondatrice de la maison BakerStreet, a réussi le tour de force de la faire parler. Elle publie aujourd’hui son journal, écrit par sa petite-fille Céline Malraux, dans une édition enrichie de nombreux documents et fac-similés. Le témoignage d’une femme exceptionnelle mariée à un homme exceptionnel: Madeleine Lioux, la dernière épouse d'André Malraux.

Un jour, il y a longtemps, Florence, la fille que Malraux avait eue avec Clara Goldschmidt, demanda à son père la qualité qu’il préférait chez une femme. Il fronça les sourcils, prit l’air de l’intellectuel inspiré — c’était son habitude, même quand on lui demandait le temps qu’il faisait — et finit par répondre, après avoir mûrement réfléchi: «La douceur…».

Madeleine l’avait, cette douceur, et ce qui va avec, l’ouverture, la compréhension, la patience, la tolérance. Plus une sensibilité de musicienne: c’était une pianiste de talent, qui se produira à New York, au Japon, et dans bien d’autres lieux.

Le Malraux nouveau

Au lendemain de la guerre, Malraux l’épouse. Ce n’est plus l’écrivain flamboyant de la Condition humaine ou de L’espoir. Ce n’est plus le pétitionnaire enflammé des années Trente, compagnon de route de la gauche, et même, un moment, des communistes. Il est toujours aussi fiévreux, toujours avec dix projets de livres en tête, toujours envahi d’intuitions plus ou moins géniales, toujours secoué de tics. Mais l’inspiration du romancier est tarie. Et surtout, il a fait une rencontre décisive, qui va changer le cours de sa vie: de Gaulle. Ils se voient pour la première fois le 18 juillet 1945. Du côté de Malraux, c’est le coup de foudre: immédiat, absolu. Dans son existence, il y aura un avant et un après de Gaulle.

Mais il sort aussi d’un drame intime: Josette Clotis, sa femme, s’est fait happer par un train à la Libération, elle est morte quasiment sur le coup. Malraux, qui n’est pas du genre à s’attendrir — ni sur lui-même, ni sur les autres — chez qui l’homme s’efface devant l’écrivain («Je ne m’intéresse pas», écrira-t-il dans ses Antimémoires), s’enferme dans sa douleur et devient de plus en plus sombre. «Il y a trop de Malraux dans André», note Madeleine.

Les âmes déchirées

De son côté, ce n’est guère mieux. Son mari, Roland Malraux, le demi-frère d’André, vient de mourir en déportation. Anéantie, elle noue progressivement avec son beau-frère, qui l’entoure d’une affection vigilante, une liaison qui se transforme un jour en mariage.

Dès le départ, c’est un malentendu: ce ne sont que deux âmes déchirées qui unissent leur destin pour tenter de se consoler. Deux deuils qui s’assemblent pour changer de couleur.

Au fond d’elle-même, Madeleine n’a jamais cessé d’aimer Roland, résistant de la première heure, pur, droit, sincère, sans apprêt, indifférent à son image. Le contraire d’André.

Quant à Malraux, dans les années 50, il déprime: de Gaulle traverse un désert qui n’en finit pas, et lui, pour l’avoir rejoint, est considéré comme un renégat par beaucoup de ses pairs. Madeleine raconte la visite de Sartre, accompagné de Simone de Beauvoir, de Camus et de Koestler, venus constater, navrés, qu’il était bien passé à l’ennemi…  «Beauvoir, tout collet monté, regardait du sol au plafond, les lèvres pincées, l’air de prendre note, turban bien en place sur le chignon».

Elle va néanmoins tenter de faire bonne figure et de jouer son rôle de femme de grand écrivain, puis de ministre, sacrifiant pour lui sa carrière d’artiste. Pendant vingt ans, elle ne sera que la femme de Malraux.

«Femme de»

Et ce n’est pas de tout repos. Malraux n’est pas un tendre. Il est tourmenté, insatisfait — «Le problème avec André, écrit-elle, c’est qu’il ne se supporte pas lui-même» —, sentencieux, sarcastique, perdu dans ses songes, dans ses livres, obsédé par de Gaulle, dont il reste un fidèle inconditionnel.

Il se bourre d’amphétamines et d’antidépresseurs, boit comme un trou, s’enfilant whisky sur whisky. Il s’était déjà adonné à la boisson avant-guerre, au moment de l’écriture de L’espoir, notamment, mais là c’est devenu systématique.

Un soir, alors qu’il est ministre de la Culture, comme il regagne en titubant leur chambre, il manque de la renverser et de les faire tomber tous les deux dans l’escalier…L’alcool le rend de plus en plus distant, puis agressif, hautain, méchant. «Alors que nous étions devant l’ascenseur, il a refusé de m’aider à porter les paquets, sous lesquels je croulais, sous prétexte que le général de Gaulle ne le ferait pas pour Yvonne». «Ton grand frère est inhumain», écrit-elle dans son journal en s’adressant à Roland, comme elle le fait souvent.


L’inauguration du plafond de l’Opéra Garnier, peint par Chagall. Madeleine Malraux et Claude Pompidou entourent le peintre. André Malraux au premier plan.

Madeleine, qui a longtemps été sa première confidente intellectuelle et artistique — à l’époque du Musée imaginaire et de La métamorphose des dieux — n’est plus, quand il rejoint en 1958 le gouvernement de De Gaulle, que la femme du ministre, objet de décoration que l’on emmène dans ses valises. Elle fait néanmoins son miel de cette vie mondaine et fastueuse, pleine de voyages, de rencontres, avec Gide, Bernanos, Claudel, Braque, Balthus, Stravinsky, Isaac Stern, Nehru, Khrouchtchev, les de Gaulle, les Pompidou, les Kennedy… Elle noue de solides amitiés avec Balanchine, le banquier Meyer, Jacky Kennedy — au charme de laquelle Malraux n’est pas insensible…

Un drame de plus

En 1961, nouveau drame – la vie privée de Malraux en est jalonnée: ses deux garçons, Vincent et Gauthier, se tuent dans un accident de voiture. Madeleine, qui les considérait comme les siens, est défaite. Lui, fidèle à lui-même, reste impassible:

«Il a balayé cette douleur d’un revers de la main».

A la maison, ce n’est pas très drôle. Malraux s’enferme dans son bureau pour écrire ses livres, et lorsqu’il devient ministre, n’est qu’un courant d’air. Sans pour autant être épanoui:

«Il me semble qu’André se fiche un peu de tout, ces jours-ci, note-t-elle le 3 septembre 1963. Son ministère le lasse, il n’en tire rien. Mais tout le lasse».

Elle n’est plus que la cinquième roue du carrosse. Un épisode retranscrit dans son journal est particulièrement révélateur. Le 19 décembre 1964, c’est le transfert solennel des cendres de Jean Moulin au Panthéon. Malraux donne à cette occasion son discours le plus fameux («Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège…»). Il n’a pas prévenu Madeleine. Aucune voiture n’est prévue pour elle et son fils. Elle prend un taxi, réussit à franchir les barrages: «Je suis la femme d’André Malraux…», et parvient, non sans peine, à la tribune officielle, au milieu du discours d’André. Celui-ci est tout surpris de la voir…

Fascination et lucidité

Elle sera toujours fascinée par l’intelligence de son mari, par ses fulgurances, par ses dons multiples, de dessinateur notamment, sans jamais être dupe de son personnage, qui n’hésite pas à forger sa légende de son vivant. Ainsi de la Résistance, qu’il n’a rejoint que fort tard, mais où il n’hésite pas à se donner le beau rôle. Lorsque paraissent ses Antimémoires, elle écrit:

«La première phrase est une énormité: "Je me suis évadé, en 1940, avec le futur aumônier du Vercors". C’est Roland qui lui a ouvert la porte de la captivité. Et si la plupart des arrangements d’André avec la vérité ont fini par se confondre avec elle, celui-là restera dans la catégorie des mensonges».

En 1965, c’est la fin: «André me met dehors». Il rejoint Louise de Vilmorin, femme de lettres piquante et snob – le contraire de Madeleine – tout en ayant quelques velléités de rabibochage. «Je ne sais pas pourquoi j’ai quitté Madeleine», avouera-t-il plus tard à sa fille. Dès lors, elle va se consacrer entièrement à sa carrière d’interprète, vivant la moitié de l’année à New York. Aujourd’hui encore, elle donne des récitals…

Il n’y a aucune aigreur dans ce journal. Simplement la constatation d’une maldonne et du délitement progressif de leur couple. On ne pourra plus écrire une biographie de Malraux sans prendre en compte ce témoignage sincère et décisif.

Hervé Bentégeat

Avec une légère intimité, Madeleine Malraux, Céline Malraux, BakerStreet/Larousse.

Hervé Bentégeat
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