Monde

Bachar le survivant

Foreign Policy, mis à jour le 27.11.2012 à 12 h 17

Voilà plus d’un an que Barack Obama a appelé Bachar el-Assad à se retirer du pouvoir. Voici pourquoi le leader syrien est toujours en place.

Un musicien pendant un concert de charité à Damas passe à côté d'un portrait de Bachar el-Assad, le 21 novembre 2012. REUTERS/Muzaffar Salman

Un musicien pendant un concert de charité à Damas passe à côté d'un portrait de Bachar el-Assad, le 21 novembre 2012. REUTERS/Muzaffar Salman

Le 18 août 2011, le président américain Barack Obama déclarait dans un communiqué écrit que: «Pour le bien du peuple syrien, le moment est venu pour le président Assad de démissionner.» C’était alors la première fois qu’il exhortait le leader syrien à quitter le pouvoir. Pourtant, aujourd’hui, soit plus d’un an après, Bachar el-Assad est toujours en place. Comme il l’a déclaré à la télévision russe le 8 novembre dernier:

«Je suis syrien, c’est de là que je viens. Je vivrai et mourrai en Syrie.»

Alors même que ce qui n’était au début qu’un soulèvement pacifique s’est transformé en rébellion armée à part entière, le régime d’el-Assad s’est révélé étonnamment résistant. Il s’attache notamment à garder le contrôle de tous les centres urbains du pays. Si les rebelles ont réussi à libérer certains territoires dans les provinces du nord de la Syrie, ils ne sont, pour l’instant, parvenus à prendre le contrôle d’aucune grande ville syrienne.

A l’inverse des régimes autoritaires d’autres pays arabes qui ont été renversés par des soulèvements populaires, le régime d’el-Assad ne semble pas près de sombrer dans l’oubli.

Contrairement à ce qui s’est passé avec la Libye, les intérêts contradictoires des différents acteurs régionaux et internationaux ont, pour l’instant, empêché toute intervention militaire extérieure. Cependant, la force du régime et les divisions qui règnent au sein des forces anti-Assad ont aussi grandement contribué à décourager toute ingérence étrangère. Si Bachar el-Assad reste au pouvoir aujourd’hui, c’est principalement pour quatre grandes raisons:

1. Le noyau dur du régime n’a pas cédé

En juillet dernier, le cercle des proches d’el-Assad a été gravement touché lorsqu’une bombe a tué quatre de ses membres (parmi lesquels le beau-frère du dirigeant, Assef Chaoukat, ainsi que son ministre de la Défense, Daoud Rajha). Toutefois, el-Assad et son cénacle de conseillers se sont rapidement remis de ce coup en nommant des remplaçants aux postes des personnes tuées dans l’explosion.

D’après des proches du régime, l’attentat de juillet a été la première fois où Bachar el-Assad s’est vraiment senti menacé depuis le début du soulèvement. Les autres revers, tels que les défections du Premier ministre syrien, Riad Hijab, et de l’ancien commandant de la garde républicaine, Manaf Tlass (un ami personnel d’el-Assad) n’ont pas représenté de menace réelle pour le régime. En effet, lors de leurs défections, tous deux étaient devenus des figures marginales au sein du régime.

Comme l’a déclaré el-Assad dans une interview en août dernier, ces défections ont constitué pour le régime une sorte «d’auto-épuration», qui lui a permis de se débarrasser des éléments déloyaux. Le noyau dur du régime se réduit aujourd’hui aux membres de la famille el-Assad et à quelques militaires alaouites, dont certains étaient déjà là du temps du père d’el-Assad, Hafez. Il semble constitué principalement de personnalités bellicistes qui considèrent la lutte comme une question de vie ou de mort. A mesure que le cercle se rétrécit autour de Bachar el-Assad, le régime devient de plus en plus déterminé et brutal.

Comme l’a expliqué le leader syrien lors de son interview à la télévision russe, une intervention militaire étrangère est peu probable car elle coûterait trop cher à la communauté internationale. Partant de ce principe, le régime estime qu’il peut s’accrocher au pouvoir et empêcher l’opposition armée d’obtenir des résultats tangibles au sol (il est donc de plus en plus probable que les rebelles vont perdre en puissance). Le soutien de la Russie et de l’Iran renforce encore cette conviction.

2. L’armée syrienne est loin de se rendre

On estime le personnel actif dans l’armée syrienne à quelque 295.000 soldats, avec en sus quelque 314.000 réservistes. Même s’il est impossible d’avoir accès aux chiffres exacts, quelques calculs rapides permettent de comprendre qu’il est évident que le gros des troupes n’est pas passé chez les rebelles.

Kassim Saadeddine, colonel de l’Armée syrienne libre (ASL) à Homs, m’a affirmé récemment que les déserteurs de l’armée régulière constituent près de 30% du contingent de l’armée insurgée, que l’on estime entre 50.000 et 100.000 hommes. Cela signifie que le taux de défection dans l’armée syrienne est, au pire, de 5% à 10% environ (pas assez pour entamer sérieusement sa combativité). En outre, lorsque l’occasion se présente, nombre de déserteurs préfèrent rentrer chez eux plutôt que rejoindre les rangs de l’ASL.

Enfin, pour el-Assad, les pertes de personnel militaire ont été compensées par les engagements dans la milice paramilitaire alaouite des chabiha. Entraînés par le Hezbollah, ces derniers sont de plus en plus expérimentés.

La loyauté envers le régime reste également forte parmi les soldats alaouites. Il faut dire que les agissements des insurgés n’encouragent pas les désertions: les vidéos, comme celle récemment publiée sur YouTube montrant des rebelles exécuter un groupe de soldats syriens désarmés, ne peuvent qu’inciter les autres soldats à rester fidèles au régime.

3. La communauté alaouite syrienne reste hostile au soulèvement

En dehors de quelques défections militaires et civiles, la contestation politique est, pour l’instant, restée très limitée chez les alaouites, minorité religieuse à laquelle appartient el-Assad.

Il y a toutefois eu quelques signes de mécontentement dans la communauté alaouite, principalement dus aux lourdes blessures subies par les forces armées du régime, à majorité alaouite. Le 29 septembre, une fusillade a eu lieu dans la ville de Qardaha, fief ancestral de la famille el-Assad, entre deux membres de la famille élargie du dirigeant. La dispute tournait apparemment autour du trafic de cigarettes, d’armes et d’autres marchandises de contrebande contrôlées par le clan el-Assad, mais il pourrait également y avoir eu des sous-entendus politiques.

Tout signe de dissension a été promptement réglé par la famille el-Assad de peur que cela ne vienne contredire le discours du régime, selon lequel il est la victime d’un mouvement islamiste sunnite s’attaquant à la communauté alaouite. Après la fusillade de Qardaha, par exemple, le régime a rapidement organisé une réconciliation entre les deux camps. Les alaouites qui militent dans l’opposition sont traqués, emprisonnés et battus. Et lorsque tout le reste échoue, ils sont mis à l’écart par leur famille et leurs voisins.

Pour que le régime implose, il faudrait déjà que les alaouites cessent de lier leur survie physique à la survie politique d’el-Assad. Mais rien n’indique ne serait-ce qu’un début à cela. L’opposition (notamment ses chefs en exil) a complètement ignoré la communauté alaouite. Aucune figure de l’opposition ne s’est encore avancée pour promettre aux alaouites de façon convaincante que, dans la Syrie de l’après el-Assad, personne ne viendra les tuer par vengeance, qu’ils auront les mêmes droits que leurs concitoyens sunnites, que leurs intérêts économiques seront préservés et qu’ils ne seront pas considérés avec méfiance dans les années à venir. Pire encore, personne dans l’opposition n’a pensé sérieusement à élaborer un tel discours.

4. L’opposition syrienne reste divisée

Le 11 novembre, les différentes factions de l’opposition syrienne ont signé un accord prévoyant leur unification au sein d’une même coalition. Toutefois, il reste encore beaucoup de travail à faire. Pour chaque groupe de l’opposition (du grand parti au petit comité de coordination locale), le défi majeur réside dans l’absence de programme politique unifiant les différents groupes anti-Assad. Bien que plusieurs groupes ont travaillé sur un programme pour «le jour d’après», il n’y a pas encore de vision politique commune pour savoir comment passer de la situation actuelle au lendemain de la chute d’el-Assad.

En bref, il y a un vide politique et organisationnel à tous les niveaux de l’opposition syrienne. Les différentes sources de financement qui alimentent l’opposition n’ont fait qu’exacerber ce problème, car de nouvelles formations politiques et militaires semblent apparaître dans le seul but de recevoir des fonds. La compétition prévaut largement sur la collaboration, même à l’intérieur des conseils militaires. Comme me l’a dit un activiste de l’opposition:

«Plus les rangs de l’opposition politique syrienne sont fournis, plus cette dernière est fragmentée.»

Quelques mesures ont été prises pour rectifier ce problème. La conférence des groupes de l’opposition au régime syrien, à Doha, au Qatar, constitue, bien entendu, une condition nécessaire à la mise en place d’un projet de société post el-Assad.

Des initiatives ont également lieu à la base: des conseils administratifs locaux sont, par exemple, établis dans les territoires libérés, rassemblant militants locaux et stratèges militaires afin de faire fonctionner à nouveau les institutions gouvernementales. L’objet de ce conseil est de permettre aux Syriens de trouver les services nécessaires à leurs besoins quotidiens. Il est cependant encore trop tôt pour savoir s’il réussira ou non à surmonter les luttes intestines et la désorganisation qui ont jusqu’ici miné les institutions de l’opposition.

Des citoyens plus forts

Si rien ne vient changer la donne, l’impasse dans laquelle se trouve actuellement la Syrie va perdurer. Chaque camp étant convaincu que la conjoncture est en sa faveur, aucun n’est prêt à faire de concession.

Toutefois, quel que soit celui qui prendra la tête du régime syrien à l’avenir, il aura affaire à des citoyens plus forts, qui n’accepteront plus d’être soumis à un pouvoir autoritaire. Le régime d’el-Assad ne va peut-être pas tomber demain, mais il ne peut plus diriger la Syrie –ses vieux leviers de commande ne fonctionnent plus et il s’est montré incapable de mener des réformes significatives.

D’un autre côté, la militarisation du conflit a mis sur la touche les activistes et les groupes de défense des droits civiques à l’origine du soulèvement. L’incapacité (et le refus) de l’opposition politique à définir une feuille de route crédible fait que le conflit militaire sera par défaut l’avenir du soulèvement à court ou moyen terme, ce qui plongera encore plus le pays dans le chaos et la violence.

En attendant, de nouveaux acteurs apparaissent dans le conflit syrien. Les groupes djihadistes, notamment, commencent à s’imposer au milieu du conflit. Ils ne sont pas encore aussi importants qu’ils ont pu l’être en Irak, mais ils ont la capacité de devenir des acteurs majeurs de la Syrie de demain. Il en va des guerres comme de l’évolution: seuls les mieux adaptés survivent. Et, malheureusement, ce sont eux, les mieux adaptés.

Randa Slim
Chercheur à la
New America Foundation et au Middle East Institute

Traduit par Yann Champion

Foreign Policy
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