Sports

Paul Hawkins, l’homme qui a sauvé le tennis des mauvaises décisions d'arbitrage

Seth Stevenson, mis à jour le 05.01.2013 à 9 h 45

Comment la décision absurde d'un arbitre lors d'un match de cricket amateur a mené un étudiant en intelligence artificielle à révolutionner l'arbitrage.

A l'open d'Australie en 2008. Tim Wimborne / Reuters

A l'open d'Australie en 2008. Tim Wimborne / Reuters

Dans les années 1990, Paul Hawkins rédigeait sa thèse de doctorat en intelligence artificielle. Il jouait également au cricket à un niveau semi-professionnel. Un jour, il a dû prendre sa voiture pour faire un peu moins de 500km et se rendre à un match.

En arrivant sur le terrain, après avoir pris la batte, il fut victime d’une décision d’arbitrage qu’il a trouvée tout bonnement atroce.

«Sur le chemin du retour, a raconté Hawkins, j’ai eu tout le temps de ruminer et d’y repenser.»

Après une décision absurde d’un arbitre, la majorité d’entre nous se serait contenté d’hurler sur ce dernier, ou de jeter ce qui passait à notre portée sur l’écran de la télévision, ou dans le pire des cas de poster des commentaires exaspérés sur Internet. Ce n’est pas ce qu’Hawkins a fait. Hawkins a eu une idée. Et s’il se servait de ses connaissances technologiques pour que les mauvaises décisions d’arbitrage soient de l’histoire ancienne?

Prévoir la trajectoire d'une balle

En 1999, peu après l’incident, et après avoir obtenu son diplôme, Hawkins travaillait pour un centre de recherches en hautes technologies. C’est là qu’il a décidé de faire de son rêve une réalité. Il a développé un système de caméras à haute vitesse capable de suivre en détail la course d’une balle, qui, couplé à un programme informatique complexe, pouvait prévoir sa trajectoire. Sa première application pratique fut bien évidemment le cricket.

Cette fameuse décision de l’arbitre dont Hawkins a été victime est une infraction que l’on appelle «une obstruction à la destruction du guichet». Au cricket, le lanceur (à peu près l’équivalent de son homologue du baseball) essaie de lancer la balle dans le guichet sans que celle-ci soit frappée par le batteur (le guichet étant une structure de bois plantée dans le sol qui correspond à la zone de prises au baseball).

Si la balle frappe la jambe du batteur avant d’atteindre le guichet, le rôle de l’arbitre est de décider si celle-ci aurait atteint son objectif si sa trajectoire n’avait connu aucun obstacle. Cette décision a toujours été très subjective, jusqu’à ce qu’Hawkins se rende compte qu’il existait une autre solution.

En mesurant la vélocité et la trajectoire de la balle à l’aide de son système de caméras, un ordinateur était maintenant en mesure de calculer précisément la probabilité pour la balle d’atteindre le guichet si elle n’avait connu aucun obstacle.

Le Hawk-Eye, des commentateurs aux pros

Au départ, l’invention qu’Hawkins avait surnommée Hawk-Eye a surtout connu le succès chez les commentateurs de cricket, et non chez les officiels. Les ralentis instantanés qui utilisaient le Hawk-Eye (avec une animation ajoutée à la vidéo pour montrer la trajectoire prévue de la balle) ont pu régler de nombreux débats entre des piliers de bars qui regardaient les matchs à la télé.

«De manière générale, a déclaré Hawkins, on a pu se rendre compte que les chaînes de télévision, à cause de la concurrence, étaient désireuses d’offrir à leurs téléspectateurs une meilleure qualité de diffusion. D’un autre côté, les institutions sportives ne sont pas dans la même situation de concurrence et sont moins réactives. Ces chaînes de télévision nous fournissent la meilleure publicité possible: les institutions officielles prennent conscience du fait que tous ceux qui regardent le match de chez eux ont connaissance de la bonne décision à prendre, ce qui n’est pas le cas de l’arbitre.»

A partir de 2001, le Hawk-Eye apparaissait dans toutes les retransmissions télévisées de match de cricket en Grande-Bretagne. Dans un second temps, il est devenu un outil officiel de la ligue.

Le Hawk-Eye a ensuite été adapté à d’autres sports. A chaque fois, Hawkins a commencé par proposer son système aux différentes ligues sous prétexte de les aider à arbitrer et afin d’honorer le caractère sacré du sport. Et à chaque fois, les organisateurs se sont montrés réticents.

«Dans tous les sports pour lesquels nous avons développé Hawk-Eye, il a fallu un incident majeur pour susciter l’intérêt des organisateurs.»

Serena Williams vs. Jennifer Capriati

Au tennis, cet incident est arrivé en 2004, lors de l’US Open, durant un match opposant Serena Williams à Jennifer Capriati. Williams fut victime de nombreuses décisions d’arbitrage discutables sur des actions qui ont été repassées au ralenti à la télévision (à l’aide de caméras à haute vitesse surnommées les Mac Cams, en référence à John McEnroe) et qui montraient sans doute possible les erreurs du juge de chaise. Un besoin est né.

Le Hawk-Eye présentait de nombreux avantages:

  • Il permettait d’obtenir des résultats bien plus rapidement que si l’arbitre devait visionner l’enregistrement pour prendre sa décision;
  • Ces résultats étaient bien moins contestables: on ne peut pas vraiment remettre en question la décision d’un ordinateur.

Après seulement quelques années, en 2007, le Hawk-Eye est utilisé pour régler les différends d’arbitrages à Wimbledon et dans la plupart des tournois importants. Aujourd’hui, selon Hawkins, «c'est devenu la norme de l’employer pour chaque événement de tennis professionnel dans le monde».

Et même si un système comme le Hawk-Eye n’est pas infaillible, il peut déterminer à quelques millimètres près si une balle est «out» ou non, et est tellement précis qu’il prend en compte des variables comme la température sur la surface du court pendant le match (ce qui peut altérer de manière infinitésimale les dimensions du court).

L’heure de vérité pour le foot est arrivée pendant la Coupe du monde de 2010. Frank Lampard, un joueur de l’équipe anglaise, décoche une frappe qui heurte la transversale, le ballon redescend alors tout droit et semble rebondir nettement derrière la ligne de but. Les officiels ne l’ont pas repéré, pensant que la balle n’avait jamais dépassé la ligne des buts.

But?

Des millions de téléspectateurs britanniques indignés ont fait part de leur mécontentement pendant les jours et les semaines qui ont suivi. La Fifa a longtemps refusé d’utiliser la technologie pour aider ses arbitres. Mais après le but refusé de Lampard, la pression est montée et la Fifa a changé d’avis.

L’été dernier, celle-ci a accepté d’utiliser le système Hawk-Eye (accompagné d’un système concurrent appelé GoalRef) pour déterminer si un ballon a traversé la ligne de but ou non. Un signal est ensuite envoyé à l’arbitre depuis l’ordinateur d’Hawk-Eye dans la seconde qui suit le moindre but marqué.

Le système Hawk-Eye a été racheté par Sony l’année dernière pour un montant estimé à 32 millions de dollars (25 millions d’euros), mais Hawkins est resté à la tête de son entreprise. Il a maintenant pour but d’étendre son système à d’autres éléments d’arbitrage du sport pour éviter l’erreur humaine. Hawkins pense qu’il pourrait aider les arbitres de football à signaler les hors-jeu, et ceux de baseball à déterminer si un joueur est éliminé.

Il est également en pourparler avec la NFL sur les possibles améliorations à apporter aux ralentis instantanés. Il n’est pas en mesure de révéler la nature de ses travaux actuels, mais il semble possible que la prochaine fois que la question du remplacement des arbitres de la NFL est abordée, il soit question de caméras et d’ordinateurs, et non d’êtres humains.

Seth Stevenson

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

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