Economie

Le mythe du gaz naturel bon marché

Slate.com, mis à jour le 11.03.2013 à 4 h 58

Il est peut-être bon marché pour l’instant. Cela ne doit pas nous empêcher d’investir dans les énergies alternatives.

Burning gas stovetop in darkened room - closeup / Derrick Coetzee via FlickrCC license by

Burning gas stovetop in darkened room - closeup / Derrick Coetzee via FlickrCC license by

Les adversaires des politiques d’efficacité énergétique ont actuellement recours à un argument des plus pernicieux, dont voici le détail.

L’hiver dernier s’étant révélé un des plus chauds jamais enregistrés, les gens ont donc moins dépensé pour chauffer leur domicile ou leur entreprise. Si on ajoute à cela une «frénésie de forage» et de production de gaz de schiste, on a constaté en avril une baisse record du prix du gaz naturel, à moins de deux dollars par MMBtu (million de Btu, pour British thermal units).

Selon une estimation, ce phénomène a apporté à l’économie américaine un surplus de croissance de plus de 100 milliards de dollars annuels. Du fait de ces prix bon marché, raisonne-t-on, les investissements dans les énergies alternatives ou l’efficacité énergétique ne se justifient plus.

Le gaz de schiste a tué les énergies alternatives

 «Tout est à repenser sur la question de l’avenir énergétique des Etats-Unis et, de fait, du monde entier, du fait de la baisse record du prix du gaz naturel», écrivait au printemps dernier S. Fred Singer de l’Université de Virginie dans le American Thinker. Singer allait jusqu’à envisager que «le gaz naturel bon marché allait éradiquer le recours au solaire ou à l’éolien pour la production d’électricité». En août, une étude Deloitte constatait que le niveau actuel très bas des prix rendait un certain nombre de projets d’efficacité énergétique moins intéressants, du fait de l’allongement du délai avant tout retour sur investissement.

De fait, dans un document d’information communiqué récemment aux parlementaires de l’état d’Ohio, l’énergéticien FirstEnergy affirme que les réglementations relatives à l’efficacité énergétique sont caduques. Le paysage énergétique a «radicalement changé» et avec les découvertes de gisements de gaz de schiste et l’énergie bon marché, «les facteurs ayant conduit à l’élaboration de ces réglementations ont aujourd’hui disparu». Au Nébraska, un des pires états du pays en termes de normes d’efficacité énergétique, le président-directeur-général de l’électricien public Loup River Public Power District faisait peu ou prou le même commentaire le mois dernier.

Lorsqu’on se penche sur la question d’un peu plus près, toutefois, ces arguments ne tiennent pas. Le livre blanc publié en septembre dernier par l’organisation American Council for an Energy-Efficient Economy est parfaitement clair en la matière. Il est vrai qu’à court terme, un gaz naturel bon marché rend les investissements dans l’efficacité énergétique moins rentables et retarde le moment où ils dégageront un profit.

Selon l’ACEEE, pour que les investissements d’infrastructure dans l’efficacité énergétique soient économiquement viables, il faut que le prix du gaz naturel dépasse 3 dollars par MMBtu. Ils deviennent réellement rentables à partir de 5 à 7 dollars par MMBtu. Avec un prix d’environ 3,50 dollars, la position des fournisseurs d’énergie paraît logique. À condition néanmoins d’ignorer un certain nombre de facteurs capitaux.

«Grossières erreures de calcul»

En septembre dernier, Amory Lovins et Jon Creyts, du Rocky Mountain Institute soulignaient que ceux «qui disent que le gaz naturel bon marché tue les énergies alternatives» font «de grossières erreurs de calcul». Primo, le prix auquel les compagnies achètent le gaz naturel est bien plus élevé que le prix en «tête de puits» (au point d’extraction) que l’on utilise dans les comparatifs de coût. D’autre part, lorsque les énergéticiens — qui sont les mieux placés pour mettre en place des mesures d’efficacité énergétique — avancent que les prix actuels du gaz naturel en tête de puits rendent imprudents tout investissement en matière d’efficacité énergétique, ils omettent les coûts d’acheminement et de couverture contre la volatilité des prix.

Selon une analyse du RMI, aujourd’hui, le coût «tout compris» du gaz naturel est plus proche de 6 à 8 dollars par MMBtu. De plus, le prix en tête de puits devrait selon les prévisions s’élever à 5 à 7 dollars par MMBtu dans les cinq prochaines années. Comme quoi, les mesures d’économies d’énergie sont non seulement déjà rentables, mais elles devraient l’être encore plus dans le futur.

Plus généralement, le prix du gaz naturel a tendance à être très volatil. Les mesures d’efficacité énergétique contribuant à réduire la demande d’électricité, elles aident à protéger les fournisseurs d’énergie contre la volatilité des prix, tout en préservant la fiabilité du réseau électrique. Plus précisément, ces mesures prévoient la réduction de la consommation électrique, réduisant donc la quantité de gaz naturel utilisé pour produire de l’électricité, ainsi que des programmes d’efficacité énergétique destinés à réduire directement la consommation de gaz par les utilisateurs finaux.

Le prix du gaz est très volatil

«L’efficacité énergique représente un investissement sur 10, 20 ou 30 ans» écrit Neal Elliot de l’ACEEE, coauteur du livre blanc. «Pendant ce temps, les prix vont augmenter, baisser, augmenter… ». Elliot cite au passage cette déclaration de James Rogers, P-D.G. de Duke Energy, sur l’importance de diversifier ses investissements en termes de sources d’énergies. «Comme le disait Benjamin Franklin, en ce monde, rien n’est certain, hormis la mort et les impôts», raconte Rogers, «à cela, j’ajouterais la volatilité du prix du gaz naturel.»

Le prix du gaz naturel est bien plus volatil que celui du pétrole, ce qui fait de l’efficacité énergétique un rempart particulièrement efficace contre l’instabilité des prix. Sans parler de bénéfices plus directs: l’efficacité permet de réduire la facture énergétique du client, elle contribue à protéger l’environnement, elle créé des emplois, et elle encourage les investissements économiques à long terme.

Un autre paramètre intervient dans ce tableau déjà passablement compliqué: l’infrastructure en cours de déploiement aux Etats-Unis en vue d’exporter son gaz naturel. En dépit du fait que la surabondance actuelle a déjà entraîné la plus forte augmentation en quarante ans des exportations de gaz naturel vers le Mexique et le Canada, comme le rapportaient le Washington Post et Bloomberg News au début du mois, les opportunités à l’export qui se profilent dans les deux à trois ans à venir pourraient bouleverser le paysage actuel.

À la différence des prix du pétrole, celui du gaz naturel varie d’un marché à l’autre. Au Japon, par exemple, le prix du gaz naturel liquéfié (LNG) est de 10 dollars par MMBtu, soit trois fois environ son prix aux Etats-Unis. Une fois que les capacités de transformation et d’exportation du LNG flamberont, le prix du gaz naturel dans le pays augmentera en conséquence. Les nouvelles réglementations sur la fracturation hydraulique pourraient avoir des effets similaires.

La question épineuse dans le dossier de l’efficacité énergétique, ce n’est pas le faible prix du gaz naturel, mais les barrières réglementaires qui interdisent aux fournisseurs d’énergie de réaliser des investissements qui permettraient à leurs clients de réduire leur facture. Dans le modèle traditionnel de régulation du prix de l’énergie, un fournisseur qui dépense de l’argent pour réduire la consommation de ses clients finit par… Perdre de l’argent. Quand on gagne plus d’argent en produisant plus d’énergie, pourquoi travailler à produire moins d’énergie et gagner moins d’argent ?

Au fur et à mesure des progrès de la technologie et de l’augmentation du prix du gaz naturel, les investissements dans l’efficacité énergétique finiront par s’imposer auprès des fournisseurs d’énergie. On peut aussi espérer que les régulateurs fassent un effort au niveau des politiques d’encouragement à la baisse de la production. Pendant ce temps, les états et les autres parties prenantes doivent continuer de militer en faveur d’objectifs ambitieux en termes d’efficacité énergétique et ignorer les arguments ineptes évoquant une ère nouvelle de stabilité des prix et de gaz naturel bon marché.

Jamie Holmes

Traduit par David Korn

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