Monde

La Corée du Nord est-elle le pantin de la Chine?

Anne Applebaum, mis à jour le 13.06.2009 à 17 h 50

Pourquoi Beijing ne met pas un terme aux provocations de Pyongyang.

Première apparition publique de Kim Jong-il, le 9 avril, depuis qu'il a été suspecté d'être victime d'un infarctus en 2008. KTR

Première apparition publique de Kim Jong-il, le 9 avril, depuis qu'il a été suspecté d'être victime d'un infarctus en 2008. KTR

La Corée du Nord, contre laquelle le Conseil de sécurité de l'ONU vient d'alourdir les sanctions en réponse à son essai nucléaire du 25 mai, a annoncé samedi qu'elle allait procéder à l'enrichissement d'uranium et utiliser son plutonium à des fins militaires. Pourquoi Beijing ne met pas un terme aux provocations de Pyongyang. L'analyse d'Anne Applebaum.

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Regardons la vérité en face : nous ne savons pas vraiment pourquoi la Corée du Nord a décidé de pratiquer un essai nucléaire le 25 mai, ni pourquoi elle a soudain décrété que l'armistice mettant fin à la guerre de Corée de 1953 était nul et non avenu, ni pourquoi elle a procédé à plusieurs tirs de missiles et se prépare à en lancer d'autres. Peut-être les Coréens du Nord sont-ils mécontents de l'avancée des négociations avec Washington? Désirent-ils davantage de concessions, ou simplement plus d'attention? Ou peut-être le régime, qui n'est plus capable d'approvisionner régulièrement en nourriture ni même en électricité fiable le pays, envisage-t-il de consolider ainsi sa mainmise sur le pouvoir?
Il peut s'agir de tout autre chose. Personnellement, je penche pour un scénario différent, bien que tout aussi spéculatif: peut-être les Nord-Coréens ont-ils relevé d'un cran leur rhétorique guerrière et leurs préparations militaires parce que c'est ce que la Chine veut qu'ils fassent.

Je ne peux pas le prouver-personne n'est capable de prouver aucune théorie sur la Corée du Nord, en fait-mais je peux examiner les preuves, qui sont les suivantes:

La Chine est le seul pays à exercer une réelle influence sur la Corée du Nord. Non seulement la Chine est le seul pays à entretenir des relations diplomatiques et de sécurité régulières avec la Corée du Nord, mais elle pourrait renverser le régime nord-coréen dès demain si elle voulait. Elle pourrait fermer les robinets de pétrole. Clore ses frontières au commerce. Ou adopter la tactique inverse et ouvrir grand ses portes: un flot de réfugiés s'y engouffrerait, et le régime s'effondrerait, à l'image de ce qui s'est passé en Allemagne il y a vingt ans. En d'autres termes, la Chine a davantage d'influence sur le régime nord-coréen que tous les autres membres du conseil de sécurité de l'ONU réunis, mais elle ne l'utilise pas pour faire arrêter le programme nucléaire. Au lieu de cela, elle maintient ses relations commerciales, laisse couler le pétrole, clôture ses frontières et manifeste un intérêt de pure forme envers les efforts internationaux visant à bloquer le programme nucléaire nord-coréen (les Chinois prétendent avoir appris l'existence du récent test nucléaire une heure à l'avance, ce dont personne n'est dupe), tout en se tapissant dans l'ombre pour voir ce qui va se passer.

La Chine ambitionne de supplanter les États-Unis dans le rôle de puissance dominante de l'Est asiatique. Si vous en voulez une preuve, il suffit de voir tout l'argent récemment dépensé par les Chinois pour augmenter la taille de leur marine, qui comprend maintenant au bas mot 70 sous-marins, dont au moins 10 nucléaires. Par comparaison, les États-Unis ont entre 70 et 80 sous-marins déployés au même moment, mais qui patrouillent le monde entier, pas seulement les eaux asiatiques. Les Chinois sont aussi en train de concevoir des porte-avions et disposeraient de missiles balistiques longue portée — ce qui se fait de mieux pour détruire nos propres porte-avions.

La Chine sait que le reste de l'Asie a les yeux rivés sur ce test de l'administration Obama. Si, comme il semble très probable, l'administration Obama ne trouve pas le moyen d'arrêter le programme nucléaire nord-coréen, quelles conclusions en tireront les Sud-coréens-sans parler des Japonais? Ou des Taïwanais? Certains d'entre eux pourraient-ils en déduire que le parapluie américain n'est plus aussi large ni aussi puissant qu'autrefois? Pourraient-ils en conclure qu'ils seront plus en sécurité sous protection chinoise? Ce petit jeu est très risqué, si c'est vraiment là la tactique de la Chine.

Après tout, les Japonais n'ont pas la réputation de goûter l'idée d'une domination chinoise, et les Taïwanais ne sont pas particulièrement intéressés par une éventuelle réunification avec le continent. Plutôt que de s'aligner, les Japonais pourraient plutôt en conclure qu'il leur faut leur propre puissance de dissuasion. Les Sud-coréens pourraient les imiter, les Taïwanais augmenter leur flotte déjà conséquente, marquant ainsi le départ d'une course à l'armement asiatique mortelle.

Et pourtant, malgré ces risques, la Chine a de bonnes raisons d'encourager Kim Jong-il à produire ces missiles. Laisser la Corée du Nord jouer avec le bouton rouge permet aux Chinois de surveiller la réaction d'Obama face à une menace nucléaire sans avoir à prendre le risque de paraître eux-mêmes menaçants. Ils peuvent juger du sérieux de la nouvelle administration américaine dans le domaine du contrôle de la prolifération des armes nucléaires sans avoir à risquer des sanctions ou une condamnation internationale de leur propre industrie. Ils peuvent distraire et perturber la nouvelle administration sans porter atteinte aux relations économiques sino-américaines, cruciales à la stabilité de leur propre régime.

Et si le jeu dégénère, ils peuvent l'arrêter. La Corée du Nord est une marionnette, et c'est la Chine qui en tire les ficelles. Elle pourrait mettre un terme à cette farce dès demain. Si elle ne le fait pas, c'est qu'elle a de bonnes raisons.

Anne Applebaum

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

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