Le papy Neil Young fait de la résistance

«Psychedelic Pill», le nouvel album du Loner, prouve qu'il se bonifie en vieillissant.

Détail de la pochette de «Psychedelic Pill» de Neil Young (Warner/Reprise).

- Détail de la pochette de «Psychedelic Pill» de Neil Young (Warner/Reprise). -

Durant une minute et dix-huit secondes, Psychedelic Pill est un album solo de Neil Young. Une guitare acoustique jouée à tâtons, quelques shuffles rustiques et sons de battements et puis cette voix lunaire: «Hey now now, hey now now...» Une voix intemporelle, en apesanteur, à moitié absente mais néanmoins prégnante, empreinte d’une mélancolie universelle.

Il floute son jeu, joue le flou artistique. «I’m driftin’ back...  Dreamin’ ‘bout the way things sound now... Write about them in my book...» («Je reviens en arrière… Je songe au son des choses aujourd’hui… Je l’écris dans mon livre»). Attendez… il a dit quoi, là? Ah oui. Effectivement, il l’a bien écrit dans son livre.

Dans l’épaisse et foutraque autobiographie qu’il a récemment publiée, le Loner parle en effet des MP3, de leur médiocrité sonore, de la perte qu’ils engendrent et de leur effet désastreux sur les jeunes esprits, avant de promouvoir lourdement Puretone (aujourd’hui rebaptisé Pono), son nouveau format audio haute-résolution, et le lancement de lecteurs portables associés. Nous voilà avec un Neil Young multi-plateformes, qui parle de tout et de rien, vante ses produits high-tech au hasard de la conversation et parvient à mettre en synergie son disque avec la sortie de son livre.

D’autres voix se joignent à la sienne, de vieilles voix amies, qui reprennent en chœur: «I’m driftin’ baa-aack...» On se sent flotter agréablement. C’est bon de retrouver ce vieux Neil. Et puis à 1:18, avec un crescendo de notes métalliques et une décélération du tempo, le groupe arrive. Oh, bon Dieu… C’est Crazy Horse.

Son canasson déjanté, son écurie de vieilles rosses

Il y a des pages et des pages sur ces types dans Une autobiographie: son Crazy Horse à lui, son canasson déjanté, son écurie de vieilles rosses. «Ils sont ma fenêtre sur le monde cosmique. [...] Le truc, c’est d’y arriver, et Crazy Horse, c’est mon moyen pour y arriver.» Neil Young a besoin de Crazy Horse. Il a besoin de l’électricité rugueuse du groupe, de sa désinvolture, de son acquiescement bourru lorsqu’il s’agit de le suivre jusqu’au fond des cavernes du rock.

Il a besoin de Ralph Molina à la batterie, de son contrat précaire avec le rythme, qu’il renouvelle de façon mal assurée à chaque levé de baguette, besoin du «dunk-dunk-dunk» de la basse de Billy Talbot, besoin de la guitare de Ralph «Poncho» Sampedro, à peine audible au fond.

Il s’agit en partie de camaraderie musicale, mais il y a aussi autre chose. La vieille relation qui unit Neil Young à Crazy Horse est une déclaration vivante et continue sur la créativité: il faut chercher la muse là où elle vit et non pas là où vous vivez, vous. Et si la muse choisit pour vous accompagner un groupe dont tous les membres semblent porter des gants de jardinage quand ils jouent, et bien, ce sera le groupe qui vous accompagnera. Pour les quarante prochaines années.

Et cette fidélité s’avère payante, notamment en termes d’énergie et de concentration. On l’entend tout au long de Psychedelic Pill. Comme souvent lorsqu’il est avec Crazy Horse, la composition n’est pas le fort de l’album: il n’y a vraiment rien d’exceptionnel de ce côté, rien que des chansons aux structures on ne peut plus simples avec des paroles résolument en demi-teinte à poser sur le jeu quasi amateur du groupe. «I might make it up to Detroit City/ Where people work hard and life is pretty», chante-t-il, presque impardonnablement, sur le morceau Born In Ontario. Le titre reprend même (accidentellement?) les horribles accords introductifs de Sign of Love, chanson de l’album Le Noise (2010).

Tout se met à faire sens

Mais ainsi va l’inspiration de Neil Young en 2012, et dès qu’il part en solo, tout cela se met à faire sens. Boucles et embardées, conversations gutturales avec son ampli, effondrements sonores, superbes notes isolées, tirées et parsemées à travers les phrasés à la fois beaux et maladroits de Crazy Horse, sagesse éreintée dans un palais de réverb', il est magistral. Les morceaux sont longs —10 minutes, 15 minutes... Driftin’ Back nous donne droit à 20 minutes d’improvisations resplendissantes.

Et Crazy Horse continue de jouer, continue encore… c’est leur job: ouvrir le champ des possibles pour leur leader. La batterie de Ralph Molina y va de son poum-bada-poum-poum-poum, Billy Talbot gratte sa basse sans trop de conviction… mais ça fonctionne. À mesure qu’ils suivent Neil Young, lui suit son idéal, ajustant son jeu à ses besoins.

«On dirait qu’il n’y a jamais de fin aux informations qui passent à travers moi», écrit-il dans Une autobiographie, livre qui utilise la tête du lecteur comme une pédale d’effet bon marché. En prenant de l’âge, Neil Young devient de plus en plus sauvage: c’est la leçon à retenir. Le cerveau se dégrade (c’est dit très directement dans le livre), des choses lui échappent, les mots lui manquent, sa mémoire se fait la malle et nous nous approchons de plus en plus du bruit rayonnant de son être profond.

Un de ses meilleurs morceaux de tous les temps

«Laissez-moi vous dévoiler les dons réservés à la vieillesse», a écrit T.S. Eliot dans Little Gidding, le dernier de ses Four Quartets (Quatre Quatuors). C’était, bien entendu, de l’ironie («D’abord, la caresse froide des sens qui expirent…»).

Neil Young, lui, se bonifie vraiment en vieillissant, que l’on voyage à travers les nœuds et les volutes de sa matière grise dans Une autobiographie ou que l’on succombe aux basses carbonisées de sa guitare sur son nouvel album. Sur Psychedelic Pill, les 17 minutes que dure Ramada Inn, l’un de ses meilleurs morceaux de tous les temps (oui, de tous les temps), parlent d’une longue, très longue, histoire d’amour, de fidélité, quelque chose de splendide, une offrande sur l’autel du temps.

«And every morning comes the sun», chantent les Crazy Horse avec leurs voix d’anciens combattants, And they both rise into the day / Holding on to what they’ve done...» La mélodie reste en suspens, et puis «He loves her so, répond Neil Young, seul. He loves her so / He loves her so / He does what he has to».

James Parker

Traduit par Yann Champion

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L'AUTEUR
James Parker est éditorialiste pour The Atlantic. Ses articles
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Publié le 24/11/2012
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