La Corée du Nord est-elle le pantin de la Chine?
Pourquoi Beijing ne met pas un terme aux provocations de Pyongyang.
- Première apparition publique de Kim Jong-il, le 9 avril, depuis qu'il a été suspecté d'être victime d'un infarctus en 2008. KTR -
La Corée du Nord, contre laquelle le Conseil de sécurité de l'ONU vient d'alourdir les sanctions en réponse à son essai nucléaire du 25 mai, a annoncé samedi qu'elle allait procéder à l'enrichissement d'uranium et utiliser son plutonium à des fins militaires. Pourquoi Beijing ne met pas un terme aux provocations de Pyongyang. L'analyse d'Anne Applebaum.
Regardons la vérité en face : nous ne savons pas vraiment pourquoi la Corée du Nord a décidé de pratiquer un essai nucléaire le 25 mai, ni pourquoi elle a soudain décrété que l'armistice mettant fin à la guerre de Corée de 1953 était nul et non avenu, ni pourquoi elle a procédé à plusieurs tirs de missiles et se prépare à en lancer d'autres. Peut-être les Coréens du Nord sont-ils mécontents de l'avancée des négociations avec Washington? Désirent-ils davantage de concessions, ou simplement plus d'attention? Ou peut-être le régime, qui n'est plus capable d'approvisionner régulièrement en nourriture ni même en électricité fiable le pays, envisage-t-il de consolider ainsi sa mainmise sur le pouvoir?
Il peut s'agir de tout autre chose. Personnellement, je penche pour un scénario différent, bien que tout aussi spéculatif: peut-être les Nord-Coréens ont-ils relevé d'un cran leur rhétorique guerrière et leurs préparations militaires parce que c'est ce que la Chine veut qu'ils fassent.
Je ne peux pas le prouver-personne n'est capable de prouver aucune théorie sur la Corée du Nord, en fait-mais je peux examiner les preuves, qui sont les suivantes:
La Chine est le seul pays à exercer une réelle influence sur la Corée du Nord. Non seulement la Chine est le seul pays à entretenir des relations diplomatiques et de sécurité régulières avec la Corée du Nord, mais elle pourrait renverser le régime nord-coréen dès demain si elle voulait. Elle pourrait fermer les robinets de pétrole. Clore ses frontières au commerce. Ou adopter la tactique inverse et ouvrir grand ses portes: un flot de réfugiés s'y engouffrerait, et le régime s'effondrerait, à l'image de ce qui s'est passé en Allemagne il y a vingt ans. En d'autres termes, la Chine a davantage d'influence sur le régime nord-coréen que tous les autres membres du conseil de sécurité de l'ONU réunis, mais elle ne l'utilise pas pour faire arrêter le programme nucléaire. Au lieu de cela, elle maintient ses relations commerciales, laisse couler le pétrole, clôture ses frontières et manifeste un intérêt de pure forme envers les efforts internationaux visant à bloquer le programme nucléaire nord-coréen (les Chinois prétendent avoir appris l'existence du récent test nucléaire une heure à l'avance, ce dont personne n'est dupe), tout en se tapissant dans l'ombre pour voir ce qui va se passer.
La Chine ambitionne de supplanter les États-Unis dans le rôle de puissance dominante de l'Est asiatique. Si vous en voulez une preuve, il suffit de voir tout l'argent récemment dépensé par les Chinois pour augmenter la taille de leur marine, qui comprend maintenant au bas mot 70 sous-marins, dont au moins 10 nucléaires. Par comparaison, les États-Unis ont entre 70 et 80 sous-marins déployés au même moment, mais qui patrouillent le monde entier, pas seulement les eaux asiatiques. Les Chinois sont aussi en train de concevoir des porte-avions et disposeraient de missiles balistiques longue portée — ce qui se fait de mieux pour détruire nos propres porte-avions.
La Chine sait que le reste de l'Asie a les yeux rivés sur ce test de l'administration Obama. Si, comme il semble très probable, l'administration Obama ne trouve pas le moyen d'arrêter le programme nucléaire nord-coréen, quelles conclusions en tireront les Sud-coréens-sans parler des Japonais? Ou des Taïwanais? Certains d'entre eux pourraient-ils en déduire que le parapluie américain n'est plus aussi large ni aussi puissant qu'autrefois? Pourraient-ils en conclure qu'ils seront plus en sécurité sous protection chinoise? Ce petit jeu est très risqué, si c'est vraiment là la tactique de la Chine.
Après tout, les Japonais n'ont pas la réputation de goûter l'idée d'une domination chinoise, et les Taïwanais ne sont pas particulièrement intéressés par une éventuelle réunification avec le continent. Plutôt que de s'aligner, les Japonais pourraient plutôt en conclure qu'il leur faut leur propre puissance de dissuasion. Les Sud-coréens pourraient les imiter, les Taïwanais augmenter leur flotte déjà conséquente, marquant ainsi le départ d'une course à l'armement asiatique mortelle.
Et pourtant, malgré ces risques, la Chine a de bonnes raisons d'encourager Kim Jong-il à produire ces missiles. Laisser la Corée du Nord jouer avec le bouton rouge permet aux Chinois de surveiller la réaction d'Obama face à une menace nucléaire sans avoir à prendre le risque de paraître eux-mêmes menaçants. Ils peuvent juger du sérieux de la nouvelle administration américaine dans le domaine du contrôle de la prolifération des armes nucléaires sans avoir à risquer des sanctions ou une condamnation internationale de leur propre industrie. Ils peuvent distraire et perturber la nouvelle administration sans porter atteinte aux relations économiques sino-américaines, cruciales à la stabilité de leur propre régime.
Et si le jeu dégénère, ils peuvent l'arrêter. La Corée du Nord est une marionnette, et c'est la Chine qui en tire les ficelles. Elle pourrait mettre un terme à cette farce dès demain. Si elle ne le fait pas, c'est qu'elle a de bonnes raisons.
Anne Applebaum
Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot
Mis à jour le 13/06/2009 à 17h50














































L'hypothèse de cet article qui voudrait que la Chine adopte une politique qui inciterait tous les pays installés dans son arrière cours à se nucléariser dans le seul but de tester Obama, ne me semble guère crédible.
Il me semble beaucoup plus probable que la Chine soutienne Pyongkyang parce qu'elle n'a pas d'autre choix. Faire tomber le régime, ne serait sans doute qu'une formalité, mais comment empêcher ensuite la réunification d'une Corée qui basculerait alors toute entière dans le camp pro-américain ? Et qu'elle en serait la conséquence aussi bien sur un plan géostratégique, que sur les démocrates chinois ? Après tout même si l'histoire ne se répète jamais, la fin de l'Union Soviétique doit être bien présente dans l'imaginaire des dirigeants chinois.
Et ce que nous apprend également l'histoire des dictateurs, de Saddam Hussein à tous les les tyranneaux d'Afrique ou d'Amérique du Sud, c'est qu'ils finissent toujours par perdre tout sens de la réalité et à échapper à ceux qui croyaient les contrôler.
Alors éliminer Kim Jong II, c'est facile, mais garder ensuite le contrôle de la situation, c'est une autre affaire. Et si Kim Jong II en a le certitude, comment le contrôler ?
La thèse de l'article d'Anne Applebaum est largement plus vraisemblable que celle de "EL GATO": si fou que soit Kim le grand, il ne l'est pas au point d'oublier qu'il a un grand voisin à ses côtés qui se trouve être le seul pays au monde qui peut le soutenir alors qu'il a au sud et à l'Est des pays dynamiques qui seraient trés heureux de l'avaler surtout si ça leur valait la reconnaissance de la communauté internationale. D'ailleurs on peut penser que la manière dont la Chine gère les attaques verbales et symboliques contre sa politique au Tibet relève de la même intention de mise à l'épreuve des tigres de papier occidentaux. A mesure qu'elle sort de la crise en élevant le pouvoir d'achat de ses nationaux tandis que les occidentaux n'ont plus les moyens ni de la faire travailler autant qu'avant ni de payer ce qu'ils lui doivent, ni de maintenir le pouvoir d'achat de leurs salariés de plus en plus nombreux à être au chômage, la chine multipliera les paroles, les actes et les situations lui permettant de venger les humiliations que l'Occident lui a fait subir au XIXéme siècle et la première moitié du XXème. La vengeance est un plat qui se mange froid, quelle que soit la culture gastronomique de ceux qui le préparent...
si fou que soit Kim le grand, il ne l'est pas au point d'oublier qu'il a un grand voisin à ses côtés qui se trouve être le seul pays au monde qui peut le soutenir alors qu'il a au sud et à l'Est des pays dynamiques qui seraient très heureux de l'avaler surtout si ça leur valait la reconnaissance de la communauté internationale.
Jusqu'au dernier moment, Saddam n'a pas cru que les américains iraient jusqu'au bout, et il avait plus peur de la réaction des Iraniens s'ils apprenaient qu'il n'avait plus d'armes de destruction massive que d'une deuxième guerre du Golfe. Le problème que les grandes puissances ont tôt ou tard avec leurs marionnettes, c'est qu'elles finissent par échapper à leur contrôle et que parfois l'organisation d'un coup d'état ou d'un assassinat peut déclencher un processus encore plus incontrôlable.
D'ailleurs on peut penser que la manière dont la Chine gère les attaques verbales et symboliques contre sa politique au Tibet relève de la même intention de mise à l'épreuve des tigres de papier occidentaux. La Chine n'utilise pas le Tibet pour tester les tigres de papier occidentaux. Le Tibet est une province chinoise aux yeux des autorités chinoises, et elle réagit à ce qu'elle considère comme des ingérences dans sa politique intérieure.
la chine multipliera les paroles, les actes et les situations lui permettant de venger les humiliations que l'Occident lui a fait subir au XIXéme siècle et la première moitié du XXème. La vengeance est un plat qui se mange froid, quelle que soit la culture gastronomique de ceux qui le préparent...
La Chine a toujours fait fantasmer l'Occident. Alors maintenant pourquoi pas le fantasme d'une revanche impitoyable qui se préparerait derrière des sourires de façade.
Mais ça me semble totalement improbable.
Pour l'instant la préoccupation première des dirigeants Chinois, ça doit plutôt être que le baril de poudre sur lequel ils sont assis ne leur explose pas au visage. Le deal avec la population est clair. Tant que le niveau de vie progresse, la population ne bouge pas. Mais avec la crise mondiale, une récession en Chine risquerait de rendre très difficile la situation des dirigeants. Aujourd'hui, je pense que la politique chinoise s'explique beaucoup plus par la peur qu'ont les dirigeants chinois de perdre le contrôle de leur population, que par l'envie d'aller tester Obama.
Par ailleurs, l'idée d'une revanche suppose un complexe d'infériorité. La Chine n'est pas le monde musulman de Ben Laden. Ce qui m'a toujours frappé dans les quelques séjours que j'ai eu l'occasion de faire en Chine, c'est que si la population souffrait d'un complexe, ce serait plutôt d'un complexe de supériorité. Leur culture est beaucoup plus ancienne que la notre, ils sont parfaitement conscients de leur supériorité commerciale et les humiliations que l'occident lui a infligé au XIXème et au XXème sont à peine des anecdotes si on les rapporte à la durée de l'Histoire Chinoise ou à l'étendue du territoire qui est resté hors de toute atteinte.
En politique extérieure et stratégique, aucun pays n'est réellement le pantin d'un autre.
Chaque pays a des intérêts. La Chine a intérêt à garder sous sa coupe la Corée du Nord en la soutenant juste assez pour qu'elle survive sans exploser. La Corée du Nord a intérêt à garder de bonnes relations avec la Chine pour se protéger d'une invasion extérieure mais aimerait bien avoir des relations avec d'autres pays pour ne pas se sentir trop dépendante du "grand frère" Chinois. Bien sûr que dans ce jeu, la Chine, et elle seule, peut à tout moment briser le pot de terre Coréen mais elle ne le fera pas car il lui est bien plus profitable de faire sentir sa puissance que d'exercer sa force. Cependant, la Corée, forte de cette marge de manœuvre, cherche à tirer un maximum d'avantages de sa situation de pays non engagé dans la "communauté internationale" et c'est là qu'elle peut réellement devenir dangereuse en jouant aux apprentis sorciers dans la péninsule et dans tout le sud est asiatique.
En conclusion, on ne peut pas dire que la Corée du Nord est le pantin de la Chine, elle jouit d'une liberté, très limitée certes mais réelle, et qui peut s'exprimer de n'importe quelle façon tant que cette façon ne rentre pas en contradiction avec les intérêts Chinois.