Comment les robots ont sauvé Patrick Tresset de la folie

Photo de Paul, Patrick Tresset

Photo de Paul, Patrick Tresset

L'artiste a découvert un moyen inédit de poursuivre son traitement pour troubles mentaux tout en continuant ce qui fut à un moment l’œuvre de sa vie: il créa des robots portraitistes.

Pendant quasiment toute sa vie, Patrick Tresset a été tiraillé entre l'art et la technologie. Fils d'artiste et d'ingénieur, il s'est exercé aux deux pendant son enfance française et adorait tripatouiller un ordinateur «primitif» que ses parents avaient acheté pour ses dix ans. A l'université, il s'orienta vers l'informatique de gestion, mais trouvant la discipline «ennuyeuse» une fois diplômé, il revint finalement à l'art – la peinture, en particulier.

Pendant les dix ans qui suivirent, Tresset essaya de vivre de sa peinture. Une initiative souvent heureuse: son travail fut exposé à Paris et à Londres. Mais «au bout d'un moment, j'ai fini par perdre le contact avec la réalité (…) quelque part, je n'arrivais plus à vivre en société» a-t-il expliqué mi-novembre, lors d'une conférence de presse organisée dans le cadre de Ciudad de las Ideas, le grand raout de l'innovation sponsorisé par Grupo Salinas qui se tient tous les ans à Puebla, au Mexique.

A trente ans passés, Tresset prit une décision aussi difficile qu'admirable: chercher de l'aide pour ses troubles mentaux. Pour lui, les médicaments et la thérapie furent un succès, à l'exception d'un seul problème:

«A nouveau, j'étais capable d'interactions sociales (…), mais j'ai perdu toute ma passion artistique, l'envie de faire des choses avec mes mains».

Art et folie

Le lien entre créativité et maladie mentale est complexe et a été le sujet de nombreuses publications – à l'instar de l'excellent Touched With Fire: Manic-Depressive Illness and the Artistic Temperament, publié en 1993 par Kay Redfield Jamison. Dans son introduction, Jamison écrit:

«En tant que groupe, il est relativement prouvé que les artistes et les écrivains sont dans une demande disproportionnée de soins psychiatriques; plusieurs d'entre eux – comme Byron, Schumann, Tennyson, Fitzgerald ou Lowell – se sont tournés à maintes reprises vers leurs médecins. D'autres encore arrêtent leur traitement parce que les sentiments de ferveur ou d'intensité émotive liés à leur maladie leur manquent, ou parce qu'ils ont l'impression que les médicaments ont des effets secondaires qui interfèrent avec la clarté et la rapidité de leur pensée, ou qu'ils diminuent leur enthousiasme, leur sensibilité et leur énergie.»

Les artistes sont peut-être au centre de davantage d'attention – de fait, la société semble vouer un culte à l'artiste mentalement malade, celui qui sacrifie son équilibre cognitif sur l'autel du grandiose. Suivant cette logique, si van Gogh avait été sain d'esprit, il n'aurait sans doute pas été capable de tant de chefs-d’œuvre.

En ce qui le concerne, Tresset a découvert un moyen inédit de poursuivre son traitement et de conserver son équilibre mental, tout en continuant ce qui fut à un moment l’œuvre de sa vie: il créa des robots portraitistes. L'intérêt de la chose dépasse son simple caractère innovant: ses recherches nous permettent d'en savoir davantage, à la fois sur le processus créatif humain et sur les liens émotionnels que nous pouvons tisser avec les machines.

Dites bonjour à Paul

Vous avez peut-être déjà vu l'un des robots de Tresset – ceux de la génération actuelle s'appellent tous Paul. En juillet 2011, la vidéo d'un de ces robots dessinant son maître, dans le cadre de l'exposition londonienne Tenderpixel, avait fait un tabac sur Internet.

En octobre dernier, Paul est revenu sur le devant de la scène dans une vidéo filmée lors du festival MERGE, au Royaume-Uni.

Les robots de Tresset se servent de la vision par ordinateur pour identifier leurs sujets – ils peuvent reconnaître des visages – puis passent environ une demie heure sur chaque portrait. Pete, l'un de ses robots de génération antérieure, gribouillait quelque-chose s'il n'y avait pas de visage à portée.

Ces premières versions étaient rudimentaires, et n'impliquaient physiquement aucun robot, mais des simulations de dessins créées à l'aide de programmes de conception assistée par ordinateur.  Ces dix dernières années, accompagné de Frederic Fol Leymarie, son co-directeur au sein du projet Aikon, de l'Université Goldsmiths de Londres, les progrès de Tresset ont été spectaculaires. Ci-dessous, pouvez-vous dire quelle image a été dessinée par un ordinateur, et laquelle par Tresset, avant qu'il ne perde son inspiration?

A gauche, un dessin de Tresset. A droite, un dessin de Paul

Des erreurs humaines

Selon Tresset, les robots font face aux mêmes problèmes d'apprentissage du dessin que les humains:

«Quand nous dessinons, le tracé des lignes n'est pas ce qu'il y a de plus difficile. La difficulté, c'est notre perception du sujet, et la perception du dessin pendant que nous dessinons».

Mais parfois, donner l'impression que le robot a du mal à tracer les lignes peut servir – ce que Tresset a remarqué, c'est que les gens ont davantage d'empathie pour un robot qui fait des erreurs humaines, et dessine des lignes brisées ou tordues. (La «robotique maladroite», selon Tresset). Les humains ont tendance à vouloir s'identifier aux robots, en particulier ceux dotés d'un visage: donnez un robot à quelqu'un, et il ou elle va probablement lui donner un nom.

Mais pourquoi cette connexion est-elle si importante avec des robots dessinateurs? Selon Tresset, si la personne dessinée ressent quelque-chose pour la machine qui tient le stylo, la demi-heure requise par le processus lui semblera plus «touchante». De plus, si le sujet humain assigne une personnalité au robot, cela peut jouer sur sa réaction émotionnelle une fois le dessin terminé.

Création artistique des handicapés

Dans nos maisons, les robots se font encore très rares, mais les machines capables d'exécuter nos ordres peuplent nos espoirs depuis déjà plusieurs dizaines d'années. Selon Tresset, intégrer dans tous les robots personnels une sorte de don artistique pourrait être une bonne idée pour tisser ce genre de lien affectif –  et permettre, par exemple, davantage de confiance, même s'il est évident que l'identification excessive à une machine peut être à l'origine de nouvelles questions existentielles.

Tresset a aussi un autre projet, sur lequel il commence tout juste à travailler, et dont les bénéfices semblent peut-être plus immédiats: se servir de la technologie à l’œuvre dans Paul pour aider la création artistique chez des personnes handicapées. Au moment de sa perte d'inspiration, les robots sont devenus pour Tresset «une sorte de prothèse palliant la disparition de ma sensibilité», m'a-t-il expliqué dans un mail, après notre rencontre:

«La créativité peut être d'un grand secours pour vaincre la tristesse, la dépression et la solitude».

Ces dernières années, le débat séculaire sur la technologie – savoir si elle diminue notre humanité – s'est fait de plus en plus insistant. Pour sa part, Tresset démontre que, lorsqu'elle est conçue et implémentée avec soin, la technologie peut en réalité augmenter notre humanité. Il y a dix ans, beaucoup de gens dans son cas auraient simplement laissé tomber leur passion artistique – voire leur traitement pour le bien de leur inspiration. Tresset nous a montré une autre voie.

Précision: Ma venue à Ciudad de las Ideas a été financée par la fondation Azteca, branche philanthropique du conglomérat industriel mexicain Grupo Salinas.

Torie Bosch

Traduit par Peggy Sastre

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